I
Mon digne oncle Bernard Hertzog, le chroniqueur, coiffé de son grand
chapeau à claque et de sa perruque grise, le bâton de montagnard à
pointe de fer au poing, descendait un soir le sentier de Luppersberg,
saluant chaque paysage d'une exclamation enthousiaste.
L'âge n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il
poursuivait encore à soixante ans son _Histoire des antiquités
d'Alsace_, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une
pierre, d'un débris quelconque du vieux temps, qu'après l'avoir visité
cent fois et contemplé sous toutes ses faces.
«Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naître dans les Vosges, entre
le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer
aux voyages. Où trouver de plus belles forêts, des hêtres et des
sapins plus vieux, des vallées plus riantes, des rochers plus
sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs
mémorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants
seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fénétrange,
ces géants bardés de fer! C'est ici que se sont donnés les grands
coups d'épée du moyen âge, entre les fils aînés de l'Église et le
Saint-Empire.... Qu'est-ce que nos guerres, auprès de ces terribles
batailles où l'on s'attaquait corps à corps, où l'on se martelait avec
des haches d'armes, où l'on s'introduisait le poignard par les yeux
du casque? Voilà du courage, voilà des faits héroïques dignes d'être
transmis à la postérité! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils
ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne,
des tours de France.... Que sais-je? Ils abandonnent les études
sérieuses pour le commerce, les arts, l'industrie.... Comme s'il n'y
avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts ... et bien
plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue
anséatique ... voyez les marines de Venise, de Gênes et du Levant ...
voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome,
d'Anvers!... Mais non, tout est mis à l'écart.... On se glorifie de
son ignorance, et l'on néglige surtout l'étude de notre bonne vieille
Alsace.... Franchement, Théodore, franchement, tous ces touristes
ressemblent aux maris jeunes et volages, qui délaissent une bonne et
honnête femme pour courir après des laiderons!»
Et Bernard Hertzog hochait la tête, ses gros yeux devenaient tout
ronds, comme s'il eût contemplé les ruines de Babylone.
Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver,
depuis quarante ans, l'habit de peluche à grandes basques, les
culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers à boucles
d'argent. Il se serait cru déshonoré d'adopter le pantalon à la mode,
il aurait cru commettre une profanation s'il eût coupé sa vénérable
queue de rat.
Le digne chroniqueur allait donc à Haslach, le 3 juillet 1845,
examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois déterré
récemment dans le vieux cloître des Augustins.
Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les
montagnes succédaient aux montagnes, les vallées s'engrenaient dans
les vallées, le sentier montait, descendait, tournait à droite, puis à
gauche, et maître Hertzog s'étonnait, depuis une heure, de ne pas voir
apparaître le clocher du village.
Le fait est qu'il avait appuyé sur la droite en partant de Saverne,
et qu'il s'enfonçait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute
juvénile... Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures à
Phrâmond, à huit lieues de là... Mais la nuit commençait à se faire et
le sentier n'offrait déjà plus, sous les grands arbres, qu'une trace
imperceptible.
C'est un spectacle mélancolique que la venue du soir dans les
montagnes: les ombres s'allongent au fond des vallées, le soleil
retire un à un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de
seconde en seconde.... On regarde derrière soi: les massifs prennent à
vos yeux des proportions colossales.... Une grive, à la cime du plus
haut sapin, salue le jour qui va disparaître ... puis tout se tait....
Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au
loin, bien loin ... une chute d'eau qui remplit la vallée silencieuse
de son bourdonnement monotone.
Bernard Hertzog était haletant, la sueur coulait de son échine, ses
jambes commençaient a se roidir.
«Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais être,
à cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil.... La vieille
Berbel me servirait une tasse de café bien chaud, selon sa louable
habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck.... Au
lieu de cela, je m'enfonce dans les ornières, je trébuche, je me perds
et je finirai par me casser le cou.... Bon! ne l'ai-je pas dit?...
Voilà que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables
emportent, ce Mercure ... et l'architecte Hâas qui m'écrit de venir
le voir ... et ceux qui l'ont déterré...--Vous verrez que ce fameux
Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne
découvre le nez ni les jambes ... quelque chose d'informe, comme ce
petit Hésus de l'année dernière à Marienthal.... Oh! les architectes
... les architectes!... ils voient des antiquités partout....
Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties
... mais je vais être forcé de dormir dans les broussailles.... Quel
chemin! des trous de tous les côtés ... des fondrières ... des
rochers!»
Dans un de ces moments où le brave homme, épuisé de fatigue, faisait
halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une
scierie au fond de la vallée. On ne saurait se peindre sa joie
lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la réalité du fait.
«Que le ciel soit loué! s'écria-t-il en se remettant à descendre
clopin-clopant.... Oh! ceci me servira de leçon.... La Providence a eu
pitié de mon rhumatisme.... Vieux fou! m'exposer à coucher dans
les bois à mon âge.... C'était pour me ruiner la santé ... pour
m'exterminer le tempérament.... Ah! je m'en souviendrai ... je m'en
souviendrai longtemps!»
Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'écluse
devint plus distinct ... puis une lumière perça le feuillage.
Maître Bernard se trouvait alors sur la lisière du bois; il découvrit,
au-dessus des bruyères, un étang qui suivait la vallée tortueuse à
perte de vue, et tout en face de lui, l'échafaudage de l'usine, avec
ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une
araignée gigantesque.
Il traversa le pont de bois en dos d'âne au-dessus de l'écluse
mugissante, et regarda par la petite fenêtre dans la hutte du
_ségare_.
Imaginez un réduit obscur adossé contre une roche en demi-voûte....
Au fond de cette cavité naturelle, la sciure de bois brûlait à petit
feu.... Sur le devant, la toiture en planches, chargée de lourdes
pierres, descendait obliquement à trois pieds du sol.... Dans un coin
à gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyères.... Quelques
blocs de chêne, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se
perdaient dans l'ombre. L'odeur résineuse du sapin en combustion
imprégnait l'air aux alentours, et la fumée rougeâtre suivait une
fissure du rocher.
Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le _ségare_ sortant de
la scierie l'aperçut et lui cria:
«Hé! qui est là?
--Pardon ... pardon ... dit mon digne oncle tout surpris ... un
voyageur égaré....
--Hé! interrompit l'autre, Dieu me pardonne ... c'est maître Bernard
de Saverne.... Soyez le bienvenu, maître Bernard!.... Vous ne me
reconnaissez donc pas?
--Mon Dieu non ... au milieu de cette nuit profonde....
--Parbleu, c'est juste ... je suis Christian.... Vous savez, Christian
... qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les
quinze jours!.... Mais, entrez ... entrez ... nous allons faire de la
lumière.»
Ils passèrent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et
le _ségare_ ayant allumé une branche de pin, la ficha dans un piquet
fendu servant de candélabre.... Une lumière blanche comme le reflet
de la lune aux froides nuits d'hiver éclaira la hutte, fouillant ses
recoins jusqu'à la cime du toit.
Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de
toile grise serré autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa
barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'à la ceinture; sa tête
large et musculeuse était couronnée d'une chevelure rousse hérissée;
ses yeux gris exprimaient la franchise.
«Asseyez-vous, maître, dit-il en roulant un bloc de chêne devant la
cheminée.... Avez-vous faim?
--Hé! mon garçon, tu sais que le grand air creuse l'estomac.
--Bon, vous tombez bien ... tant mieux ... j'ai des pommes de terre à
votre service ... elles sont magnifiques.»
A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put réprimer une
grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un
triste retour sur les choses de ce bas monde.
Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six
pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand
soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'âtre, les jambes
étendues, il alluma sa pipe.
«Mais dites donc, maître, reprit-il, comment êtes-vous ce soir à six
lieues de Saverne ... dans la gorge du Nideck?
--Dans la gorge du Nideck! s'écria le brave homme en bondissant.
--Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici ... à deux bonnes
portées de carabine ...»
Maître Bernard ayant regardé, reconnut effectivement les ruines du
Nideck, telles qu'il les avait décrites au chapitre XXIVe de son
_Histoire des antiquités d'Alsace_, avec leurs hautes tours éventrées
à la base et dominant l'abîme de la cascade.
«Et moi qui croyais être tout près de Haslach!» fit-il d'un air
stupéfait.
Le _ségare_ partit d'un immense éclat de rire:
«Aux environs d'Haslach? vous en êtes à plus de deux lieues.... Je
vois ce que c'est ... vous avez mal pris à l'embranchement du vieux
chêne ... au lieu d'aller à gauche, vous avez tourné à droite.... Il
faut ouvrir l'oeil au milieu des bois.... Quand on se trompe d'une
ligne au départ ... ça fait des lieues à la fin.... Hé! hé! hé!»
Bernard Hertzog, à cette révélation, parut consterné. «Six lieues de
Saverne, murmurait-il ... six lieues de montagnes.... Et dire qu'il
faudra encore en faire deux autres demain ... ça fera huit....
--Bah! je vous servirai de guide jusqu'à la route ... dans la
vallée.... Vous arriverez à Haslach de bonne heure.... Et puis, songez
que vous avez encore de la chance.
--De la chance.... Tu veux rire, Christian?
--Eh oui, de la chance.... Vous auriez fort bien pu passer la nuit
dans les bois.... Si l'orage, qui s'avance du côté du Schnéeberg,
vous avait surpris en route ... c'est alors que vous auriez pu vous
plaindre.... La pluie sur le dos et le tonnerre tapant à droite, à
gauche, comme un aveugle.... Tandis que vous allez avoir un bon lit,
fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez là comme une souche,
et demain, à la fraîcheur, nous partirons ... vos jambes seront
dégourdies.... Vous arriverez tranquillement.
--Tu es un bon enfant, Christian, répondit Bernard les larmes aux
yeux.... Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre ... que je me
couche ensuite.... C'est la fatigue qui me pèse le plus.... Je n'ai
pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira.
--En voici deux ... farineuses comme des châtaignes.... Goûtez-moi
ça, maître, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis
étendez-vous.... Moi, je vais me remettre à l'ouvrage.... il faut que
je fasse encore quinze planches ce soir.»
Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de
la fenêtre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu,
reprit aussitôt sa marche au bruit tumultueux des flots.
Quant à maître Hertzog, tout étonné de se voir dans cette solitude
lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels,
il rêva longtemps à la route qu'il lui faudrait faire encore pour
regagner ses pénates.... Puis, suivant le cours de ses méditations
habituelles, il se prit à repasser les chroniques, les légendes, les
histoires plus ou moins fabuleuses, héroïques ou barbares des anciens
maîtres du pays.... Il remonta jusqu'aux Triboques.... se rappelant
Clovis, Ghilpéric, Théodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut
et de Frédégonde, etc., etc.... Il vit passer tous ces êtres féroces
devant ses yeux.... Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre
des rochers, favorisaient cette singulière évocation.... Tous les
personnages de la chronique se trouvaient là sur leur théâtre: entre
l'ours, le sanglier et le loup.
Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre à l'un
des crocs de la muraille et s'étendit sur les bruyères. Le grillon
chantait dans sa couche odorante, quelques étincelles couraient sur la
cendre tiède ... insensiblement ses paupières s'appesantirent ... il
s'endormit profondément.