FENIMORE COOPER

On a souvent comparé Cooper à Walter Scott. C'est un grand honneur dont

Cooper n'est pas indigne; mais on a prétendu que Cooper était un habile

et heureux imitateur de ce grand maître: tel n'est pas notre sentiment.

Cooper a pu et a dû être influencé par la forme, par le procédé de

Scott. Quel modèle plus accompli pouvait-il se proposer? Une manière,

quand elle est bonne, tombe aussitôt dans le domaine public; mais la

manière n'est qu'un vêtement de l'idée, et on n'imite personne en

s'habillant à la mode du temps où l'on vit. L'originalité de la personne

n'est pas étouffée sous un habit commode et bien fait; elle s'y meut, au

contraire, plus à l'aise.

Scott restera toujours en première ligne pour avoir trouvé cette forme

excellente, la seule qui convînt au genre de récits et de peintures

qu'il se proposait de traiter. Je ne pense pas qu'il l'ait cherchée un

seul instant; elle est venue d'elle-même, comme un corps en harmonie

parfaite avec l'essence de son génie. En rêvant l'action simultanée et

bien réelle d'un groupe assez étendu de personnages vrais, il a dû

concevoir d'emblée la composition qui les met tous en lumière, et, comme

on dit en peinture, à leur plan. En leur donnant plus que des traits et

des costumes, c'est-à-dire en les douant chacun d'un caractère et d'un

langage logiquement appropriés à son état et à son milieu, il a dû voir

l'action de chacun se dérouler d'elle-même, pour concourir, sans hâte et

sans langueur, à l'action générale du drame. Dans cette facilité de

moyens, qui intéresse toujours sans jamais surprendre, il y a la plus

grande habileté possible, celle qui ne se fait pas sentir au lecteur et

qui n'a coûté aucun effort à l'auteur, tant elle a coulé de source, le

flot limpide de l'exécution s'élançant sur un lit bien creusé d'avance

dans le sol de la pensée vaste et solide.

Cooper a dû reconnaître que cet art de grouper, d'éloigner, de

rapprocher et de réunir enfin ses incidents et ses personnages, était

également le seul qui convînt à la nature de ces conceptions; car s'il

n'y a pas d'imitation dans son fait, il y a, du moins, analogie et

ressemblance dans son caractère de talent avec celui de Walter Scott.

Nous constaterons tout à l'heure les modifications qui établissent son

individualité quand même; voyons d'abord les points de concordance.

Comme le grand Scott, le pur et naïf Fenimore est homme de réflexion; en

lui, comme en son maître, se résout le problème de l'inspiration dans la

méditation et dans l'observation. Ce sont deux grands bourgeois poëtes,

en ce sens qu'ils sont de chez eux avant tout. Ils n'ont pas de révoltes

contre Dieu ou contre la société; pas d'excentricités, pas de délires

sacrés comme Shakspeare ou Byron. Ils n'aspirent pas si haut. Ils ont la

flamme douce et le génie modeste. Ils se font conteurs et romanciers

sans monter au-dessus ni descendre au-dessous de leur tâche. Ils la

prennent trop au sérieux pour ne pas l'ennoblir. Ils sont de même race,

ils sont presque frères, en ce sens que la base de leur puissance est

cette sagesse, cette persistance, cette apparente bonhomie qui

caractérisent les sociétés industrielles et les éducations positives.

Et pourtant ils sont poëtes; et, tout au beau milieu de leur tranquille

peinture de moeurs, ils seront emportés par un idéal de liberté

individuelle qui sera le point lumineux de leur oeuvre, comme dans ces

tableaux d'intérieurs flamands, où tout semble vouloir exprimer la

triviale réalité de la vie, un rayon de soleil chaud vient idéaliser les

plus vulgaires figures, les plus puérils détails de la scène domestique.

C'est donc, comme chez les Flamands, par la couleur que s'illuminent les

paisibles compositions des deux romanciers du Nord. Dans le détail, rien

ne semble livré à la fantaisie. Pourtant la fantaisie, qui est l'idéal

de l'artiste et son soleil intérieur, vient toujours lancer son flot de

lumière sur leurs toiles. Chez Walter Scott, c'est le bohémien rebelle

au convenu de la vie sociale, c'est le superstitieux Écossais doué de

seconde vue, c'est la dame blanche des vieilles chroniques, qui viennent

ébranler l'imagination, troubler la vie positive, préparer le drame par

la terreur ou la tristesse, et faire une grande trouée de lumière

fantastique vers les régions du rêve. Mais c'est surtout la _gipsy_

devineresse qui se dessine comme un fantôme, qui se dresse comme un

monument, dans le paysage de l'Écossais Scott. Elle proteste contre la

loi aveugle, contre la justice étroite, contre la propriété égoïste.

Elle subit le malheur avec une sombre énergie, et maudit la destinée

avec une sauvage éloquence. Fille errante et misérable du réprouvé

Satan, elle est pourtant le bon génie de la bonne famille, et il semble

qu'entre cette société rigide, qui la repousse, et la Providence,

qu'elle désarme, elle ait le grand rôle et montre la grande figure du

drame.

Chez Cooper, le rêve se personnifie également dans une figure plus

grande que nature; mais c'est précisément dans cette analogie avec le

procédé de Walter Scott que je suis frappé de l'individualité bien

tranchée de Cooper. Cette figure de prédilection qui, dans ses romans,

s'appelle d'abord _l'Espion_, et puis le _Bravo_, et enfin _le Chasseur

des Prairies_, est la révélation complète de la véritable pensée, du

constant idéal qui, sans le dominer, le pénètre. Là est la supériorité

de l'individu sur la société de son temps, et peut-être sur Scott

lui-même en tant que poëte, bien qu'en tant qu'artiste habile et

magistral Scott conserve le premier rang.

Ce type généreux, naïf et idéaliste de l'aventurier des déserts, de ce

Nathaniel Bumpo, qui se révèle tour à tour sous les noms d'_Éclaireur_,

de _Guide_, de _Chercheur de sentiers_, de _Tueur de daims_,

d'_Oeil-de-Faucon_, de _Longue-Carabine_, de _Bas-de-Cuir_, est une

création qui élève Cooper au-dessus de lui-même. Dès que sa pensée a

rencontré cet être en dehors du convenu, elle s'y attache et ne le

quitte plus qu'à regret. Dès lors, ce que la description des solitudes

du Nouveau-Monde nous avait fait entrevoir comme un dessin bien tracé,

mais assez froid, se remplit de couleur, de chaleur et de vie, à travers

les impressions du contemplateur solitaire. C'est lui qui, sans rien

décrire, peint réellement la sublimité de la nature: c'est lui dont

l'extase tranquille nous saisit doucement et se communique à nous pour

nous montrer, comme dans un miroir magique, les scènes grandioses que

reflète son oeil ravi. Et ce n'est pas par un grand prestige de talent

que cette figure ressort du cadre avec tant de charme et de puissance:

le talent de Cooper est simple, et, comme nous disons, _bonhomme_. Ses

naïvetés sont parfois bien près de dépasser la mesure: sa manière ne lui

appartient pas, il l'a trouvée toute faite et s'en est servi avec moins

d'ampleur et de fermeté que son maître; mais c'est par le sentiment

qu'il arrive à l'égaler, tellement quelquefois, qu'on n'est pas bien sûr

que (de ce côté-là seulement) il ne le dépasse pas quelque peu.

Ce personnage de Nathaniel est donc bien le reflet de l'âme poétique de

Cooper. Dans ceux de ses romans où il ne figure pas, il y a des qualités

d'un ordre inférieur qui sont encore des qualités sérieuses, mais qui

fatiguent quelquefois par leur développement minutieux. Dans le

_Robinson américain_, dans _les Lions de mer_, etc., le mouvement des

voyages et l'intérêt des aventures ne s'emparent de nous que comme des

relations exactes, comme des récits bien faits et dûment circonstanciés

des faits réels. La forme de ces récits est si logique et si droite,

qu'elle exclut toute emphase descriptive, toute tentative de l'auteur

pour imposer son émotion au lecteur.

Il faut pourtant reconnaître qu'en plusieurs endroits de ces récits,

l'émotion se communique, par cela même qu'elle ne s'impose pas et ne

cherche pas à rendre la grandeur des scènes par la pompe des mots. Je ne

connais rien de mieux fait, en ce genre, que le tableau des mers

polaires, au chapitre où les deux goëlettes, _les Lions de mer_,

quittent l'île des phoques pour chercher une issue à travers les glaces

flottantes et les gigantesques banquises. L'impression du froid, du

doute, de l'obscurité, du péril et de la désolation vous enveloppe. On

croit entendre le bruit sec et sinistre des glaçons que la proue heurte

et repousse. Ce n'est plus un danger de roman ou de théâtre, amené à

point pour faire son effet; c'est un danger prévu, annoncé, mais qui,

par sa solide vraisemblance, dépasse l'attente du lecteur et lui devient

aussi pénible qu'un événement _arrivé_.

Et c'est par une grande sobriété de moyens littéraires, c'est par une

grande justesse d'images et d'expressions, que le narrateur vous

impressionne ainsi. Dans _Satanstoe_ (un des meilleurs romans de Cooper,

que, par parenthèse, nous n'avons pas vu faire partie de ses oeuvres

publiées chez nous en un corps d'ouvrage), une autre manière de voyager

sur la glace, la course en voiture sur le fleuve, présente une scène de

dégel subit des plus saisissantes, parce que, grâce à la bonne foi et à

la netteté des définitions, elle est des plus intelligibles. Ces

descriptions, en forme de simples comptes rendus, sont une des grandes

qualités de Cooper. On y sent l'observateur qui, lui-même, s'est rendu

compte de tout, des effets et des causes, des détails et de l'ensemble.

On y est donc intéressé par la force du vrai. Le narrateur a le calme

d'un miroir qui réfléchit les grandes crises de la nature, sans y

ajouter aucun ornement de son cru, et, je le répète, ce parti

franchement pris, constitue parfois une grande qualité, peut-être trop

peu estimée chez nous.

Mais cette vérité de couleur, ne constitue pas encore le _beau_, qui est

la _splendeur du vrai_ et dont, comme les peuples artistes de l'autre

rive de l'Océan, l'Américain Cooper sent le besoin. Ennemi naturel de ce

que nous appelons le beau style, et de l'imitation byronienne dont il se

moque franchement, il lui faut pourtant une plus haute expression du

vrai que le sentiment positif de sa nation. Dans ses romans de marine,

il a peint suffisamment l'esprit aventureux des chercheurs de terres

nouvelles, leur énergie calme dans les dangers inouïs du voyage au long

cours, de la prise de possession, et de l'établissement dans la solitude

effrayante des îles lointaines. Là, il a raconté aussi les combats de

pirates, les exploits des écumeurs de mer, la vigilante audace de leurs

adversaires naturels, les gardiens de la propriété nationale; et puis

encore, la grande capacité industrielle de ces colons nomades qui, soit

au nom de leur nation, soit en vue de leur propre fortune, vont prendre

pied sur tous les récifs de l'univers; sur les neiges comme sur les

volcans, partout vainqueurs de la vie sauvage, et de la nature

elle-même dans ses plus redoutables sanctuaires.

C'est déjà un grand ouvrage et une noble tâche accomplie, que cette

personnification du génie américain dans les navigateurs des romans de

Cooper. Comme ils sont patients, obstinés, prévoyants, industrieux,

ingénieux, pleins de ressources, d'inspiration dans le danger, de calme,

de résignation et d'espérance dans le désastre! Il n'est pas possible de

nier que ce ne soient là les éclaireurs, les messagers et les

missionnaires de la civilisation d'un grand peuple à travers le monde de

la barbarie, et l'Amérique doit à Cooper presque autant qu'à Franklin et

à Washington, car si ces grands hommes ont créé la société de l'Union,

par la science législative et par la gloire des armes, lui, le modeste

conteur, il en a répandu l'éclat au-delà des mers par l'intérêt du récit

et la fidélité du sentiment patriotique.

Mais, encore une fois, cette vérité consciencieuse ne contenait pas

toute l'âme de Cooper. Il avait, en dépit de son respect et de son amour

pour la société à laquelle il appartenait, cette tendance à l'aspiration

isolée, à la rêverie poétique et au sentiment de la liberté naturelle

qui caractérisent les vrais artistes. Cette admirable placidité du

désert au milieu duquel s'est implantée, la société des États-Unis,

l'avait envahi par moments, et, malgré lui, les conquêtes de

l'agriculture et du commerce sur ces domaines vierges de pas humains

avaient fait entrer dans son âme une solennelle tristesse. Et puis, le

côté de grandeur de certaines tribus sauvages, la puissance des

instincts et des sentiments de la race indienne, la liberté de l'homme

primitif sur le sol également primitif et libre, c'était là un grand

spectacle, et il fallait au poëte des efforts de raisonnement social et

de volonté patriotique pour ne pas maudire la victoire de l'homme blanc,

pour ne pas pleurer sur la destruction cruelle de l'homme rouge et sur

la spoliation de son domaine naturel: la forêt et la prairie livrées à

la cognée et à la charrue.

Un poëte européen de cette époque n'eût pas hésité à suspendre sa harpe

éplorée aux saules du rivage, pour maudire la civilisation et les

iniquités qui lui servent fatalement de moyen. Un Américain devait

hésiter à flétrir ces iniquités, d'où naquirent la puissance et

l'individualité de sa race. Cooper s'isola dans le sentiment de sa

douleur et de sa pitié, et, quelque figure de chasseur indépendant

traversant peut-être le paysage à ce moment-là, il vit apparaître dans

sa pensée le bon, le dévoué, le pur, le fin et l'intrépide _Nathaniel_.

C'est à lui qu'il donna ses sentiments et qu'il attribua ses rêves, son

amour enthousiaste pour les splendeurs de la solitude, ses aspirations

vers l'idéal de la vie primitive, de la religion naturelle et de la

liberté absolue.

Et à ce blanc, initié aux délices du désert, il osa donner des amis

parmi des sauvages. Le _Mohican_ est aussi un grand type, et, en faisant

de lui un allié de la race blanche et une sorte d'initié au

christianisme, Cooper a pu, sans trop choquer l'orgueil de sa nation,

plaider la cause de la race indienne. Plus vrai, et plus renseigné,

d'ailleurs, que Chateaubriand qui n'avait fait qu'entrevoir et supposer,

il nous a fait pénétrer dans la réalité comme dans la poésie de la vie

sauvage, dans ses vertus homériques, dans son héroïsme effrayant, dans

sa sublime barbarie; et, par la voix tranquille mais retentissante du

romancier, l'Amérique a laissé échapper de son sein ce cri de la

conscience: «Pour être ce que nous sommes, il nous a fallu tuer une

grande race et ravager une grande nature.»

Cooper, nous parlant, lui, par la bouche de Nathaniel, ne nous a pas

laissé de doutes à cet égard, et la question est jugée. A chaque

instant, le vieux philosophe s'écrie:

«Je ne dis rien contre votre civilisation, contre vos arts, vos

monuments, votre commerce, vos religions, vos prêtres. Tout cela est

beau et bon sans doute; mais ici, dans mon désert, j'habite un plus beau

temple que vos églises; je contemple de plus sublimes monuments que ceux

élevés par l'homme; je comprends mieux la Divinité que vos prêtres; je

ne damne personne, je crois que l'homme rouge et l'homme blanc sont

égaux devant Dieu. Je suis plus heureux, plus opulent, plus riche que

vous tous; j'ai moins de besoins, de soucis et de maladies. Je trouve

moins d'ennemis que de frères parmi les sauvages, et ceux qui vous

environnent de piéges et de surprises ne font, qu'exercer contre vous,

qui les avez traqués et sacrifiés comme un bétail, de justes

représailles.»

Si Cooper ne fait pas dire textuellement tout cela à son héros, il le

fait si bien entendre qu'il n'y a pas moyen de s'y tromper. Lui, le

chasseur, il n'est l'ennemi personnel d'aucune de ces tribus redoutées

qui menacent les établissements des blancs dans le désert. C'est

toujours pour défendre ou sauver quelque ami de sa propre race qu'il se

fait de mauvaises affaires avec les Indiens. Quand il a sauvé tous ceux

auxquels il se sentait nécessaire, il s'en va, par goût, vieillir et

mourir chez les Pawnies. Disons, en passant, que le récit de cette mort

du vieux trappeur est une des plus belles choses que notre siècle

littéraire ait produites.

Cooper a donc entrevu et senti, au delà de cette vie de réalité et

d'utilité matérielle qui fait la force de l'Amérique du Nord, quelque

chose de moins sage et de plus divin que la coutume, l'opinion et la

croyance officielle: la civilisation pénétrant dans la barbarie par

d'autres moyens que les balles et l'_eau-de-feu_; la conquête par

l'esprit et non par le glaive ou l'abrutissement. Cette fatale situation

d'une puissance acquise au prix du dol, du meurtre et de la fraude, a

frappé son coeur d'un profond remords philosophique, et, malgré le calme

de son organisation et de son talent, il a exhalé comme un chant de mort

sur les restes épars et mutilés des grandes familles et des grandes

forêts du sol envahi. C'est à cet élan d'admiration et de regret qu'il a

dû l'inspiration de ses plus belles pages, et c'est par là qu'il a osé

et vibré, à un moment donné, plus que Walter Scott, dont le calme

impartial s'est moins vaillamment démenti. Scott est pourtant un noble

barde qui pleure, lui aussi, sur les grands jours de l'Écosse; mais

l'hymne qu'il chante (et qu'il chante mieux, il ne faut pas le

méconnaître) a moins de portée. Il pleure une nationalité, une

puissance, une aristocratie surtout. Ce que chante et pleure Cooper,

c'est une noble race exterminée; c'est une nature sublime dévastée;

c'est la nature, c'est l'homme.

Nous manquons de détails sur la vie de Cooper. Elle n'a point eu

d'événements, nous dit-on. Sa famille est originaire d'Angleterre; elle

émigra en Amérique en 1769.

James Fenimore Cooper est né en 1789 à Burlington, sur la Delawarre,

État de New-York. À treize ans, il fut placé au collège d'Yale, à

New-Haven. A seize ans (en 1805), il entra dans la marine; mais, après

quelques voyages, sa santé l'obligea de renoncer à cette carrière. En

1810, il se retira à Cooper's-Town, ville fondée par son père, et il ne

s'occupa plus que de littérature. Il fit, dans le but de rassembler des

matériaux à son usage, plusieurs voyages, et remplit à Lyon, de 1826 à

1829, les fonctions de consul des États-Unis. Il avait trente-deux ans

lorsqu'il publia son premier ouvrage. Il est mort à Cooper's-Town, en

1851.

On s'accorde à dire que son existence fut heureuse, unie et sage comme

son caractère lequel nous ne jugeons pas seulement par la forme et

l'esprit de ses romans, mais par ses impressions de voyage. Ces

impressions, résumées en d'assez courtes lettres ou souvenirs sur Paris,

sur Rome, sur l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre, sont pour les

admirateurs de Cooper de très-précieux documents. On le comprend, on le

voit, on l'estime et on l'aime à travers ces réflexions sobres et

concises, où un inébranlable fonds de bon sens juge les hommes et les

choses, tandis que les instincts de l'artiste se laissent moralement

entraîner aux séductions du vieux monde. Cette antithèse paraît animer

la vie et l'intelligence du romancier américain sans lui créer trop ces

tourments intérieurs. Il est charmé par les douceurs paresseuses, par le

luxe libéral et les tolérances philosophiques de la vie florentine, sans

cesser d'estimer et de respecter les principes de simplicité et

d'austérité démocratiques dont il porte en lui l'ineffaçable cachet.

L'indépendance critique de son esprit se fait pourtant jour hardiment en

quelques endroits:

«J'ai quelquefois formé le désir, dit-il en contemplant la cathédrale de

Liége, d'avoir été élevé dans la religion catholique, afin d'unir la

poésie de la religion à ses principes moraux. L'une est-elle

nécessairement inconciliable avec les autres? L'homme a-t-il vraiment

assez de philosophie pour concevoir la vérité dans sa pureté abstraite,

et se passer du secours de l'imagination?... Pourquoi avoir rejeté le

pieux symbole de la croix, les ornements du temple, les riches costumes

et les pieux concerts?...

«Je crois qu'il est impossible à un Américain, après avoir visité

l'Europe, de ne pas être frappé de l'insuffisance des monuments

religieux aux États-Unis. De pieuses spéculations ont établi parmi nous

un grand nombre d'églises, dans la distribution desquelles on a consulté

principalement les convenances et le bien-être des propriétaires de

bancs; mais nous manquons de temples propres à faire sentir la

suprématie de la Divinité....

«Dans l'hémisphère européen, les toitures élevées et le clocher de

l'église forment, pour ainsi dire, le noyau de chaque village, la maison

de Dieu domine les demeures humaines, et semble étendre sur elles sa

protection. Les dômes, les flèches, les dentelles des cathédrales

gothiques s'élancent au-dessus des murailles de la ville. Partout où il

y a une réunion d'hommes, elle cherche un abri sous les larges ailes de

l'église....

«Les plus hautes maisons d'une ville américaine sont invariablement ses

tavernes. Nous ne bâtissons de pyramides qu'en l'honneur des boissons

alcooliques. Lorsqu'il s'agit du culte, on se contente d'une coquille de

noix; mais quand il est question de manger ou de boire, la tante de

_Pari-Banou_ ne serait plus assez vaste pour nous contenir: j'aimerais

mieux de grandes églises et de petites tavernes.»

Ce passage peint avec une charmante bonhomie les besoins de l'artiste,

triomphant de toute étroitesse de patriotisme. Partout, dans ses voyages

en Europe, Cooper porte un vrai sentiment de compréhension du beau sous

ses divers aspects, et un touchant élan de sympathie pour les différents

caractères des peuples. Il est né généreux et bienveillant, on le voit à

chaque page, sans qu'il paraisse songer à en faire montre. Il peint

toutes choses à sa manière, et cette manière américaine est

très-remarquable et très-intéressante, surtout appliquée à

l'appréciation des pays les plus opposés aux types que le voyageur avait

pu concevoir des hommes et des choses. C'est en Italie, c'est à Rome

surtout qu'il est curieux de suivre l'auteur du _Robinson_ _américain_.

Comment cet homme si exact, si minutieux, si positif, qui sait le nombre

de clous et de chevrons nécessaires à la moindre construction, tout

aussi bien que le nom et l'usage des plus imperceptibles détails d'un

navire, va-t-il regarder, comprendre et définir cette profusion

d'oeuvres d'art où la pensée de l'utilité matérielle ne s'est présentée

que comme accessoire?

«On m'avait prédit que je serais désappointé à l'aspect de Saint-Pierre,

que je m'abuserais sur ses véritables dimensions. Je les vis telles

qu'elles étaient, sans doute parce que j'avais travaillé depuis

longtemps à me former le coup d'oeil. Dans les Alpes, je me suis souvent

trompé sur les hauteurs et les distances; mais toute erreur cesse quand

il s'agit d'un édifice ou d'un vaisseau. Avant de parcourir la Suisse,

je ne connaissais rien de semblable, rien qui pût me servir de point de

comparaison. Toutefois, si je ne possédais pas de règles certaines pour

juger la nature, je m'étais exercé à calculer exactement la grandeur des

édifices, et je fus convaincu au premier aspect, que l'église de

Saint-Pierre était le plus colossal de tous.

«Le guide me pria de faire halte pour admirer quelques-unes des sublimes

créations de Michel-Ange; mais je hâtai le pas. Gravissant les degrés du

temple, j'étreignis dans mes bras une des colonnes engagées de la

façade, non par enthousiasme sentimental, mais afin de m'assurer de son

diamètre. Cette épreuve matérielle confirma mes premières impressions.

Poussant ensuite une porte latérale, je me trouvai dans le temple le

plus grandiose ou des cérémonies religieuses aient jamais été

célébrées. Je fis une centaine de pas dans la nef, et je m'arrêtai;

ayant l'habitude de soumettre les monuments à un examen analytique,

j'avais compté mes pas à mesure que j'avançais, et il m'était facile

d'évaluer en pieds la route que j'avais faite.»

En voyant le poëte de la _Prairie_ prendre de si naïves précautions pour

ne pas se tromper sur la véritable dimension d'une église (procédé que,

du reste, beaucoup d'Anglais et d'Américains emploient encore en

visitant les monuments, et qui fait toujours rire le peuple artiste de

l'Italie), n'est-on pas tenté de se moquer un peu de cette prudence

caractéristique qui commence par se défendre de toute admiration, et qui

ne veut apprécier la grandeur intellectuelle des oeuvres d'art qu'après

avoir bien calculé en mesure leur grandeur matérielle? Il faut pourtant

s'abstenir de ce dédain pour la lenteur des impressions de certaines

races, quand on voit le grand Cooper, ce bon maître et cet excellent

peintre, en subir l'habitude, et même la proclamer ingénument comme une

règle de conscience. Après tout, ce n'est qu'un procédé inverse de celui

des gens au coup d'oeil prompt pour arriver au même résultat, l'émotion.

Un Français artiste, ou un Italien artiste commence par chercher

l'impression générale. La dimension n'est pas ce qui l'occupe, c'est la

proportion. Il voit tout d'un coup par où elle brille, et les sublimes

harmonies qu'elle lui révèle ne lui font pas désirer de se rendre compte

trop vite du plan géométrique. Quand il en vient là, sa jouissance est à

peu près épuisée, et même, si cette jouissance a été vive, il aime mieux

l'emporter vierge de tout calcul matériel.

L'Américain Cooper commence par où nous finissons, et quand il s'est

bien assuré qu'il a devant les yeux la plus vaste église qui existe, il

s'aperçoit qu'elle est belle, il s'échauffe et s'enthousiasme.

Mais c'est encore à sa manière. Il ne cherche pas à peindre son émotion

par des phrases. Quand il a bien constaté que des chérubins de marbre,

qui n'ont pas l'air plus gros que de simples enfants, ont la main quatre

fois plus grosse que la sienne; que le fameux baldaquin du maître-autel

est _plus élevé que la tour de la Trinité de New-York_, et que le trône

de marbre, «sorte de siége poétique à l'usage des papes, a de même

l'élévation d'un clocher,» il s'abandonne, se dégèle et se détend; et le

voilà qui, avec sa bonhomie accoutumée, décrit en peu de mots

très-simples, mais parfaitement sentis, son émotion et celle de son

enfant, qui, par parenthèse, met là, dans la couleur sobre et douce du

maître, un point lumineux très-charmant.

«En contemplant cet édifice immense, _si admirablement combiné dans

toutes ses parties_ (le voilà frappé par la véritable grandeur de

l'oeuvre), je ne pus retenir des larmes d'admiration. Le petit Édouard

lui-même fut ému, quoiqu'il eût passé la moitié de sa vie à voir des

monuments. Il se serra contre moi en murmurant: _Qu'est-ce que c'est?

qu'est-ce que c'est? Est-ce une église_?

«La nuit s'avançait et l'obscurité ajoutait à l'effet de la basilique.

L'atmosphère avait quelque chose d'enivrant, car ce lieu sacré a son

atmosphère différente de celle du dehors. Je sortis avec la conviction

que si jamais la main de l'homme a élevé un temple digne de la majesté

divine, c'est incontestablement celui-ci.»

Suivons encore un peu Cooper dans son voyage à travers Rome, puisque

c'est la meilleure révélation que nous avons de son caractère et de sa

nature d'esprit. Il se moque gaiement des émotions de commande et de

pompeuses descriptions.

«Des descriptions peuvent-elles donner une idée du Colisée? Ce n'est pas

la grâce, ce n'est pas la beauté qu'il faut chercher dans ces travaux

des Romains: c'est l'immensité, la grandeur gigantesque, panthéiste, que

ni peinture, ni langage, ni phrase ne peuvent reproduire.»

Et puis, il ajoute, pour résumer ses rêveries:

«Des circonstances, qui me sont personnelles, me font trouver plus de

charmes à l'aspect de ces ruines. Il y a quelques mois, j'errais sur les

bords du Mississipi. Je suis aujourd'hui sur ceux du Tibre. J'ai passé

d'un extrême à l'autre, du berceau d'un peuple enfant au tombeau d'un

peuple mort. J'ai vu des forêts encore vierges, des cités naissantes,

des institutions nouvelles, des nations jeunes et actives, travaillant à

se constituer, ayant leur carrière de gloire ou de honte à parcourir,

tournant le dos au passé, et les yeux fixés sur l'avenir. Et me voilà

entouré de colonnes renversées, de temples démolis, de palais de niveau

avec le sol, au milieu des derniers vestiges d'un peuple qui a fait son

temps et qui est enseveli. Là, je sentais en mon coeur l'espérance vive

et joyeuse; ici, je sens le triste et morne souvenir.»

On le voit, c'est toujours l'Américain qui compare, ce qui ne l'empêche

pas de sentir. En parlant du Panthéon de Rome: «Une vaste rotonde

voûtée, solidement construite, sans soubassement, éclairée par une

ouverture élégante qui permet de voir le ciel à découvert, offre un

ensemble si nouveau, pour ne pas dire si sublime, qu'on oublie les

impressions de l'extérieur. La conception de cet édifice est une des

plus belles qui existent en architecture. Le trou circulaire du centre

laisse entrer assez le jour, et l'oeil, après avoir parcouru la noble

voûte, sonde le vide azuré de l'espace infini. La disposition matérielle

du local satisfait l'esprit, et celui de nos sens, qui atteint le plus

loin, entraîne l'imagination vers la puissance et la majesté suprêmes.

L'espace sans limites est le meilleur prototype de l'éternité.»

Cet examen de Rome fut rapide, et Cooper ne vit qu'une partie des

choses; mais tout ce qu'il a vu, il l'a apprécié ou critiqué presque

toujours avec un très-remarquable discernement. Quand on songe que

c'était en 1838 et que, jeune encore, il n'avait certes pas reçu, dans

son pays, une éducation d'artiste; qu'il avait de la fortune, de la

considération, aucun sujet de dépit byronien contre sa patrie, et ce

calme de tempérament qui lui faisait compter ses pas dans la nef de

Saint-Pierre avant de rien regarder, on reconnaît qu'il est doué d'une

organisation très-complète et très-saine; et cette sorte d'universalité

d'esprit, cette grande logique éclairée d'une sereine lumière, ce

contraste même de la prudence et de l'entraînement qui trouvent le moyen

d'aller ensemble, expliquent la fécondité de son talent, la pureté de

ses conceptions et la puissance de cette belle création de Nathaniel qui

résume et le respect des civilisations progressives et l'amour de la

primitive liberté.

Cooper fut assez intimement lié, à Paris, avec la Fayette. Il traversa

sans crainte et sans malaise la grande crise de l'invasion du choléra;

il assista aux événements du cloître Saint-Merry; il lut reçu en visite

particulière par Louis-Philippe, et ne se fit pas d'illusions sur la

franchise du monarque citoyen. Il faut lire, dans ses lettres, datées de

Paris, 1832, le détail piquant de cette entrevue et les conversations

intéressantes de la Fayette avec Cooper sur la situation de l'époque.

Tout cela est fort bien résumé, et les quelques traits descriptifs qui

encadrent ces entrevues sont de ceux qui font très-bien _voir_ en peu de

mots. Dans ses romans, Cooper est sujet à des longueurs; dans ses

souvenirs personnels, il est concis et touche juste, il met en saillie

les endroits et les personnes, tout en vous menant rapidement. Lorsqu'il

raconte la cérémonie du lavement des pieds, à Rome, il rencontre une

figure intéressante et l'esquisse largement. «Chose étrange, que ces

nobles oppresseurs pensant réparer toute une année d'inflexible orgueil

par une seule soirée d'humilité!... J'entrai dans la salle du bain. Je

vis six pèlerins sales et en haillons qui ôtaient leurs souliers et

leurs bas. On apporta les bassins, et les nobles romains se mirent à

l'oeuvre. Mon oeil s'arrêta sur un des mendiants les plus laids et les

plus déguenillés, et de là s'abaissa sur le grand seigneur agenouillé

devant lui. Ce dernier avait un costume ecclésiastique; sa figure était

belle; ses yeux noirs et sombres communiquaient à tous ses traits une

expression sinistre.

«Monsieur, demandai-je à mon voisin, pourriez-vous me dire le nom du

gentilhomme qui essuie les pieds de ce mendiant?

--Quel gentilhomme, monsieur? Celui qui porte le diable sur sa face?

--Précisément.

--C'est don Miguel, ex-tyran de Portugal.»

Cooper a eu et a encore une véritable foule d'imitateurs. Le succès

européen de ses romans sur l'Amérique a fait éclore par centaines, sous

la même forme, les récits de voyages, les événements maritimes, les

combats avec les Indiens, les établissements de colons dans le désert,

et l'on ne s'est même pas gêné pour tâcher de reproduire la solennelle

figure de Nathaniel. Grâce à toutes ces imitations, nous nous promenons

en esprit, à cette heure, dans les solitudes les plus lointaines, et

nous connaissons les moeurs des animaux les plus féroces ou des hommes

les plus étranges. Mais quelque instruction et quelque amusement que

nous puissions trouver dans ces récits, les copistes de Cooper auraient

tort de croire qu'en le continuant ils le remplacent. Nous ne regrettons

pas que, faute d'une grande et forte personnalité, on s'adonne à

l'imitation d'un bon maître. Si l'on a pour soi de l'observation, de la

mémoire, et un fonds de souvenirs de voyages intéressants et de

spectacles dramatiques, on est encore lu avec curiosité, et si on ne

fait de l'art, on répand au moins des notions instructives sous une

forme qui les popularise. Mais il suffit de lire le premier venu de ces

ouvrages, pour sentir la supériorité incomparable du modèle. On est

pourtant aujourd'hui plus _habile_ que Cooper dans son propre genre; on

a pénétré plus avant dans les déserts; on a vu plus de choses et on sait

mieux le métier de conteur, devenu, en Amérique, une sorte de

concurrence. Seulement, quoi qu'on fasse, on n'est pas soi-même, et on

n'est pas Cooper. On a plus de verve et on précipite les incidents

dramatiques; mais, par cela même, on n'attache pas, on ne persuade pas

autant; et ce grand fonds de vérité saine, cette pureté d'âme et de

forme, cette individualité tranquille d'un génie fécond et bien portant,

on ne l'a pas, et on ne peut pas se l'inoculer.

Août 1836.

Autour de la table · 第 42 / 66 题