Quelle est cette femme sans sourcils, aux mâchoires développées sous
leur luxuriante rondeur, aux cheveux extrêmement fins ou très-peu
fournis, au front très-découvert ou très-puissant, à l'oeil sans éclat,
mais d'une limpidité surhumaine? La tradition nous dit que c'est madame
Lise (Mona Lisa), femme del signor Francesco del Giocondo. Vasari ajoute
qu'elle était _bellissima_, et semble nous avouer qu'elle était fort
mélancolique de caractère ou fort impatiente de ses mouvements,
puisqu'il prétend que Léonard, en faisant son portrait, tenait autour
d'elle des chanteurs, des joueurs d'instruments et des bouffons, pour la
rendre gaie et lui conserver ce divin sourire qu'après _quatre ans
d'efforts_ le maître parvint à saisir.
En vérité, ces divins maîtres du passé eussent été de grands paresseux
ou de grands maladroits s'il leur eût fallu tant de temps et de peine
pour s'emparer du beau et du vrai; outre que l'âge de Mathusalem n'eût
pas suffi aux longues hésitations que leur prêtent, devant chacune de
leurs oeuvres, leurs naïfs biographes. Est-ce pour relever, dans
l'esprit du public, la grandeur et la difficulté de l'art, qu'on l'a si
longtemps nourri de pareilles légendes? Il est fort à présumer, au
contraire, que l'expression de la Joconde fut saisie au vol par un coup
d'oeil d'aigle, et que les chanteurs et les bouffons n'auraient pas
réussi à mettre tant d'idéal sur les traits du modèle, tant de flamme et
de science dans le pinceau de l'artiste; à moins pourtant qu'il n'y eût
là quelque voix aussi belle que les lèvres de la Joconde, ou quelque
_senatore_ aussi merveilleux dans son art que Léonard dans le sien.
Pourquoi non, après tout? c'était le temps des grands artistes.
Il est peu de figures aussi connues que celle de Mona Lisa del Giocondo,
et, chose étrange, il est peu de physionomies moins devinées. Cette
beauté célèbre offre, dans son expression un tel problème, que personne
ne l'a regardée sans émotion, et que personne, après l'avoir vue un
instant, ne l'a oubliée. Le modèle n'offrait-il aux regards le même
mystère que le portrait? Était-_elle_ belle ou seulement agréable? Pour
certaines personnes qui lui trouvent un dessous de malice froide dans le
sourire, c'est une laide séduisante, comme on en connaît. Pour d'autres,
c'est un idéal de jeunesse, de candeur, d'intelligence et de bonté. Tel
était l'avis de Gustave Planche, qui a écrit avec beaucoup de
prédilection sur Léonard de Vinci. Tel est aussi celui de M. Calamatta.
«Quand je dessinais cette suave figure,» écrivait-il à un de ses amis,
«seul, sous les voûtes du Musée, je me surprenais à rire avec elle.» Une
autre fois, il écrivait: «J'ai fini la Joconde. C'est une douleur pour
moi. Il y a si longtemps que j'étais heureux et tranquille avec elle.»
Donc, cette tête charmante, en dépit de la couleur verdâtre et
mélancolique que le temps (et peut-être les dangereuses inventions de
Léonard dans les matériaux de sa peinture) ont répandue sur elle, est,
pour ceux qui s'absorbent à la contempler, une rose mystique, un sourire
du ciel.
Nous avouerons que notre impression personnelle est plutôt mélancolique
que riante. Est-ce ce ton de clair de lune, cet étrange paysage de flots
et de rochers glauques, dont nous ne pouvons faire abstraction? Il y a
quelque chose dans ce chef-d'oeuvre qui nous jette dans l'étonnement et
dans la rêverie. Les types et les paysages de Léonard nous ont toujours
tourmenté. On aura beau me dire qu'il était grand ingénieur, qu'il avait
passé sa vie à étudier les eaux au point de vue des travaux de la
canalisation, à parcourir des terrains impraticables pour y établir des
ponts et des routes; je me rappelle aussi qu'il écoutait certaines
fontaines comme une douce musique, et qu'il était poëte au moins autant
que savant. Ces sites, tourmentés jusqu'à la puérilité, qui sont là
derrière ses figures et qui se perdent dans des horizons accumulés
jusqu'aux nuages, comme s'il eût placé ses modèles sur la flèche d'une
cathédrale, afin de leur donner pour cadre l'immensité, est-ce l'amour
du plan géographique qui les lui a inspirés, et n'y faut-il voir que la
signature de l'ingénieur inquiet d'être oublié pour le peintre?
Dans tous les cas, ceci n'est pas gai. Peut-être l'effet en était-il
chatoyant, alors que la peinture était fraîche, pleine de roses tendres
et de pourpres vives, comme nous la décrivent les contemporains. Mais, à
coup sûr, la composition en est austère, et l'aspect aujourd'hui en est
refroidissant. On se figure beaucoup plus les _fiords_ déchiquetés de la
Norwége et son ciel d'opale faits ainsi, que le beau soleil d'Italie et
les riants paysages de l'Arno. Ce n'est même point là le caractère des
lacs charmants de la Toscane et du Milanais. Le Trasimène est semé
d'ilots qui le divisent en perspectives infinies; mais quelle douceur de
lignes et quelle splendeur de ton sur ces lointains mous et chauds! Il
n'y a pas à dire, si la Joconde est gaie, c'est qu'elle tourne le dos à
un pays bien triste; et, malgré les routes et les ponts que l'artiste
ingénieur semble y avoir creusés et jetés pour ses promenades, elle ne
me semble nullement disposée à s'y risquer.
Quant aux types de Léonard, les avis sont bien partagés. Ils paraissent
le vrai beau à certains artistes; à d'autres, ils semblent la laideur
embellie par l'art. Personne ne peut leur refuser la noblesse et
l'originalité.
C'est le privilège de beaucoup de grandes choses d'être mystérieuses, et
d'exercer sans cesse l'imagination. On commentera éternellement
l'_Hamlet_ de Shakspeare, l'_Enfer_ du Dante, le _Faust_ de Goethe, la
_Nuit_ de Michel-Ange, et, à un autre degré d'intérêt et d'admiration,
la _Joconde_ de Léonard.
Elle n'était pas du tout belle, cette Joconde. Vasari ne l'a jamais
vue. C'était une grasse et douce personne, fine, prudente, ravissante
d'amabilité, de savoir-vivre et de distinction. Léonard en était
passionnément amoureux. L'histoire n'en dit rien, mais qu'importe? Il ne
s'en vanta jamais, parce que la dame était sage ou qu'elle aimait son
mari. D'autres peuvent penser qu'elle était froide, tant il y a que le
beau Léonard y perdit ses soupirs et ses brûlants regards, et qu'il fit,
en vain, durer longtemps le portrait. Il n'était pas très-modeste. Ce
n'était pas la mode en ce temps-là pour les grands artistes. Il fut donc
très-surpris d'échouer: de là son silence et celui de ses contemporains
sur cette passion inexaucée. De là peut-être, pour un homme habitué à
vaincre en amour, une estime particulière pour cette femme tranquille,
et une prédilection fidèle pour l'expression de cette figure sereine qui
devint, sous sa main et dans son cerveau, le type de la beauté
surnaturelle, puisque toutes ses figures de sainteté lui ressemblent.
Ceci est un roman de notre façon; mais il est tout aussi vrai que mille
légendes bien autrement risquées qui remplissent la biographie des
artistes et des héros du temps passé.
Pour nous, la Joconde est le portrait idéalisé d'une femme charmante, et
le grand secret de cette indéfinissable expression de calme qui arrive à
effrayer, comme tout ce qui est la force immatérielle, est un sentiment
qui exista beaucoup moins en elle que dans le peintre. Il fit là ce
qu'ont fait tous les maîtres véritables: il donna sa propre puissance à
son oeuvre, en croyant la surprendre dans l'âme de son modèle.
En effet, on aura beau admirer avec Vasari le réalisme à _faire trembler
(una maniera da far tremare)_ avec lequel Léonard de Vinci a rendu «les
moindres détails de la peau, des cils, des pores, toutes les minuties,
toutes les subtilités de la nature,» ce qui fait encore plus trembler
dans cette figure, c'est l'âme qui luit à travers, qui semble contempler
la vôtre du haut de sa sérénité et lire dans vos yeux tandis que vous
interrogez vainement les siens.
L'espèce d'effroi que nous avons toujours ressenti en regardant un
portrait de maître, vient de ce qu'à travers ces figures, c'est le
génie, c'est l'âme du maître, que nous voyons. Cette âme est dans la
toile, n'en doutez pas. Michel-Ange n'est-il pas toujours palpitant dans
le marbre du Moïse? Qui donc oserait le railler et le critiquer, face à
face avec lui?
Il y a, à Florence, une tête de Méduse, de Léonard de Vinci, qui exerce
une sorte de fascination. Gustave Planche, que nous citions tout à
l'heure, a dit de cette tête: «La Méduse est à la fois belle et
terrible.... Le regard immobile et le sourire menaçant restent gravés
dans notre âme et défient toutes les distractions. Aucune des images qui
passent devant nos yeux ne réussit à la détrôner.» Et il ajoute que le
germe de la _Joconde_ est dans la _Méduse_. Seulement, c'est au point de
vue de la manière et de l'entente du sentiment qu'il trouve que _l'une
fait présager l'autre_. Nous irons plus loin que lui; nous dirons que la
Joconde, avec sa douceur souriante, est tout aussi effrayante que la
Méduse. Au premier abord, c'est l'aimable et paisible créature que le
peintre a vue et aimée. A la longue, c'est une fascination qui a pris
corps. Ce n'est plus une personne, c'est une idée et une idée fixe. Un
homme supérieur a mis là sa plus ardente et en même temps sa plus tenace
aspiration. Il était bien impossible qu'une si grande dépense de force
fût perdue, et elle l'eût été si elle n'eût produit que la
représentation exacte d'une jolie femme. Elle a produit une figure qui,
après plus de trois siècles, en dépit d'une couleur altérée qui
l'étouffe et la plombe, s'empare encore invinciblement des yeux et de la
pensée, soit qu'elle égaye, soit qu'elle rende mélancolique, soit qu'on
s'en éprenne, soit qu'on s'en défie, soit enfin, qu'en raison de sa
propre individualité, on contemple avec ou sans sympathie l'idéal
idéalisé d'un génie idéaliste.
Rendre avec le burin les finesses insaisissables de cette peinture
devenue elle-même mystérieuse comme la pensée du modèle, sous les
sombres transparences de la couleur éteinte, c'était un problème à
résoudre, et il nous semble que M. Calamatta l'a résolu. Nous ne sommes
pas compétent pour parler du mérite de la gravure au point de vue du
métier. C'est une spécialité dont nous connaissons mal les termes, et
nous craindrions de les mal employer. Ce qui nous frappe dans cette
gravure, c'est son aspect général qui rend fidèlement le tableau sans
chercher à l'expliquer ou à le traduire. Certes, il y eût eu une sorte
de sacrilège à vouloir interpréter ce que, dans certaines parties,
l'oeil peut à peine saisir. L'effet en est donc sombre comme la
peinture, et, pour notre part, nous ne sommes pas de ceux qui ne se
consolent pas des outrages que les années ou les vernis lui ont fait
subir. Nous ne haïssons pas cette lumière pâle et ce reflet général de
je ne sais quel astre argentin qui tombe sans miroitage sur l'ensemble.
C'est austère et doux à la fois; c'est à la fois limpide et voilé comme
l'expression de la _Joconde_, que M. Calamatta a si consciencieusement
et si délicatement reproduite.
Décembre 1858.