XI

LE

THÉÂTRE-ITALIEN DE PARIS

ET

MLLE PAULINE GARCIA[12]

Voici donc notre scène italienne-française atteinte dans son principe

vital par une double mesure législative[13]. Cette mesure a été motivée

par la nécessité d'encourager exclusivement le genre national en

musique, et une profonde indifférence pour l'art _exotique_ a présidé à

son arrêt de mort en place de l'Odéon.

[Note 12: Madame Viardot.]

[Note 13: Après l'incendie de leur théâtre de la salle Favart, les artistes

italiens avaient été relégués provisoirement à l'Odéon; mais le

provisoire menaçait de devenir définitif, et de plus on venait de

supprimer leur subvention administrative.]

Si ce motif était bien fondé, nous serions les premiers à y souscrire.

Mais la haute sagesse de la chambre des députés n'est peut-être pas ici

sans appel. Et d'abord nous pensons que le genre italien est tout à fait

naturalisé en France, à tel point qu'il n'y a plus de musique française,

si tant est qu'il y en ait jamais eu. Messieurs les députés ne peuvent

pas croire sans doute que la musique change de nationalité suivant la

langue à laquelle elle est adaptée. Ils ne pensent pas que Rossini soit

Français pour avoir écrit en tête de sa sublime partition _Guillaume

Tell_ au lieu de _Guglielmo Tello_, pas plus que Meyerbeer pour nous

avoir donné deux beaux opéras en paroles françaises. Ils savent fort

bien que la musique qu'on chante à l'Opéra-comique est tout italianisée,

depuis Nicolo jusqu'à Donizetti; que les plus remarquables productions

de nos compositeurs français, _la Muette_, par exemple, ont été

inspirées par le génie italien, et que si Berlioz est chez nous le roi

de la symphonie, ce n'est ni chez Rameau ni chez Grétry, mais dans la

science de Beethoven et de Weber qu'il a puisé la sienne.

_Le Devin du Village_ n'a-t-il pas été dans son temps une réaction

énergique et applaudie contre la soi-disant musique française, qui

n'était, suivant Rousseau et les gens de goût ses contemporains, qu'une

musique infernale et diabolique? Lulli, Gluck et Mozart, que nous

invoquons aujourd'hui comme nos maîtres, étaient-ils donc Français? Et

parce que nous avons un peu profité à leur école, aurons-nous

l'ingratitude de prétendre que nos intelligences musicales se soient

éveillées d'elles-mêmes, tandis que nos oreilles le sont à peine encore

à leurs savantes mélodies?

Où donc s'est réfugiée cette musique française que vous voulez

ressusciter et conserver comme un art national! Non pas même chez

mademoiselle Loïsa Puget, et je gage que, _le Postillon de Lonjumeau_

serait fort blessé si vous lui disiez qu'il ne chante pas ses couplets

dans le goût italien le plus pur. Et il ferait bien; l'orgueil de

l'artiste français, comme son vrai mérite, ne consiste-t-il pas dans

cette merveilleuse aptitude qui le porte à vaincre les obstacles que la

nature lui a créés, et à s'assimiler l'intelligence, les études, et

jusqu'à l'innéité des arts étrangers? Où donc est la grandeur et la

priorité de la France entre toutes les nations civilisées, si ce n'est

d'avoir attiré à elle et de s'être approprié dans tous les temps les

fruits précieux de toutes les civilisations étrangères? Sa vie s'est

formée de la vie du monde entier, et le monde entier a trouvé en elle

une vie que sans elle il n'eût pas sentie. C'est nous qui apprenons à

nos voisins l'importance et la beauté de leurs conceptions en les

mettant en pratique sous leurs yeux éblouis. En politique, n'avons-nous

pas accompli les révolutions que l'Angleterre avait essayées? En

philosophie, n'avons-nous pas opéré ces transformations d'idées que

l'Allemagne signalait immobile et comme effrayée elle-même de ce que son

cerveau enfantait à l'insu de sa conscience? Et pour ne parler que de

l'art qui est le cercle où nous devons nous renfermer ici, n'avons-nous

pas légitimement et saintement volé l'architecture, la statuaire, la

peinture et la musique aux plus puissantes et aux plus ingénieuses

nations de la terre? Notre poésie, enfin, ne l'avons-nous pas conquise

par droit divin sur tous les peuples qui viennent aujourd'hui nous

redemander humblement les leçons qu'ils nous ont données? N'avons-nous

pas importé chez nous, et ceci à l'exclusion des nations que nous avons

bien réellement dépossédées, la peinture qui ne fleurit plus que chez

nous? Où est l'école romaine aujourd'hui? Dans l'atelier de M. Ingres.

Où est la couleur vénitienne? Sur la palette de Delacroix. Où est

l'énergie du pinceau flamand? sur les toiles de Decamps. Où est la

gravure anglaise? A Paris, dans la mansarde de Galamatta ou de Mercurj,

dont le génie s'est naturalisé français; car les plus grands artistes

étrangers l'ont dit, et ce mot est devenu proverbial: La France est la

vraie patrie des artistes. Et maintenant nous voudrions répudier nos

maîtres! Mais cela n'est pas dans l'esprit de la nation, et jamais on

n'a plus profondément méconnu le caractère ardemment sympathique du

Français, et son généreux enthousiasme pour toute espèce d'éducation,

que le jour où on a prononcé dans l'assemblée représentative de la

France, qu'il n'y aurait plus d'art étranger en France. N'envoyez donc

plus vos peintres et vos musiciens se former à Rome, anéantissez donc

les trésors de vos musées, rayez donc _Guillaume Tell_ et _le Comte Ory_

du répertoire de votre Académie Royale; faites plus si vous pouvez,

détruisez toute notion d'art dans le monde élégant et chez le peuple.

Brûlez tous les magasins de musique qui vivent de partitions allemandes

et italiennes; fermez le Conservatoire, qui a le mauvais goût de nous

faire entendre un peu de Beethoven, de Haydn et de Mozart! de temps en

temps condamnez à mort le patriarche Cherubini, car celui-là ne se

soumettra pas volontiers à l'arrêt. Confirmez la sentence qui a exilé

Spontini; faites déporter Lablache, Rubini, Tamburini; défendez à

mademoiselle Grisi de nous montrer le type le plus pur et le plus

parfait de la beauté grecque; envoyez le génie de Pauline Garcia se

glacer en Russie, et quand vous aurez fait tout cela, tâchez d'interdire

à nos gamins de Paris de chanter dans la rue le rataplan des

_Huguenots_; brisez enfin jusqu'aux orgues de Barbarie, qui jouent sous

vos fenêtres le choeur des chasseurs de _Robin des Bois_ ou le _Di tanti

palpiti_, aussi populaire que _la Marseillais_ et _Vive Henri IV_.

Ne dites pas, à ce propos, que la musique étrangère est suffisamment

connue en France. Elle n'est encore que vulgarisée, ce qui ne veut pas

du tout dire qu'elle soit comprise; et je le répète, notre éducation

musicale, loin d'être achevée, commence tout au plus. Aura-t-elle un

succès aussi rapide que la peinture? Je ne le pense pas. Il est de la

nature même de la musique de suivre une marche plus lente, parce qu'elle

est le plus idéal de tous les arts. Pouvons-nous même nous flatter que

nous arriverons à surpasser les Allemands et les Italiens en composition

et en exécution musicale, comme nous surpassons en peinture nos

contemporains étrangers? Je n'oserais vous le promettre. Peut-être la

nature, qui jusqu'ici leur a été plus généreuse qu'à nous sous ce

rapport, continuera-t-elle à les placer au-dessus de nous, comme des

maîtres chéris et vénérés. Raison de plus de les retenir chez nous, car,

privés d'eux, nous n'avons plus guère de progrès à espérer. Ne dites pas

non plus que les maîtres écriront pour notre scène, ou que nous

traduirons leurs oeuvres lyriques. Tons savez bien que Rossini ne se

fût pas arrêté au milieu de sa gloire et de sa puissance sans les

dégoûts dont l'abreuva la légèreté avec laquelle on traita son dernier

chef-d'oeuvre et le morcellement de ses représentations à l'Opéra. Vous

savez bien que le _Don Juan_ n'a pu être exprimé à ce même théâtre d'une

manière satisfaisante, et qu'il a fallu changer l'emploi des voix pour

lesquelles il fut écrit. Quand vous voulez l'entendre, c'est à

l'Opéra-Italien et non à l'Opéra-Français que vous courez. Vous savez

bien que nous ne connaissons en France ni _Fidelio_, ni _Oberon_, ni

même _Freyschütz_. Le zèle et l'habileté de M. Véron ont échoué à faire

entendre véritablement _Euryanthe_ sur la scène française. Vous savez

bien, ou du moins vous devriez savoir qu'au lieu de nous retirer l'opéra

italien, il faudrait pouvoir nous doter d'un opéra allemand, et vous

verrez que quelque jour vous y viendrez, entraînés que vous serez par le

progrès de l'art et le mouvement des idées, vainement entravés pour

quelques années peut-être par votre arrêt.

Mais vous faites-là précisément ce que vous reprochez à un certain

radicalisme étroit et aveugle. Vous nous privez, comme d'autant de

superfluités coûteuses, des sources où la vie intellectuelle se retrempe

et se purifie. Vous nous poussez à la barbarie, vous faites des lois

somptuaires pour ce monde opulent que vous voulez vous conserver et qui

ne s'y laisse guère prendre; car il commence à voir que nous ne sommes

pas aussi ennemis de la civilisation que pourraient le faire croire les

nécessités austères d'un passé que nous ne renions pas, mais que nous ne

voulons pas ressusciter.

Quand cela vous arrange, vous revenez à l'esprit de la convention, et

vous vous emparée des idées d'économie que nous vous présentons quand

nous demandons de sages réductions ou de généreux sacrifices dans

l'emploi des deniers publics. Mais si vous voulez retourner contre nous

nos propres arguments, ne le faites donc pas à propos des choses qui

nous sont utiles et bonnes et qui vous le sont aussi, car nos besoins

sont les mêmes, et un peu d'idéal dans votre vie ne vous ferait pas de

mal. Il y a bien d'autres choses qui nous sont préjudiciables à tous et

que vous votez haut la main pour des raisons que je ne veux pas vous

dire, non pas que vous manquiez de courtoisie pour les entendre, mais

parce que vous avez trop d'esprit pour ne pas les deviner. Je suis sûr

que la jeunesse française, qui est tout artiste, se résignera plutôt à

des privations qui porteraient sur sa vie matérielle qu'à celles qui

l'atteindraient dans sa vie intellectuelle, et que les vexations de la

douane, auxquelles chacun de nous se résigne, nous deviendront

insupportables le jour où elles prohiberont les beaux-arts à la

frontière comme les cotons et les tabacs étrangers.

Si la réforme électorale qui doit s'accomplir était déjà accomplie, si

je parlais à des députés qui représentassent véritablement le peuple,

j'oserais encore leur demander des mesures protectrices pour les arts,

même au profit, en apparence exclusif, des classes riches. Je leur

dirais que si le Théâtre-Italien est dans l'état des choses réservé aux

plaisirs du grand monde, c'est chose assez légitime, vu qu'il est

alimenté et ne peut l'être que par la richesse des hautes classes. Le

jour où la troupe italienne sera installée dans une salle convenable et

où la subvention pourra obvier aux dépenses de première nécessité, l'art

lyrique marchera, comme il faisait naguère, dans un progrès brillant, et

arrivera peut-être à se passer des secours de la subvention. C'est du

moins une épreuve qu'il serait impardonnable de ne pas tenter, et

l'abandon des moyens de civilisation les plus nobles et les plus exquis

est le signe le plus effrayant de la décadence d'une société. D'ailleurs

il serait faux de dire que la salle des Italiens est accaparée par ce

qu'on appelle le grand monde. Dans la vaste enceinte d'un théâtre il y a

place pour les fortunes moyennes, place aussi pour les fortunes

étroites, place enfin pour ceux qui n'ont pas de fortune. Le parterre

des Italiens a toujours été composé de pauvres artistes et de jeunes

gens passionnés pour la musique plus que pour toutes les autres

satisfactions de la vie. Nous sommes quelques-uns qui nous souvenons

bien d'avoir retranché souvent la bagatelle d'un dîner pour aller

entendre la Malibran ou la Pasta, et qui disions bien gaiement à minuit

en retrouvant dans la mansarde un morceau de pain dédaigné la veille:

_Panem et circenses_. Nous savons bien, nous autres, que si nous avons

eu dans notre vie un élan poétique, un sentiment généreux, c'est parce

qu'on ne nous a fermé ni l'église, ni le théâtre, c'est parce qu'on ne

nous a pas interdit la poésie comme un luxe dangereux ou frivole, c'est

parce que qui dit Français dit sobre comme Épictète et idéaliste comme

Platon.

Trouvez donc simple que le grand monde (qui ne sera ni plus ni moins

porté à l'économie et à la charité si vous lui ôtez ses plaisirs

honnêtes) alimente la splendeur d'une école d'art où le pauvre artiste

peut aller rêver et concevoir son idéal. Et croyez aussi que ces classes

riches à qui vous réclamez, et de qui vous obtiendrez, peut-être plus

tôt qu'on ne pense, une libre et loyale adhésion à de meilleures

applications de la loi d'égalité, ont besoin comme vous d'une vie

intellectuelle plus élevée que celle qu'elles puiseraient à de méchantes

écoles et à de fausses théories dans les arts comme dans toute autre

source d'éducation.

Maintenant que j'ai dit, un peu plus longuement que je ne l'avais prévu,

la haute importance du Théâtre-Italien, je vous rappellerai une des

grandes pertes que vous allez faire si vous laissez périr ce théâtre. La

France entière sait aujourd'hui combien serait cruel et irréparable le

départ définitif de Lablache et de Rubini; mais la gloire de Pauline

Garcia est encore assez fraîche pour que la province, qui n'a pas eu le

temps, dans l'espace d'une saison, de venir la juger, se croie dispensée

de regretter la grande artiste qu'elle ne connaît pas encore. Il ne faut

pas craindre de revenir sur les éloges pleins de justesse et

d'intelligence qui lui ont été donnés déjà dans cette _Revue_. Ceci,

d'ailleurs, doit intéresser sous un autre rapport. L'apparition de

mademoiselle Garcia sera un fait éclatant dans l'histoire de l'art

traité par les femmes. Le génie de cette musicienne à la fois consommée

et inspirée constate un progrès d'intelligence qui ne s'était point

encore manifesté dans le sexe féminin d'une manière aussi concluante.

Jusqu'ici on avait dû accorder aux cantatrices une part de puissance

égale à celle des plus grands chanteurs. On a dit et écrit souvent que

les femmes artistes pouvaient dans l'exécution s'élever au niveau des

hommes, mais que, dans la conception des oeuvres d'art, elles ne

pouvaient dépasser une certaine portée de talent. On l'a dit moins haut

peut-être depuis que les efforts de quelques-unes d'entre elles ont

montré une aptitude plus ou moins estimable pour la composition

musicale. Pour le chant, il faut placer au premier rang quelques

charmantes mélodies qu'a écrites madame Malibran; pour la scène, les

partitions de mademoiselle Bertin. Mais voici une fille de dix-huit ans

qui écrit de la musique vraiment belle et forte, et de qui des artistes

très-compétents et des plus sévères ont dit: «Montrez-nous ces pages, et

dites-nous qu'elles sont inédites de Weber ou de Schubert, nous dirons

qu'elles sont dignes d'être signées par l'un ou l'autre de ces grands

noms, et plutôt encore par le premier que par le second.» C'est là, ce

nous semble, le premier titre de mademoiselle Garcia à une gloire

impérissable. Supérieure à toutes les jeunes cantatrices aujourd'hui

connues en France par la beauté de sa voix et la perfection de son

chant, elle peut mourir et ne pas s'envoler comme ces apparitions de

chanteurs et de virtuoses qui, renfermés dans une grande puissance

d'exécution, ne laissent après eux que des souvenirs et des regrets;

gloires qui s'effacent comme un beau rêve en disparaissant de la scène

chargées de trophées, mais condamnées à périr tout entières, et de qui

l'on peut dire ce qui est écrit dans le livre divin à propos des heureux

de ce monde: «Ils ont reçu dès cette vie leur récompense.»

Mademoiselle Garcia est donc plus qu'une actrice, plus qu'une

cantatrice, En l'écoutant, il y a plus que du plaisir et de l'émotion à

se promettre; il y a là un véritable enseignement, et nous ne doutons

pas qu'avec le temps, la haute intelligence qu'elle manifeste en

chantant la musique des maîtres, ne soit d'une heureuse influence sur le

goût et l'instruction du public et des artistes. Elle est un de ces

esprits créateurs qui ne s'embarrassent guère de la tradition et des

usages introduits par les exigences de la voix ou la fantaisie

maladroite des exécutants ses devanciers. Elle entre dans l'esprit des

auteurs; elle est seule avec eux dans sa pensée, et si elle adopte un

trait, si elle prononce une phrase, elle en rétablit le sens corrompu,

elle en retrouve la lettre perdue. Le public qui l'aime, mais qui n'a

pas encore en elle toute la confiance qu'elle mérite, s'étonne et

s'effraie quelquefois de ce qu'il prend pour une innovation. Le public

n'est pas assez savant pour lui contester avec certitude la liberté de

ses allures. La plupart des journalistes ne le sont pas davantage, et

moi qui écris ceci, je le suis moins que le dernier d'entre eux. Mais ce

que le public, ce que les critiques, ce que moi-même pouvons examiner

sans craindre de faire rire les vrais savants, et sans autre conseil que

celui de notre logique et de notre sentiment, c'est précisément le

sentiment et la logique qui président à ce travail consciencieux auquel

mademoiselle Garcia soumet l'oeuvre qu'elle chante. Jamais elle ne

dénature l'idée, jamais elle ne substitue son esprit à l'esprit du

compositeur. Le jour où vous direz: Mozart n'eût pas écrit cela, ce

jour-là seulement vous serez en droit de dire que Mozart ne l'a point

écrit; mais si vous retrouvez toujours et partout l'esprit et le

sentiment du maître, vous pouvez dire que si le maître ne l'a pas écrit

ainsi, c'est ainsi du moins qu'il l'a senti dans le moment de

l'inspiration, et c'est ainsi qu'il l'aurait écrit peut-être la veille

ou le lendemain. Ainsi c'est bien toujours du Mozart, c'est bien

toujours du Rossini que nous entendons, lors même que, pour satisfaire

aux exigences de la voix qui devait lui servir d'interprète, Rossini ou

Mozart ont consenti à modifier leur premier jet.

Je ne prétends pas que cette liberté d'interprétation doive être

illimitée; mais plus une composition vieillit, plus il devient

nécessaire d'avoir de grandes intelligences pour interpréter fidèlement

les points contestables. Sans cette part d'indépendance, l'esprit du

chanteur n'aurait plus à s'exercer que dans les gestes et le costume, et

encore faudrait-il qu'il n'y apportât point son propre caprice, mais le

goût et la vraisemblance. Il faudrait prononcer que le talent

d'exécution exclut le talent de création, et les artistes dramatiques en

tous genres deviendraient de pures machines, fonctionnant plus ou moins

bien, suivant une impulsion mécanique à jamais donnée. Alors plus de

progrès possible, et le mot _goût_ n'a plus de sens. De plus, il suffit

d'une erreur innocemment commise par un chanteur et inaperçue de

l'auditoire pendant un certain temps, pour que cette erreur devienne loi

sans qu'aucun autre chanteur ait le droit de la redresser et d'en purger

l'oeuvre du maître. C'est ainsi que l'ignorance des commentateurs ou

seulement des copistes a altéré pendant des siècles l'esprit de textes

bien autrement sérieux que ceux des partitions musicales.

Si la simple raison, si un sentiment de l'art qui n'est point refusé

même aux gens privés d'éducation spéciale peuvent servir de guide pour

juger les artistes avec quelque justice et quelque utilité, nous devons

attendre de mademoiselle Garcia plus que nous ne pouvons lui donner. Si

le public comprend l'importance d'un pareil talent, il apprendra

beaucoup de lui, et ne cherchera plus à entraver, par la méfiance ou la

timidité de ses jugements, l'essor de facultés aussi rares et aussi

précieuses. La critique ne cherchera point à l'intimider. On peut

analyser froidement le talent le plus consommé; mais on doit de grands

égards au génie même le plus novice. Il y a pour lui un certain respect

auquel ne se refusent pas les artistes vraiment éminents. J'ai vu Rubini

essayer docilement avec Pauline Garcia, dans l'entr'acte, un trait

qu'elle lui avait soumis, et que l'admirable chanteur répétait avec un

plaisir naïf et généreux. Lablache est fier d'elle comme un père l'est

de son enfant, et Liszt sera plus heureux de l'entendre chanter

Desdemona et Tancrède, lui dont elle est, comme pianiste, une des

meilleures élèves, que de toutes les ovations que sa bonne Hongrie lui

décerne.

Nous n'analyserons pas le talent dramatique de mademoiselle Garcia, pas

plus que l'étendue et la puissance extraordinaire de sa voix. Peu nous

importerait la qualité de timbre de cet instrument magnifique, si le

coeur et l'intelligence ne l'animaient pas; mais c'est un prodige dont

l'honneur revient à Dieu, que de voir une faculté d'expression aussi

riche au service d'une intelligence aussi puissante. Cette voix part de

l'âme et va à l'âme. Dès les premiers sons qu'elle vous jette, on

pressent un esprit généreux, on attend un courage indomptable, on sent

une âme forte qui va se communiquer à vous. Le talent de l'actrice est

analogue. Toutes les facultés désirables et toutes les qualités innées

l'inspirent presque spontanément; mais ce talent n'a pas été soumis,

comme le chant, à de rigoureuses études, et il brille encore par ce qui

lui manque: heureux défaut jusqu'à présent, qui attendrit plus qu'il ne

le fâche, un public paternel aux grands artistes. Il est remarquable que

ce même public qui se montre si scrupuleux pour les choses qu'il ne

comprend pas bien encore, se montre si délicatement et si sagement

indulgent pour celles qu'il juge sainement au premier coup d'oeil. On a

remarqué que la jeune actrice avait parfois une certaine gaucherie

pleine de grâce et de pudeur, parfois aussi une énergie pleine de

sentiment et d'irréflexion, et on lui a su bon gré de se laisser

gouverner par ses impressions sans prendre conseil que d'elle-même, et

sans chercher trop devant son miroir l'habitude que les planches lui

donneront assez vite. On a remarqué aussi que sa taille était

admirablement belle; dans ses gestes faciles et naturellement gracieux,

les peintres admirent la poésie instinctive qui préside à ses attitudes,

même les moins prévues par elle. Elle est toujours dans les conditions

d'un dessin correct et dans celles d'un mouvement plein d'élégance et

de vérité.

Elle ne plaît pas seulement, on l'aime. Le public le prouve en ne

l'applaudissant pas avec frénésie; il faudra cependant, pour son propre

intérêt, qu'il apprenne à l'applaudir avec discernement et à ne pas

rester froid devant une phrase admirablement dite, quand il bat des

mains pour une cadence effrayante de durée et de netteté. Ce sont là des

tours de force que mademoiselle Garcia exécute avec une liberté

surprenante, car elle peut tout ce qu'elle veut. Mais le public ne

voudra-t-il pas la dispenser quelque jour de cet horrible agrément qui

n'aboutit qu'à imiter parfaitement le bruit d'une bouilloire à thé, et

qui suspend le sens de la mélodie devant une niaiserie désagréable à

l'oreille? Pauvres grands artistes, vous avez bien besoin qu'on vous

laisse corriger les sottises de la mode!

Il n'y a qu'une cadence au monde que je voudrais conserver, si tout

autre après Rubini pouvait la reproduire; c'est celle qu'il a introduite

dans l'air de _Don Juan: Il mio tesoro intanto_, et qui est devenue

célèbre. Elle est courte, premier mérite, puis elle est énergique,

vaillante, et complète l'idée musicale au lieu de l'altérer. Enfin elle

est écrite par Mozart dans l'accompagnement, et le public, entraîné par

l'audace et le goût du chanteur, a eu le bon esprit de ne pas la

contester.

Avec Rubini, avec Lablache, avec Tamburini, avec mesdames Garcia, Grisi

et Persiani, l'opéra italien va nous quitter si on perd le temps à

délibérer froidement et lentement. On sera toujours forcé par la suite

de rendre le Théâtre-Italien à la capitale; mais si on tarde, ces

grands artistes seront dispersés, et nous aurons des talents de second

ordre avec plus d'exigences peut-être. Conservons donc ces généreux

chanteurs que nous aimons, que nous connaissons, qui nous connaissent et

nous aiment aussi, et qui se prodiguent avec tant de zèle. Dans aucun

théâtre de Paris, on n'a jamais vu régner la paix, l'obligeance et le

dévouement comme parmi la troupe italienne. C'est qu'ils sont tous

grands et laborieux; ils n'ont ni le droit ni la temps d'être jaloux les

uns des autres. Rubini, malade et fatigué d'une longue suite de

représentations que divers accidents ont accumulés sur lui, prodigue sa

puissance avec une vaillante ardeur. Le public qui entend cette voix si

fraîche et ce sentiment si énergique, sans se douter que l'homme

souffre, croit-il payer avec de l'or tant de dévouement et de

conscience? Lablache, à l'école duquel nos premiers chanteurs, nos

premiers tragiques et nos premiers comiques voudraient longtemps encore

prendre des leçons, blessé il y a quelques jours sur la scène pendant la

représentation, quitte ses béquilles et reparaît sans égard pour la

défense du médecin. Vous avez vu naguère un fait plus remarquable

encore. Pauline Garcia, pour ne pas faire manquer la représentation de

_Don Juan_, avertie que madame Persiani était malade, a étudié un rôle

nouveau et improvisé son costume dans l'espace de deux heures. Elle

était mise à ravir, et elle a joué et chanté Zerline comme, depuis sa

soeur, personne ne l'avait ni joué ni chanté. Elle regardait à peine le

cahier pour suivre le récitatif; elle a exprimé Mozart comme Mozart

serait heureux de s'entendre exprimer, s'il pouvait un soir s'échapper

de la tombe pour y rentrer au coup de minuit. Vraiment nous aurions

grand besoin de semblables artistes dans nos théâtres nationaux, et nous

avons encore besoin des artistes italiens pour former nos artistes et

nous.

Février 1840.

Autour de la table · 第 61 / 66 题