UN ÉTÉ DANS LE SAHARA

Au mois de mai 1853, un jeune peintre faisait, pour la seconde ou

troisième fois, un voyage en Afrique, et il écrivait à un de ses amis:

«Tu dois connaître, dans l'oeuvre de Rembrandt, une petite eau-forte, de

facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme toutes

tes fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié rayonnant,

qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de crépuscule où

à l'état violent d'éclairs. La composition est fort simple: ce sont

trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage; à gauche, une

plaine à perte de vue, un grand ciel où descend une immense nuée

d'orage, et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui

cheminent en hâte et fuient, le dos au vent. Il y là toutes les transes

de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique qui m'a

toujours fortement préoccupé; parfois même il m'est arrivé d'y voir

comme une signification qui me serait personnelle. C'est à la pluie que

j'ai dû de connaître, une première fois, le pays du perpétuel été; c'est

en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le soleil sans brume....

«Je crois avoir un but bien défini. Si je l'atteignais jamais, il

s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te

l'exposer ici?

«--Admets seulement que j'aime passionnément le bien, et qu'il y a deux

choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuage au-dessus du désert

sans ombre.»

Parti de Médéah le 22 mai, notre voyageur campa, le 24, à _Elyonëa_ (la

Clairière), et alla souper chez le caïd, dans sa maison fortifiée. Le

31, il était à Djelta; il racontait à son ami un de ses bivouacs dans le

désert, le plus triste sans contredit de toute la route, au bord d'un

marais vaseux, sinistre, dans des sables blanchâtres, hérissés de joncs

verts à l'endroit le plus bas de la plaine, avec un horizon de quinze

lieues au nord, de neuf lieues au sud; dans l'est et dans l'ouest, une

étendue sans limite. Une compagnie nombreuse de vautours gris et de

corbeaux monstrueux occupait la source à notre arrivée. Immobiles, le

dos voûté, rangés sur deux lignes au bord de l'eau, je les pris, de

loin, pour des gens comme nous pressés de boire. Il fallut un coup de

fusil pour disperser ces fauves et noirs pèlerins.--Les oiseaux partis,

nous demeurâmes seuls.--Était-ce fatigue? était-ce l'effet du lieu? Je

ne sais, mais le premier aspect d'un pays désert m'avait plongé dans un

singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un beau pays frappé

de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile; ce n'était plus le

squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre mais bien construit;

c'était une grande chose sans forme, presque sans couleur, le rien, le

vide, et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des

ondulations indécises; derrière, au-delà, partout, la même couverture

d'un vert pâle étendue sur la terre.--Et là-dessus, un ciel balayé,

brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d'où le soleil se retirait

sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du silence

profond, un vent doux qui nous amenait lentement un orage, formait de

légers murmures autour des joncs du marais. Je passai une heure entière,

couché près de la source, à regarder ce pays pâle, ce soleil pâle; a

écouter ce vent si doux et si triste. La nuit qui tombait n'augmenta ni

la solitude, ni l'abandon, ni l'inexprimable désolation de ce lieu.»

Un jour, dans cette plaine, le voyageur rencontra, dans toute la

journée, un petit garçon qui conduisait des chameaux maigres. Le jour

suivant, rien. Si fait, des rouges-gorges et des alouettes. «Doux

oiseaux, qui me font revoir tout ce que j'aime de mon pays; que

font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc

chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie

des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui sait? Sans eux,

il n'y aurait plus d'oiseaux peut-être pour saluer les soleils qui se

lèvent.»

Le voyageur traverse un douar. Il y rencontre le pauvre derviche,

l'idiot en vénération de la tribu. Il le raconte et le décrit à son ami

en vingt lignes. Il arrive au pays de la lumière. Il en exprime ainsi la

puissante suavité: «Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures, le soleil

a atteint le maximum de 52 degrés, et la lumière, d'une incroyable

vivacité, mais diffuse, ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous

baigne également, comme une seconde atmosphère, en flots impalpables;

elle enveloppe et n'aveugle pas. D'ailleurs, l'éclat du ciel s'adoucit

par des bleus si tendres, la couleur de ces vastes plateaux est si

tendre, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre se noie de tant de

reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et qu'il faut presque de

la réflexion pour comprendre à quel point cette lumière est intense.»

A ce point de son voyage, notre voyageur, qui n'a pas cessé de monter le

plateau du Sahara, est à 800 mètres au-dessus de la mer. Puis il

traverse le Bordj, c'est-à-dire un des sanctuaires de la vie féodale de

l'Arabe. A travers des tableaux étranges, à la fois grandioses et

misérables, il arrive, le 3 mai, à Elaghouat, une de nos conquêtes,

«ville à moitié morte, et de mort violente.» Il y reste jusqu'en

juillet. De là, il s'enfonce encore plus dans le désert; il va de

Tadjemond à Aïn-Mahdy, revient à Elaghouat et repart pour Médéah,

écrivant toujours à son ami ce qu'il voit, ce qu'il rencontre, ce qu'il

comprend, ce qu'il éprouve. Il faudrait tout citer, car aucune page

n'est au-dessous de celles que je viens d'extraire au hasard. Tantôt,

c'est la danseuse arabe à la lueur d'un feu de bivouac; tantôt

l'importune hospitalité de Tadjemont ou la dédaigneuse réception

d'Aïn-Mahdy, la ville sainte, la Rome du désert. C'est la tribu en

déplacement, magnifique et immense tableau qui résume l'étude attentive

et consciencieuse d'Horace Vernet, et la fougue héroïque de Delacroix.

C'est le chameau qui crie douloureusement pendant qu'on le charge; c'est

le cheval qui attend son maître, «cloué sur place comme un cheval de

bois.» Douce et vaillante bête, dès que l'homme est en selle, il n'a pas

besoin de lui faire sentir l'éperon. Il secoue la tête un moment, fait

résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en

arrière et se renfle en un pli superbe, puis le voilà qui s'élance,

emportant son cavalier, avec ces grands mouvements de corps qu'on donne

aux statues équestres des Césars victorieux.

Et puis, c'est l'été terrible, l'heure de midi, «où le désert, à force

d'être éclairé, devient comme une plaine obscure, perd les couleurs

fuyantes de la perspective et prend la _couleur du vide_, tandis

qu'autour de l'oasis, des bourrelets de sable, amassés par le vent, ont

passé par-dessus le mur d'enceinte: c'est le désert qui essaye d'envahir

les jardins.» Enfin, c'est le morne accablement des hommes et des choses

sous le soleil de feu; c'est la soif intolérable et continue; c'est le

rêve, l'idée fixe, la fureur du verre d'eau froide introuvable; c'est le

paysage, les figures, les animaux, les attitudes, les sons, le silence,

la fatigue, l'éblouissement, la rêverie. C'est tout ce qui se passe,

saisi sur le fait et _montré_, je ne veux pas dire _décrit_. Ce voyageur

ne songe qu'à rendre ce qu'il voit: il ne cherche pas l'embellissement

dans les mots, il le trouve. C'est aussi la morne et splendide extase de

la nature où rien ne passe, pas même la brise, où rien n'apparaît que le

soleil, qui tout à coup, en vous enivrant de sa splendeur vous rend

aveugle.

Le but de ce voyage, on le sait. Il l'a dit: il aime passionnément le

bleu. Il veut être peintre. Il est né pour voir, il regarde, et, en

regardant, il vit de sa pleine vie. Mais le résultat? Rapporte-t-il des

chefs-d'oeuvre? En peinture, je n'en sais rien; on m'a dit qu'il avait

du talent; lui, je ne le connais pas, et il n'est pas de ceux qui

demandent qu'on parle d'eux. Mais ce que je sais, c'est que, sans le

savoir lui-même, il a produit un chef-d'oeuvre littéraire. Ces simples

lettres, en forme de journal, adressé à son ami, et aujourd'hui publiées

en petit livre modeste et tranquille, forment un ouvrage que les

écrivains les plus exercés peuvent, je ne dis pas se proposer pour

modèle, cette manière de dire est mauvaise, en ce qu'elle suppose que

les individualités gagneraient à se copier les unes les autres, mais

examiner et approuver comme critérium des qualités les plus essentielles

dans l'art de voir, de comprendre et d'exprimer. C'est un livre

d'observation au point de vue pittoresque, et on sent que l'auteur n'a

pas visé à autre chose. Il ne raconte pas sa vie privée. Il ne faut

chercher là ni récits, ni anecdotes, ni aventures. Rien pour l'effet,

rien pour le succès. Il s'est satisfait lui-même en prenant des notes

sur un de ses albums, pendant qu'il faisait sur l'autre des croquis.

Études de dessin et de couleur, soit avec la palette, soit avec les

mots. J'ignore ce que lui a donné sa palette, mais ce que notre langue

lui a fourni de couleur et de dessin est infiniment remarquable et le

place d'emblée aux premiers rangs parmi les écrivains.

C'est que ce livre, qui n'a pas trois cents pages, a toutes les qualités

qui constituent un talent de premier choix. La grandeur et l'abondance

dans l'exquise sobriété, l'ardeur de l'artiste et la bonhomie enjouée et

spirituelle du Français jeune, dans le sérieux d'une conscience d'élite;

l'art d'exister pleinement dans son oeuvre, sans songer à parler de soi;

le goût dans sa plus juste mesure au milieu d'une sainte richesse

d'idées et de sensations; la touche énergique et délicate; le juste, le

vrai, mariés avec le grand et le fort. Ces lettres, très-supérieures,

selon moi, à celles de Jacquemont, sont appelées a un immense succès

parmi les artistes, et, comme la France est artiste, espérons que ce

sera un succès populaire.

Pour la partie du public qui ne veut que du drame, vrai ou faux, il est

bon de l'avertir que ce n'est point là son affaire. Mais si, dans un

jour de calme et de réflexion, il lui plaît de se faire une idée large

et nette de ce désert, théâtre grandiose que sa fantaisie pourra ensuite

peupler de ses propres rêves, s'il veut regarder passer, dormir ou agir

la race arabe sous tous ses aspects, il pourra, grâce au travail rapide

d'une intelligence puissante à résumer l'immensité, faire le long et

pénible voyage du Sahara en deux heures.

Mai 1857.

Autour de la table · 第 53 / 66 题