MADAME DE Z... A MADAME DE X...

_Les Fresnes, samedi._

Ma chère petite, tu me dis beaucoup de choses pleines de raison, ce qui

n'empêche que tu as tort. Je fus, comme toi, très indignée autrefois de

l'impolitesse des hommes que j'estimais me manquer sans cesse; mais en

vieillissant et en songeant à tout, et en observant sans y mêler du

mien, je me suis aperçue de ceci: que si les hommes ne sont pas toujours

polis, les femmes, par contre, sont toujours d'une inqualifiable

grossièreté.

Nous nous croyons tout permis, ma chérie, et estimons en même temps que

tout nous est dû, et nous commettons à coeur joie des actes dépourvus de

ce savoir-vivre élémentaire dont tu parles avec passion.

Je trouve maintenant, au contraire, que les hommes ont pour nous

beaucoup d'égards, relativement à nos allures envers eux. Du reste,

mignonne, les hommes doivent être, et sont, ce que nous les faisons.

Dans une société où les femmes seraient toutes de vraies grandes dames,

tous les hommes deviendraient des gentilshommes.

Voyons, observe et réfléchis.

Vois deux femmes qui se rencontrent dans la rue; quelle attitude! quels

regards de dénigrement, quels mépris dans le coup d'oeil! Quel coup de

tête de haut en bas pour toiser et condamner! Et si le trottoir est

étroit, crois-tu que l'une cédera le pas, demandera pardon? Jamais!

Quand deux hommes se heurtent en une ruelle insuffisante, tous deux

saluent et s'effacent en même temps; tandis que, nous autres, nous nous

précipitons ventre à ventre, nez à nez, en nous dévisageant avec

insolence.

Vois deux femmes se connaissant qui se rencontrent dans un escalier

devant la porte d'une amie que l'une vient de voir et que l'autre va

visiter. Elles se mettent à causer en obstruant toute la largeur du

passage. Si quelqu'un monte derrière elles, homme ou femme, crois-tu

qu'elles se dérangeront d'un demi-pied? Jamais! jamais!

J'attendis, l'hiver dernier, vingt-deux minutes, montre en main, à la

porte d'un salon. Et derrière moi deux messieurs attendaient aussi sans

paraître prêts à devenir enragés, comme moi. C'est qu'ils étaient

habitués depuis longtemps à nos inconscientes insolences.

L'autre jour, avant de quitter Paris, j'allai dîner, avec ton mari

justement, dans un restaurant des Champs-Élysées pour prendre le frais.

Toutes les tables étaient occupées. Le garçon nous pria d'attendre.

J'aperçus alors une vieille dame de noble tournure qui venait de payer

sa carte et qui semblait prête à partir. Elle me vit, me toisa et ne

bougea point. Pendant plus d'un quart d'heure elle resta là, immobile,

mettant ses gants, parcourant du regard toutes les tables, considérant

avec quiétude ceux qui attendaient comme moi. Or, deux jeunes gens qui

achevaient leur repas m'ayant vue à leur tour, appelèrent en hâte le

garçon pour régler leur note et m'offrirent leur place tout de suite,

s'obstinant même à attendre debout leur monnaie. Et songe, ma belle, que

je ne suis plus jolie, comme toi, mais vieille et blanche.

C'est à nous, vois-tu, qu'il faudrait enseigner la politesse; et la

besogne serait si rude qu'Hercule n'y suffirait pas.

Tu me parles d'Étretat et des gens qui _potinent_ sur cette gentille

plage. C'est un pays fini, perdu pour moi, mais dans lequel je me suis

autrefois bien amusée.

Nous étions là quelques-uns seulement, des gens du monde, du vrai monde,

et des artistes, fraternisant. On ne cancanait pas, alors.

Or, comme nous n'avions point l'insipide Casino où l'on pose, où l'on

chuchote, où l'on danse bêtement, où l'on s'ennuie à profusion, nous

cherchions de quelle manière passer gaiement nos soirées. Or, devine ce

qu'imagina l'un de nos maris? Ce fut d'aller danser, chaque nuit, dans

l'une des fermes des environs.

On partait en bande avec un orgue de Barbarie dont jouait d'ordinaire le

peintre Le Poittevin, coiffé d'un bonnet de coton. Deux hommes portaient

des lanternes. Nous suivions en procession, riant et bavardant comme des

folles.

On réveillait le fermier, les servantes, les valets. On se faisait même

faire de la soupe à l'oignon, (horreur!) et l'on dansait sous les

pommiers, au son de la boîte à musique. Les coqs réveillés chantaient

dans la profondeur des bâtiments; les chevaux s'agitaient dans la

litière des écuries. Le vent frais de la campagne nous caressait les

joues, plein d'odeurs d'herbes et de moissons coupées.

Que c'est loin! que c'est loin! voilà trente ans de cela!

Je ne veux pas, ma chérie, que tu viennes pour l'ouverture de la chasse.

Pourquoi gâter la joie de nos amis, en leur imposant des toilettes

mondaines en ce jour de plaisir campagnard et violent? C'est ainsi qu'on

gâte les hommes, petite.

Je t'embrasse.

Ta vieille tante,

La Femme de Paul · 第 30 / 44 题