Je ne sais si vous êtes de mon avis, mais la plus agréable lecture qu'il
y ait, me semble être celle des voyages. Il y a là plus d'intérêt que
dans les romans, et moins de souffrance que dans l'histoire. En général,
tout s'arrange trop bien dans le roman, et, dans l'histoire, tout
s'arrange trop mal. Le roman nous leurre de trop d'idéal; l'histoire
nous abreuve de trop de réalité.
Mais le voyage! Quels qu'en soient les fatigues, les dangers et les
misères, celui qui les raconte en est sorti. Nous sommes donc assurés
d'un heureux dénoûment, lequel n'est pas une fiction, et qui, pour peu
que les aventures aient été périlleuses, garde tout le charme de
l'invraisemblance et de l'inattendu.
Le voyage de découverte est si intéressant par lui-même que l'on n'exige
pas du narrateur les beautés de la forme. Par exemple, les récits que,
sous le titre de _Voyageurs anciens et modernes_, M. Édouard Charton a
récemment publiés n'ont point été accueillis dans un but littéraire,
mais en vue de l'instruction sérieuse que, sous tous les rapports, les
grands voyages apportent à chaque période de l'histoire des hommes.
Traduits ou textuels, rédigés avec élégance ou bonhomie, ces récits
sont tous attachants et laissent loin derrière eux, même au point de vue
de la simple lecture, l'intérêt des romans et des poëmes.
Le voyage est une chose si attrayante, qu'à tous les points de vue,
l'homme de talent qui raconte, soit une course lointaine, soit une
excursion dans des régions connues de tous, est toujours suivi dans sa
narration par la pensée de son lecteur comme une sorte d'oracle. Sauf à
être contredit après coup par ceux qui ont la prétention plus ou moins
fondée d'avoir mieux vu, il tient les gens sous le charme. Soit que l'on
parcoure l'Italie avec Théophile Gautier, et qu'à travers les diamants
de sa parole, on voie toutes choses se revêtir d'un éclat et d'une grâce
que ne vous avait pas toujours offerts la réalité dans vos jours de
spleen et de fatigue; soit que l'on se laisse aller à rire sur les
ruines du monde grec, un peu scandalisé de soi-même, un peu chagrin
d'avoir à rejeter tant d'illusions caressées dans l'enfance, mais dominé
par la gaieté française et l'esprit entraînant d'Edmond About; soit
enfin que, tout grelottant d'une vision de froid et de désolation, on
suive l'expédition périlleuse et sérieusement scientifique dans les mers
du nord, racontée par Charles Edmond avec tant de couleur, d'_humour_ et
de sentiment poétique; il est bien certain que le voyage aventureux,
contemplatif ou critique, s'empare de l'imagination et fouette l'esprit
comme un des appels les plus excitants de la vie. Aux voyages de
découverte et de danger, on ne demande que de l'exactitude et de la
simplicité. Aux voyages d'art, de poésie ou d'études de moeurs, on ne
demande ni périls, ni événements, sauf à être enchanté quand il s'en
trouva un peu, par fortune, dans le courant de la narration.
Un des voyageurs qui s'emparent de l'esprit avec le plus d'autorité et
d'attrait, c'est M. Eugène Fromentin, Déjà, en 1857, nous l'avons suivi
au Sahara; cette année, ou du moins à la fin de l'année dernière, nous
l'avons retrouvé avec joie, complétant son voyage, ou, pour mieux dire,
son séjour en Afrique, dont l'_Été dans le Sahara_ n'était qu'une partie
détachée.
Le nouveau récit de M. Fromentin est intitulé: _Une année dans le Sahel.
Journal d'un absent_. C'est du Sahel qu'il est parti pour le Sahara;
c'est au Sahel qu'il est venu se reposer de ce terrible été, on pourrait
dire se désaltérer, car la soif, à l'état d'idée fixe, est le principal
fléau de ces régions formidables. C'est donc le séjour dans le nord de
l'Afrique, avant et après cette dure campagne vers le centre, que nous
raconte le voyageur.
C'est malgré lui que nous l'appelons ainsi, car il se défend, avec une
rare modestie, d'être autre chose qu'un _homme errant qui aime
passionnément le bleu_, et qui voyage pour le seul plaisir d'aller et de
rester où il lui plaît, qui tantôt veut essayer du _chez soi_ sur cette
terre étrangère, et tantôt obéit à une curiosité de locomotion tout
instinctive. En un mot, c'est l'artiste qui voyage pour le seul plaisir
de vivre en voyageant. Cette modestie n'est point affectée. On sent, à
chaque page de ce beau livre, que l'auteur est un vrai poëte qui a vécu
sa vie intérieure au milieu de scènes qui venaient s'y encadrer comme
dans un miroir, mais qu'il a savourées profondément pour son compte
avant de songer à les rendre. Peintre, car il est peintre, vous le
savez, il a voyagé et vu en peintre. Il a fait, m'a-t-on dit, de la
bonne et belle peinture. Je ne puis vous en parler, je n'ai encore vu ni
l'homme ni ses toiles. D'autres apprécieront donc l'artiste qui peint.
Je reviens à celui qui écrit, et dont la forme est une des plus belles
peintures que nous ayons jamais lues.
Dans une appréciation des plus ingénieuses et des plus justes à propos
de la peinture précisément, cet éminent écrivain nous dit qu'il y a deux
hommes qu'il ne faut pas confondre: le voyageur qui peint et le peintre
qui voyage. Et il ajoute humblement: «Le jour où je saurai positivement
si je suis l'un ou l'autre, je vous dirai exactement ce que je prétends
faire de ce pays.»
La distinction entre le voyageur qui peint et le peintre qui voyage est
rétablie ensuite avec une clarté lumineuse. Le premier est celui qui
reproduit avec amour la couleur particulière d'un pays et des hommes qui
l'habitent, beauté ou étrangeté, n'importe: il fait le portrait de la
nature qu'il explore; il est fidèle, attentif, épris de son modèle. Il
rapporte des documents véridiques; homme de plus ou moins de talent, il
révèle plus ou moins ce qu'il a vu sous le ciel des horizons nouveaux.
Le peintre qui voyage est peintre avant tout; il était peintre avant de
voyager; il n'a pas besoin de voyager pour rester peintre. Il a son
individualité puissante qui le suit partout et qui s'approprie tout. Les
grands aspects peuvent le grandir, mais les nouveaux ne le changent pas.
Sa personnalité domine le sujet, et, sans trop s'inquiéter de traduire
littéralement ce qui, après tout, ne saurait l'être d'une manière
absolue, il exprime à sa manière ce qui le frappe. Du premier, l'on peut
dire: _Comme il a bien vu_! de l'autre: _Comme il a fortement senti_!
Tel est, en termes vulgaires, l'abrégé de cette excellente dissertation,
écrite de main de maître et appuyée d'exemples saisissants. Nous devions
nous y reporter justement pour caractériser le talent littéraire de
l'auteur, car ce qu'il dit de la peinture s'applique parfaitement à la
littérature, et nous ne nous sommes pas longtemps demandé, en le lisant,
s'il devait être classé parmi ceux qui traitent leur sujet en peintres
voyageurs ou en voyageurs peintres. On sait bien que son admiration
dominante est acquise au peintre qui voyage, que son aspiration
généreuse est de faire avec l'Orient quelque chose qui soit individuel
et général tout à la fois. C'est comme qui dirait vouloir appartenir en
même temps au monde extérieur et à soi-même. Eh bien, nous croyons que
la question est déjà résolue pour M. Eugène Fromentin. Il a beau
craindre d'échouer dans la grande entreprise et dire: «Il est possible
que, par une contradiction trop commune à beaucoup d'esprits, je sois
entraîné précisément vers les curiosités que je condamne, que le
penchant soit plus fort que les idées, et l'instinct plus impérieux que
les théories.» Nous pensons sincèrement pouvoir le rassurer. En tant
qu'écrivain, il est certainement le voyageur qui peint avec une vérité
ravissante, et le peintre qui voyage en illuminant de sa propre vie tous
les objets de son examen.
Quoi que l'on dise et que l'on pense des régions méridionales, elles
ont généralement pour caractères dominants la nudité, l'étendue, et je
ne sais quelle influence de grandeur désolée qui écrase. Pour être
senties à distance, elles ont besoin de passer à travers une forme à la
fois riche et simple, et c'est grâce à cette forme remarquable que M.
Eugène Fromentin nous a fait comprendre l'accablante beauté du Sahara.
Le Sahel, moins rigoureux et plus riant, lui a permis de charger sa
palette de tons plus vrais et plus variés. C'est donc une nouvelle
richesse de son talent qu'il nous révèle et qui le complète. A le voir
si frappé, si rempli de la morne majesté du désert, on eût pu craindre
de ne pas le retrouver assez sensible à la végétation qui est la vie du
paysage, et à l'activité qui est la vie de l'homme. Il n'en est pas
ainsi. Il ne s'est pas imposé une manière, son sujet ne l'a pas absorbé.
Toujours maître de son individualité, on sent bien en lui la puissance
d'une âme rêveuse et contemplative, mariée pour ainsi dire avec
l'éternel spectacle de la nature; mais cette nature adorée, il la suit
de l'oeil et de l'âme dans son éternelle mobilité et se l'approprie
merveilleusement, en même temps qu'il s'abandonne à elle avec un parti
pris généreux. Si vous voulez voir l'Afrique sans vous déranger,
lisez-le donc avec confiance, et vous aurez vu, à travers ses yeux,
quelque chose de grand et de réel, d'écrasant et de délicieux, de
sublime et de charmant, d'amusant même, car les races ont toutes leur
côté comique, et le peintre, qui sait tout voir, nous trace, d'une main
légère, les appétits naïfs de gourmandise, de vanité et de coquetterie
de ses personnages. Ses tableaux sont donc complets: grandeur du climat,
brillants caprices de l'atmosphère, beauté touchante ou imposante des
lignes, grâce ou singularité des accidents, effet et nature pittoresque
des habitations, des costumes, des figures, des animaux, des meubles,
et, par-dessus tout cela, définition magistrale des idées et des
sentiments qui dominent les êtres, c'est un examen saisissant de tout ce
qui fait le caractère d'un monde et de ses habitants.
A ces tableaux variés et splendides, ajoutez, cette fois, un épisode
dramatique raconté d'une manière éblouissante d'art et de goût: l'amour
tranquille et la mort tragique de la belle Haoûa. Jamais aventura ne fut
plus chastement voilée et plus solennellement dénouée. C'est là que l'on
sent combien le vrai l'emporte sur la fiction. Et pourtant, c'est
peut-être un roman que cette histoire. Nul n'a le droit de demander à
l'auteur si Haoûa a vécu, aimé et péri de cette manière. «Qu'importe!
vous répondrait-il, si vous êtes incertain, c'est que j'ai été vrai. Qui
se soucie de savoir quels êtres réels ont posé pour les figures des
grands tableaux et des immortelles statues? Je n'ai songé ni à faire une
immortelle, ni à raconter un incident de ma propre vie. J'ai fait vivre
dans ma pensée une femme arabe, telle qu'elle était dans la réalité, et
j'en ai fait une abstraction qui résume un type général.»
Oui, en vérité, voila ce que l'auteur aurait le droit de vous dire, tout
aussi bien qu'un romancier de profession. Ce qu'il y a de certain, c'est
que, pour la première fois, nous nous sommes fait une idée de ces types
inconnus et mystérieux dont Eugène Delacroix nous avait montré la
figure dans l'admirable tableau des _Femmes d'Alger_. Je dis mystérieux,
parce qu'en grand maître, Eugène Delacroix avait laissé planer sur ces
étranges beautés le sentiment insaisissable qui les anime. En les
regardant, on se demande ce qu'il s'est certainement demandé à lui-même:
_A quoi pensent-elles_?
Voici Eugène Fromentin qui est entré dans le sanctuaire d'une de ces
existences cachées, et qui nous répond: Elles ne pensent pas, mais elles
font penser, comme les figures des grands maîtres, comme les immortelles
statues, qu'elles soient d'or, de chair ou de marbre, n'importe! elles
ne vivent pas, mais elles sont une si belle expression de la vie, que
les dédaigner serait une folie, les briser un sacrilége. Aussi le
meurtre d'Haoûa vous laisse-t-il, dans ce récit, une impression profonde
d'indignation et de regret. C'est une consternation inexplicable qui se
fait dans l'âme à cette dernière page, comme si, au moment où vous
contemplez, dans une tranquille extase, la Vénus de Milo, la voûte qui
l'abrite s'effondrait et l'écrasait sous vos yeux.
N'oublions pas, en parlant de la partie épisodique de ce livre, l'autre
figure de femme d'Alger, la grande et magnifique Aïchouna avec sa petite
négresse Jasmina, ses toilettes, ses parfums, sa démarche solennelle et
son goût pour la pâtisserie. A côté de ces admirables animaux, se
dessine la figure intelligente et forte du voyageur européen Vandell,
personnage réel ou imaginaire, espèce de Bas-de-Cuir savant des savanes
de feu de l'Afrique; une aussi belle création, dans son genre, que celle
d'Haoûa et de son entourage. De tous les personnages mis en scène
sobrement et heureusement par notre voyageur, on peut dire le proverbe
italien: _Se non è vero, è ben trovato_, c'est-à-dire à ce qu'il nous
sembla: «Si ce n'est pas arrivé, tant pis pour la réalité.»
Cette fois, nous ne citerons rien de cette belle étude; ce serait la
déflorer. _L'Été au Sahara_ a eu ses lecteurs satisfaits et charmés;
_l'Année dans le Sahel_ a déjà eu ses lecteurs avides; et si nous
rendons ici hommage a un talent qui n'a plus besoin de personne, c'est
tout simplement un remerciment personnel que nous avons du plaisir à lui
adresser, ainsi qu'aux autres artistes voyageurs que nous avons
mentionnés plus haut, et à tous ceux qui ont reçu du publie l'accueil
qu'ils méritaient. Demandons-leur à tous, à tous ceux qui savent bien
voir et bien dire, beaucoup de voyages, n'importe où. Tout le mal qu'on
voit sur la terre vient de l'ignorance; c'est un lieu commun,
c'est-à-dire une vérité bien acquise et bonne à se répéter pour se
consoler du mal qui tarde à disparaître de notre pauvre petite planète.
L'ignorance (autre lieu commun) vient de l'isolement. L'homme qui
cherche à résoudre les problèmes sociaux d'une manière générale devrait
avoir fait le tour du monde et interrogé tous les types de la famille
humaine. Mais qui peut faire le tour du monde à son aise et en
conscience? Venez donc, beaux et bons livres de voyages, documents de
science, de philosophie, d'art ou de psychologie; apportez-nous ce que
chacun de vous a recueilli au profit de nous tous, vos rêveries ou vos
émotions, vos découvertes ou vos rectifications, une fleur cueillie sur
la montagne ou une larme versée sur un désastre, un chant recueilli, le
vol d'un oiseau observé, n'importe quoi, ce ne sera jamais rien. La
mémoire de l'homme intelligent est un clair miroir qui, par un procédé
magique, donne la vie aux images qui l'ont traversé, et cette vie, ce
n'est pas seulement le fait de la vie, c'est son sens intime et
particulier à chaque manifestation de la vie générale, c'est le
_pourquoi_ de la pensée appliquée au _comment_ de l'examen.
Mars 1859.
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