IV

Le jour commençait à bleuir l'unique fenêtre du donjon, lorsque je fus

éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de

chasse.

Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet

instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle,

pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière

note surtout, cette note prolongée, qui s'étend sur la plaine immense

... éveillant au loin ... bien loin ... les échos de la montagne, a

quelque chose de la grande poésie, qui remue le coeur.

Le coude sur ma peau d'ours, j'écoutais cette voix plaintive, évoquant

les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte,

basse, sombre, écrassée ... antique repaire du loup de Nideck ... et

plus loin ... cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre

... plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur,

ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.

Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.

Là m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne

saurait décrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes

voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des

montagnes!--des montagnes!--et puis des montagnes!--flots immobiles

qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges

et du Jura;--des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes,

traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons

comblés de neige.... Au bout de tout cela, l'infini!

Quel enthousiasme serait à la hauteur d'un semblable tableau?

Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient

les détails: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque

pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir!

J'étais là depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement

sur mon épaule; je me retournai: la figure calme et le sourire

silencieux de Gédéon me saluèrent d'un:

«Gouden tâg Fritz!»

Puis il s'accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de

pipe.--Il étendait la main dans l'infini et me disait:

«Regarde, Fritz ... regarde ... Tu dois aimer ça, fils du

Schwartz-Wald! Regarde là-bas ... tout là-bas ... la Roche-Creuse....

La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh! que toutes ces choses

sont loin!»

Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui répondre?

Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur.

Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de

l'horizon, me disait:

«Ceci, c'est le Wald-Horn! ça, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le

torrent de la Steinbach; il est arrêté, il est pendu en franges de

glaces sur l'épaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!--Et

là-bas, ce sentier, il mène à Tubingue.--Avant quinze jours, nous

aurons de la peine à le retrouver.»

Ainsi se passa plus d'une heure.--Je ne pouvais me détacher de ce

spectacle.--Quelques oiseaux de proie, l'aile échancrée, la queue en

éventail, planaient autour du donjon; des hérons filaient au-dessus,

se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.

Du reste, pas un nuage: toute la neige était à terre. La trompe

saluait une dernière fois la montagne.

«C'est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon

connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe

d'Allemagne.... Écoute-moi ça, Fritz, comme c'est moelleux!...--Pauvre

Sébalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur ... il ne peut

plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les

matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs

favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir!»

Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas

interrompu ma contemplation; mais quand, ébloui de tant de lumière, je

regardai dans l'ombre de la tour:

«Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque.»

Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.

«Ah! tant mieux ... tant mieux!

--C'est toi, Fritz, qui lui vaut ça.

--Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit!

--Eh! qu'importe! tu étais là!

--Tu plaisantes, Gédéon; que fait ici ma présence, du moment que je

n'ordonne rien au malade?

--Ça fait que tu lui portes bonheur.»

Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.

«Oui, reprit-il sérieusement, tu es un _porte-bonheur_, Fritz; les

années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le

lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu

empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C'est clair!

--Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est

très-obscur.

--On apprend a tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y

a des _porte-bonheur_ dans ce monde, et des _porte-malheur_ aussi. Par

exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque

fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu'il

m'arrivera quelque chose: mon fusil rate ... je me foule le pied ...

un de mes chiens est éventré.... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la

chose, j'ai soin de partir au petit jour ... avant que le drôle, qui

dort comme un loir, n'ait ouvert l'oeil ... ou bien je file par la

porte de derrière, par une poterne, tu comprends!

--Je comprends très-bien; mais tes idées me paraissent singulières,

Gédéon.

--Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'écouter, tu es un brave et digne

garçon; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables; il

suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de

bonhomie, pour être joyeux ... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est

positif ... je l'ai toujours dit, et la preuve ... en veux-tu la

preuve?...

--Oui, parbleu! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus

cachées dans mapersonne.

--Eh bien! fit-il en me saississant au poignet ... regarde la-bas!»

Il m'indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.

«Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le

vois-tu?

--Parfaitement.

--Regarde autour, tu ne vois rien?

--Non.

--Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque

année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les

mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir

des racines. C'était une malédiction! Ce matin, la première chose que

je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux,

je regarde ... partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main

sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la

plaine, sur la montagne ... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est

sur.»

Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'écria d'un accent

ému:

«Oh! Fritz ... Fritz ... quelle chance de t'avoir amené ici! C'est la

vieille qui doit être vexée ... Ha! ha! ha!»

Je l'avoue, j'étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans

m'en être jamais aperçu jusqu'alors,

«Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit?

--Très-bien!

--Alors, tout est pour le mieux, descendons.»

Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce

passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se

prolongeaient à pic avec le roc jusqu'au fond de la vallée. C'était un

escalier de précipices, échelonnés les uns au-dessus des autres.

En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant

épouvanté jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans

le couloir qui mène au château.

Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors,

lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y

jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une échelle double, le petit

gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frappé la

veille.

La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant:

c'était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre,

poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte

et descendant en courbe, à trois mètres du parquet.

Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des

anciens abbés, non-seulement tous les documents, titres, arbres

généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances,

rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne,

mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des

anciens _Minnesinger_ et les grands ouvrages in-folio sortis des

presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine

que par la solidité monumentale de leur reliure.--Les grandes ombres

de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises,

rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce

gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche

rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de

fourrure, l'oeil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la

réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi,

semblait bien l'hôte naturel, le _famulus_, le rat, comme l'appelait

Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.

Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment

historique, c'étaient les portraits de famille, occupant tout un côté

de l'antique bibliothèque, lis y étaient tous, hommes et femmes,

depuis Hugues-le-Loup jusqu'à Yéri-Hans, le seigneur actuel ... depuis

la grossière ébauche des temps barbares jusqu'à l'oeuvre parfaite des

plus illustres maîtres de notre époque.

Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.

Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde

un loup au détour d'un bois. Son oeil gris, injecté de sang, sa barbe

rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de

férocité qui me fit peur.

Près de lui, comme l'agneau près du fauve, une jeune femme,--l'oeil

doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine

supportant un livre d'Heures à fermoir d'acier, la chevelure blonde,

soyeuse, abondante, partagée sur le milieu de la tête, et tombant en

nattes épaisses, de chaque côté de la figure, qu'elles entouraient

d'une auréole d'or,--m'attira par son caractère de ressemblance avec

Odile de Nideck.

Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un

peu roide et sèche de contours, mais d'une adorable naïveté.

Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de

femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type

wisigoth dans sa vérité primitive: front large et bas, yeux jaunes,

pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle.

«Que cette femme devait convenir à Hugues!» me dis-je en moi-même.

Et je me pris à considérer le costume; il répondait à l'énergie de

la tête. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer

serrait la taille.

Il me serait difficile d'exprimer les réflexions qui m'agitèrent en

présence de ces trois physionomies; mon oeil allait de l'une à l'autre

avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m'en détacher.

Sperver, s'arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un

coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de

son échelle sans bouger.

«Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome.

--Oui, méchant rat, c'est pour te faire honneur.

--Écoute, reprit Knapwurst d'un ton de suprême dédain, tu as beau

faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier; je

t'en défie!»

Il lui présentait la semelle. «Et si je monte?

--Je t'aplatis avec ce volume.»

Gédéon se mit à rire et reprit:

«Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal; au

contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu là de si bonne

heure auprès de ta lampe? On dirait que tu as passé la nuit.

--C'est vrai; je l'ai passée à lire.

--Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?

--Non, je suis à la recherche d'une question grave; je ne dormirai

qu'après l'avoir résolue.

--Diable!... Et cette question?

--C'est de connaître par quelle circonstance Ludwig du Nideck trouva

mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras,

Sperver, que mon aïeul Otto n'avait pas une coudée de haut: cela fait

environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et

figura très-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le

comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses

plumes: c'était l'un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec

les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant

le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs,

courtisans et grandes dames, s'émerveillaient de cet ingénieux

mécanisme. Enfin Otto sortit, l'épée au poing, et d'une voix

retentissante il cria: «Vive l'empereur Rodolphe de Hapsbourg!» ce

qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces

circonstances; mais il ne dit pas d'où venait ce nain ... s'il était

de haut lignage ... ou de basse extraction ... chose du reste peu

probable ... le vulgaire n'a pas tant d'esprit.»

J'étais stupéfait de l'orgueil d'un si petit être; cependant une

curiosité extrême me portait à le ménager: lui seul pouvait me fournir

quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la

droite de Hugues.

«Monsieur Knapwurst, lui dis-je d'un ton respectueux, auriez-vous

l'obligeance de m'éclairer sur un doute?»

Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit:

«Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis prêt à vous

satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas.

--Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent

le deuxième et le troisième portraits de votre galerie.

--Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s'animèrent, vous parlez

d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!»

Et déposant son volume il descendit l'échelle pour converser plus à

l'aise avec moi.... Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de

la vanité dominaient le petit homme: il était glorieux d'étaler son

savoir,

Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière

nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré

le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et

glorifiait ses vastes connaissances. «Monsieur, dit Knapwurst en

étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck,

premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle

lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux

du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup

n'eut pas d'enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune,

en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot,

ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses

beaux-frères et lui.... Mais cette autre femme, que vous voyez en

corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'était une personne

de grand courage.... On ne sait ni d'où elle venait, ni à quelle

famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empêchée de sauver

Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être

pendu le jour même, et l'on avait déjà tendu la barre de fer aux

créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu'elle avait

entraînés par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit

pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en

842; il en eut trois enfants.

--Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s'appelait

Ediwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle?

--Aucun.

--En êtes-vous bien sûr?

--Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n'a pas eu

d'enfants ... Huldine, la seconde femme, en a eu trois.

--C'est surprenant!

--Pourquoi?

--J'avais cru remarquer quelque ressemblance....

--Hé! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un

éclat de rire strident.... Tenez ... voyez-vous cette tabatière de

vieux buis à côté de ce grand lévrier: elle représente Hans-Wurst, mon

bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche; j'ai le

nez camard et la bouche agréable: est-ce que ça m'empêche d'être son

petit-fils?

--Non, sans doute.

--Eh bien! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des

traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c'est Huldine qui

est leur souche-mère. Voyez l'arbre généalogique, voyez, Monsieur!»

Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.

V

«C'est égal, me disais-je, la ressemblance existe ... faut-il

l'attribuer au hasard?... Le hasard ... qu'est-ce, après tout?... un

nonsens ... ce que l'homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre

chose!»

Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa

marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple,

si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune

comtesse.

Tout à coup, Gédéon s'arrêta; je levai les yeux; nous étions en face

des appartements du comte.

«Entre, Fritz, me dit-il; moi, je vais donner la pâtée aux chiens;

quand le maître n'est pas là, les valets se négligent; je viendrai te

reprendre tout à l'heure.»

J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je

m'en faisais le reproche, mais l'intérêt ne se commande pas. Quelle

fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcôve le seigneur

du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention

profonde! Je m'attendais si peu à ce regard, que j'en fus tout

stupéfait.

«Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une voix faible, mais

ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parlé de

vous ... j'étais désireux de faire votre connaissance.

--Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu'elle se poursuivra sous

de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à

bout de cette attaque.

--Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.

--C'est une erreur, Monsieur le comte.

--Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment

de notre fin.

--Combien j'ai vu de ces pressentiments se démentir!» dis-je en

souriant.

Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les

malades exprimant un doute sur leur état. C'est un moment difficile

pour le médecin: de son attitude dépend la force morale du malade; le

regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y découvre

le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence,

les ressorts de l'âme se détendent, le mal prend le dessus.

Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me

pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme,

plus confiant.

J'aperçus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa

gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcôve, de l'autre côté

du lit.

Elles me saluèrent d'une inclination de tête.

Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l'esprit. «C'est

elle, me dis-je; elle ... la première femme de Hugues.... Voila bien

ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire

d'une tristesse indéfinissable.--Oh! que de choses dans le sourire de

la femme!--N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la

femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquiétudes, tant

d'anxiétés poignantes! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours

sourire, même lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot étouffe

... C'est ton rôle, ô femme! dans cette grande et amère comédie qu'on

appelle l'existence humaine!»

Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se

prit a dire:

«Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande; si

elle consentait seulement à me donner l'espérance de se rendre à mes

voeux, je crois que mes forces reprendraient.»

Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait

prier.

«Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie; la perspective de

me voir entouré d'une nouvelle famille, de serrer sur mon coeur des

petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait.»

A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.

La jeune fille ne répondit pas.

Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un oeil

suppliant, poursuivit:

«Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père? Mon Dieu! je ne

le demande qu'une espérance, je ne te fixe pas d'époque. Je ne veux

pas gêner ton choix. Nous irons à la cour; là, cent partis honorables

se présenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon

enfant? Tu seras libre de te prononcer.»

Il se tut.

Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille;

tant d'intérêts divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engagés,

que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de

telles confidences.... Je souffrais.... J'aurais voulu fuir.... Les

circonstances ne le permettaient pas.

«Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous

guérirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection....

Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie!

--Tu ne me réponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc

objecter à mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc être

privé des consolations accordées aux plus misérables? ai-je froissé

tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse?

--Non, mon père....

--Alors, pourquoi te refuser à mes prières?...

--Ma résolution est prise ... c'est à Dieu que je me dévoue!»

Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par

tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de

Hugues, frêle, calme, impassible.

Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la

jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son

agitation croissante: elle ne parut pas m'apercevoir.

«Ainsi, reprit-il d'une voix étranglée par l'émotion, tu verrais périr

ton père; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot,

tu ne le prononcerais pas?

--La vie n'appartient pas à l'homme, elle est à Dieu, dit Odile; un

mot de moi n'y peut rien.

--Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour

se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne

dit-il pas: «Honore ton père et ta mère!»

--Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir

n'est pas de me marier.»

J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence,

puis il se retourna brusquement.

«Va-t-en, fit-il ... ta vue me fait mal!...»

Et s'adressant à moi, tout pâle de cette scène:

«Docteur, s'écria-t-il avec un sourire sauvage, n'auriez-vous pas un

poison violent?...un de ces poisons qui foudroient comme l'éclair?...

Oh! ce serait bien humain de m'en donner un peu.....Si vous saviez ce

que je souffre!...»

Tout ses traits se décomposèrent ... il devint livide.

Odile s'était levée et s'approchait de la porte.

«Reste! hurla le comte, je veux te maudire!...»

Jusqu'alors je m'étais tenu dans la réserve, n'osant intervenir entre

le père et la fille; je ne pouvais faire davantage.

«Monseigneur, m'écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la

justice, calmez-vous, votre vie en dépend!

--Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un

couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!»

Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne

se possédant plus de colère, il allait s'élancer pour anéantir son

enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte

était ouverte, et j'aperçus, derrière la jeune fille, Sperver les

joues contractées, l'air égaré. Il s'approcha sur la pointe des pieds,

et s'inclinant vers Odile:

«Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle ... le comte est un si brave

homme! Si vous disiez seulement: «Peut-être ... nous verrons ... plus

tard!...» Elle ne répondit pas et conserva son attitude.

En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes

d'opium; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil

lourd, profond, régla sa respiration haletante.

Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un

mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s'éloigner

lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche

de la comtesse: on eût dit l'image vivante du devoir accompli....

Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se

tourna vers moi:

«Eh bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela?»

Je courbai la tête sans répondre: la fermeté de cette jeune fille

m'épouvantait.

Contes de la Montagne · 第 17 / 41 题