Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon
existence au Nideck était fort monotone; c'était toujours le matin
l'air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte,
puis le déjeuner, puis les réflexions à perte de vue de Sperver sur
la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître
Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n'ayant d'autres
distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait
une existence supportable; il s'enfonçait dans ses chroniques jusque
par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond
de la bibliothèque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.
On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les
écuries et le chenil; les chiens commençaient à se familiariser
avec moi. Je savais par coeur toutes les grosses plaisanteries du
majordorme après boire, et les répliques de Marie Lagoutte.... La
mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour, j'aurais volontiers
soufflé dans son cor pour me plaindre aux montagnes et je tournais
sans cesse les yeux vers Tubingue.
Cependant la maladie du seigneur Yéri-Hans poursuivait son cours.
C'était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver
se vérifiait: parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à demi,
et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse:
«Elle vient! elle vient!»
Alors Gédéon secouait la tête, il montait sur la tour des signaux;
mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire
restait invisible.
A force de réfléchir à cette étrange maladie, j'avais fini par me
persuader que le seigneur de Nideck était fou: l'influence bizarre que
la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d'égarement et de
lucidité, tout me confirmait dans cette opinion.
Les médecins qui se sont occupés de l'aliénation mentale savent que
les folies périodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent
plusieurs fois dans l'année: au printemps, en automne, en hiver ... et
que les autres ne se montrent qu'une seule fois. Je connais à Tubingue
une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le
retour de son délire: elle se présente à la maison de santé.... On
l'enferme.... Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les
scènes effrayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse: elle
tremble sous la main du bourreau ... elle est arrosée du sang des
victimes ... elle gémit à faire pleurer les pierres ... Au bout de
quelques semaines, les accès deviennent moins fréquents.... On lui
rend enfin sa liberté ... sûr de la voir revenir l'année suivante.
«Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me
disais-je, des liens inconnus de tous l'unissent évidemment à la
Peste-Noire.... Qui sait?--Cette femme a été jeune ... elle a dû
être belle.» Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie,
construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire
à personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonné de croire son
maître capable d'avoir eu des relations avec la vieille, et quant à
Mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter
un coup terrible.
La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier
avait tellement irrité le comte qu'il supportait difficilement
sa présence; il lui reprochait sa désobéissance avec amertume et
s'étendait sur l'ingratitude des enfants. Parfois même des crises
violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses en vinrent au
point que je me crus forcé d'intervenir. J'attendis un soir la
comtesse dans l'antichambre, et je la suppliai de renoncer à soigner
le comte; mais ici se présenta, contre mon attente, une résistance
inexplicable. Malgré toutes mes observations, elle voulut continuer à
veiller son père comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour.
«C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme, et rien au monde ne
saurait m'en dispenser.
--Madame, lui répondis-je en me plaçant devant la porte du malade,
l'état de médecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils
puissent être, un honnête homme doit les remplir: voire présence tue
le comte.»
Je me souviendrai toute ma vie de l'altération subite des traits
d'Odile.
A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le coeur; elle devint
blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixés sur les
miens, semblèrent vouloir lire au fond de mon âme.
«Est-ce possible?... balbutia-t-elle. Vous m'en répondez sur l'honneur
... n'est-ce pas, Monsieur?...
--Oui, Madame ... sur l'honneur!»
Il y eut un long silence;... puis, d'une voix étouffée:
«C'est bien, dit-elle.... Que la volonté de Dieu s'accomplisse!...»
Et, courbant la tête, elle se retira.
Le lendemain de cette scène, vers huit heures du matin, je me
promenais dans la tour de Hugues, en songeant à la maladie du comte,
dont je ne prévoyais pas l'issue, et à ma clientèle de Tubingue, que
je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups
discrets, frappés contre la porte, vinrent m'arracher à ces tristes
réflexions.
«Entrez!»
La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant
une profonde révérence,
L'arrivée de la bonne femme me contrariait beaucoup; j'allais la prier
de me laisser seul; mais l'expression méditative de sa physionomie
me surprit.... Elle avait jeté sur ses épaules un grand châle tartan
rouge et vert; elle baissait la tète en se pinçant les lèvres, et
ce qui m'étonna le plus, c'est qu'après être entrée, elle ouvrit de
nouveau la porte, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie.
«Que me veut-elle? pensai-je en moi-même. Que signifient ces
précautions?»
J'étais intrigué.
«Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s'avançant vers moi,
je vous demande pardon de vous déranger de si grand matin, mais j'ai
quelque chose de sérieux à vous apprendre.
--Parlez, Madame, de quoi s'agit-il?
--Il s'agit du comte.
--Ah!
--Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veillé
la nuit dernière.
--En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.»
Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je
remarquai avec étonnement le caractère énergique de cette tête, qui
m'avait paru grotesque le soir de mon arrivée au château.
«Monsieur le docteur, reprit-elle après un instant de silence, en
fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je
ne suis pas une femme craintive; j'ai vu tant de choses dans ma vie,
et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'étonne: quand on a
passé par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a
laissé la peur en route.
--Je vous crois, Madame.
--Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis ça; c'est pour bien vous
faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se
fier à moi quand je dis: «J'ai vu telle chose.»
--Que diable va-t-elle m'apprendre? me demandai-je.
--Eh bien! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix
heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit: «Marie,
il faut aller veiller le comte.» D'abord cela m'étonne. «Comment!
veiller le comte? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son père
elle-même?--Non, Mademoiselle est malade, il faut que tu la
remplaces.--Malade! pauvre chère enfant! j'étais sûre que ça finirait
ainsi.» Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous?
quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son père!
Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir à Tobie, et je me rends
dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m'attendait, va se
coucher. Bon! me voilà seule.»
Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et
parut se recueillir. J'étais devenu fort attentif.
«Il était environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais
près du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que
faisait le comte: il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme
celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu'à onze heures. Alors je me
sentis fatiguée. Quand on est vieille, Monsieur le docteur, on a beau
faire, on tombe malgré soi, et d'ailleurs, je ne me défiais de rien,
je me disais: «Il va dormir d'un trait jusqu'au jour.» Vers minuit, le
vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève
pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit était noire comme
une bouteille d'encre; finalement, je reviens me remettre dans mon
fauteuil; je regarde encore une fois le malade ... je vois qu'il n'a
pas changé de position ... je reprends mon tricot; mais au bout de
quelques instants, je m'endors ... je m'endors ... là ... ce qui
s'appelle ... bien! Mon fauteuil était tendre comme un duvet, la
chambre était chaude ... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ
une heure, quand un coup d'air me réveille en sursaut. J'ouvre les
yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fenêtre du milieu ouverte,
les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre!
--Le comte?
--Oui.
--C'est impossible ... il peut à peine remuer.
--Je ne dis pas non ... mais je l'ai vu comme je vous vois; il tenait
une torche a la main ... la nuit était sombre et l'air si tranquille,
que la flamme de la torche se tenait toute droite.»
Je regardai Marie-Anne d'un air stupéfait.
--D'abord, reprit-elle après un instant de silence, de voir cet homme,
les jambes nues, dans une pareille position, ça me produit un effet
... un effet ... je veux crier ... mais aussitôt je me dis: «Peut-être
qu'il est somnambule? si tu cries ... il s'éveille ... il tombe ...
il est perdu!..» Bon! je me tais et je regarde, avec des yeux!.. vous
pensez bien!.. Voilà qu'il lève sa torche lentement, puis il l'abaisse
... il la relève et l'abaisse enfin trois fois, comme un homme qui
fait un signal ... puis il la jette dans les remparts ... ferme la
fenêtre ... tire les rideaux ... passe devant moi sans me voir ... et
se couche en marmottant Dieu sait quoi!
--Êtes-vous bien sûre d'avoir vu cela, Madame?
--Si j'en suis sure!...
--C'est étrange!
--Oui, je le sais bien; mais que voulez-vous? c'est comme ça! Ah!
dame! dans le premier moment ça m'a remuée..., puis, quand je l'ai
revu couché dans son lit, les mains sur la poitrine ... comme si de
rien n'était, alors je me suis dit: «Marie-Anne, tu viens de faire
un mauvais rêve.... ça n'est pas possible autrement,» et je me suis
approchée de la fenêtre; mais la torche brûlait encore, elle était
tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne
... on la voyait briller comme une étincelle.... Il n'y avait pas
moyen de dire non.»
Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence:
«Vous pensez bien, Monsieur, qu'à partir de ce moment-là, je n'ai plus
eu sommeil de toute la nuit. J'étais comme qui dirait sur le qui-vive.
A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon
fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais, que voulez-vous? j'étais
inquiète, ça me tracassait! Ce matin au petit jour, j'ai couru
éveiller Offenloch et je l'ai envoyé près du comte. En passant dans le
corridor, j'ai vu que la première torche à droite manquait dans son
anneau, je suis descendue, et je l'ai trouvée près du petit sentier du
Schwartz-Wald; tenez, la voilà.»
Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche
qu'elle déposa sur la table.
J'étais terrassé.
Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible, si épuisé,
avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre?
Que signifiait ce signal au milieu de la nuit?
Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister à cette scène
étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers
la Peste-Noire. Je m'éveillai enfin de cette contemplation intérieure,
et je vis Marie Lagoutte qui s'était levée et se disposait à sortir.
«Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très-bien fait de me
prévenir et je vous en remercie.... Vous n'avez rien dit à personne de
cette aventure?
--A personne, Monsieur; ces choses-là ne se disent qu'au prêtre et au
médecin.
--Allons, je vois que vous êtes une brave personne.»
Ces paroles s'échangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment
Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt.
«Eh! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre
de belles!
--Allons ... bon! me dis-je, encore du nouveau.... Décidément le
diable se mêle de nos affaires!»
Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent
dans la tour.