H. DE LATOUCHE

Je viens tard apporter mon tribut à la mémoire d'un ami qui nous a

quittés, il y a déjà quelques mois. On ne s'habitue pas tout d'un coup à

ces éternelles séparations, et, dans les premiers moments, on a plus

besoin d'y songer que d'en parler.

Je ne ferai point ici la biographie de M. de Latouche. Ceux qui voudront

la joindre aux recueils biographiques des hommes remarquables de cette

époque la trouveront faite, d'une manière consciencieuse et fidèle, dans

un article de M. Ernest Périgois, qui a été publié le 21 mars 1851 dans

le _Journal de l'Indre_. Ils trouveront également dans ce travail une

excellente appréciation des sentiments politiques du poëte et une rapide

mais complète analyse de ses travaux littéraires. Je me bornerai à des

détails d'intérieur qui, en partie, me sont personnels, et qui feront

comprendre la triste et religieuse lenteur de mon concours à l'éloge

funèbre que d'autres appréciateurs lui ont consacré avant moi.

Peu de temps après la révolution de 1830, je vins à Paris avec le souci

de trouver une occupation, non pas lucrative, mais suffisante. Je

n'avais jamais travaillé que pour mon plaisir; je savais, comme tout le

monde, _un peu de tout, rien en somme_. Je tenais beaucoup à trouver un

travail qui me permit de rester chez moi. Je ne savais assez d'aucune

chose pour m'en servir. Dessin, musique, botanique, langues, histoire,

j'avais effleuré tout cela, et je regrettais beaucoup de n'avoir pu rien

approfondir, car, de toutes les occupations, celle qui m'avait toujours

le moins tenté, c'était d'écrire pour le public. Il me semblait qu'a

moins d'un rare talent (que je ne me sentais pas), c'était l'affaire du

ceux qui ne sont bons à rien. J'aurais donc beaucoup préféré une

spécialité. J'avais écrit souvent pour mon amusement personnel. Il me

paraissait assez impertinent de prétendre à divertir ou à intéresser les

autres, et rien n'était moins dans mon caractère concentré, rêveur et

avide de douceurs intimes, que cette mise en dehors de tous les

sentiments de l'âme.

Joignez à cela que je savais très-imparfaitement ma langue. Nourri de

lectures classiques, je voyais le romantisme se répandre. Je l'avais

d'abord repoussé et raillé dans mon coin, dans ma solitude, dans mon for

intérieur; et puis j'y avais pris goût, je m'en étais enthousiasmé, et

mon goût, qui n'était pas formé, flottait entre le passé et le présent,

sans trop savoir où se prendre, et chérissait l'un et l'autre sans

connaître et sans chercher le moyen de les accorder.

C'est dans ces circonstances que, songeant à employer mes journées et à

tirer parti de ma bonne volonté pour un travail quelconque, flottant

entre les peintres de fleurs sur éventails et tabatières, les portraits

à quinze francs et la littérature, je fis, entre tous ces essais, un

roman fort mauvais qui n'a jamais paru. Mes peintures sur bois

demandaient beaucoup de temps et ne faisaient pas tant d'effet que le

moindre décalcage au vernis. On faisait pour cinq francs des portraits

plus ressemblants que les miens. J'aurais pu faire comme tant d'autres,

chercher des leçons pour enseigner beaucoup de choses que je ne savais

pas. Je tournai à tout hasard du côté de la littérature, et j'allai

résolument demander conseil à un compatriote dont la famille avait été

de tout temps intimement liée avec la mienne, à M. de Latouche, que je

ne connaissais pas encore personnellement, mais à qui je n'avais qu'à me

nommer pour être assuré d'un bon accueil.

Je trouvai un homme de quarante-cinq ans, assez replet, d'une figure

pétillante d'esprit, de manières exquises et d'un langage si choisi, que

j'en fus d'abord gêné comme d'une affectation du moment. Mais c'était sa

manière ordinaire, sa façon de dire naturelle. Il n'aurait pas su dire

autrement. Sa conversation était ornée et sa diction pure comme si elle

eût été préparée. L'art était sa spontanéité dans la parole.

Je l'ai dit, je ne ferai pas ici une appréciation du mérite littéraire

de M. de Latouche. Lié à son souvenir par la reconnaissance, habitué à

l'écouter sans discussion, je serais peut-être un juge trop partial, et

ce n'est pas vis-à-vis de ses propres amis qu'on peut exercer les

fonctions intègres et froides de la critique littéraire. Je me bornerai

à raconter M. de Latouche tel qu'il était dans son intimité.

Cette intimité était bien précieuse pour un aspirant littéraire. Mais,

si je l'étais par rencontre et par situation, je ne l'étais ni par goût

ni par convoitise; je me bornai donc, dans les premiers temps, à écouter

la brillante causerie de mon compatriote comme une chose singulière,

intéressante, mais, si étrangère à mes facultés, que ce ne pouvait être

pour moi qu'un plaisir sans profit.

Peu à peu, et à mesure qu'il critiquait et condamnait _au cabinet_ mes

premières tentatives littéraires, je voyais cependant venir la raison,

le goût, l'art, en un mot, sous les flots de moqueries enjouées,

mordantes, divertissantes, qu'il me prodiguait dans ses entretiens.

Personne mieux que lui n'excellait à détruire les illusions de

l'amour-propre, mais personne n'avait plus de bonhomie et de délicatesse

pour vous conserver l'espoir et le courage. Il avait une voix douce et

pénétrante, une prononciation aristocratique et distincte, un air à la

fois caressant et railleur. Son oeil crevé dans son enfance ne le

défigurait nullement et ne portait d'autre trace de l'accident qu'une

sorte de feu rouge qui s'échappait de la prunelle et qui lui donnait,

lorsqu'il était animé, je ne sais quel éclat fantastique.

M. de Latouche aimait à enseigner, à reprendre, à indiquer; mais il se

lassait vite des vaniteux, et tournait sa verve contre eux en

compliments dérisoires dont rien ne saurait rendre la malice. Quand il

trouvait un coeur disposé à profiter de ses lumières, il devenait

affectueux dans la satire. Sa griffe devenait paternelle, son oeil de

feu s'attendrissait, et, après avoir jeté au dehors le trop plein de son

esprit, il vous laissait voir enfin un coeur tendre, sensible, plein de

dévouement et de générosité.

Il se passa bien six mois cependant avant que j'eusse compris combien il

avait raison de démolir mon mince talent. Je ne me défendais jamais, ni

devant lui ni devant moi-même; mais mon individualité littéraire était

si peu développée, que je ne savais pas toujours bien ce qu'il voulait

me faire retrancher ou ajouter dans ma manière. J'étais irrésolu, ébahi,

et j'écoutais avec cette sorte de stupidité du paysan qui ne comprend

pas vite, mais qui finira par comprendre. Mon professeur, soit qu'il le

vît, soit qu'il le fit par bonté pure, ne se rebutait pas. Il

m'indiquait des lectures à faire, et quelquefois, dans son empressement,

il me les faisait d'avance à sa façon: c'est-à-dire qu'il citait un

livre et se mettait à le raconter avec une abondance, une animation, une

couleur extraordinaires. Je lisais le livre après, et n'y retrouvais

plus rien de ce que j'avais éprouvé en l'écoutant. Il en avait pris la

donnée, et, frappé du parti qu'on en pouvait tirer, il avait improvisé,

sans y songer, un chef-d'oeuvre.

Comme tous les commençants, j'étais très-porté à imiter la manière

d'autrui: quand, d'après son conseil, j'avais lu un ouvrage, j'écrivais

quelques pages d'essai que je lui apportais. Il rédigeait dans ce

temps-là le _Figaro_, un petit journal petillant d'esprit d'opposition

et de satire. Nous étions autour de lui quatre ou cinq apprentis, entre

autres Félix Pyat et Jules Sandeau, qui, assis à de petites tables

couvertes de jolis lapis, tâchions, à certaines heures de la matinée, de

lui fournir ce qu'on appelle la _copie_, terme très-impropre pour dire

du manuscrit. C'était une très-bonne étude, quelque frivole qu'elle dût

paraître. Il nous donnait un thème; il fallait, séance tenante, brocher

un article qui eût du sens et de la couleur. Jusqu'à ces _entre-filets_

de trois ou quatre lignes qui portaient là le titra collectif de

_Bigarrures_, il s'occupait de tout; il s'amusait à faire jaillir autour

de lui, sous la plume de ses apprentis, les bons mots, les calembours et

les épigrammes.

Je dois dire bien vite que, tandis que les autres jetaient là le premier

entrain de leur jeunesse, et arrivaient à l'improvisation rapide et

heureuse, j'étais, moi, d'une gaucherie et d'une ineptie désespérantes.

Il m'eût fallu rêver trois jours avant de trouver une pointe, un jeu de

mots. Mon cerveau avait la lenteur berrichonne, dont Félix Pyat s'est si

vite et si vaillamment débarrassé. M. de Latouche me choisissait bien

les sujets qui prêtaient un peu au racontage. S'il avait à recueillir

quelque anecdote un peu sentimentale, il me la réservait. Mais j'étais

trop à l'étroit dans ce cadre d'une demi-colonne. Je ne savais ni

commencer ni finir dans ce rigide espace, et quand je _commençais à

commencer_, c'était le moment de finir; l'espace était rempli. Cela me

mettait au supplice; je n'apprenais pas, je n'ai jamais pu apprendre

l'art de faire court. Jamais il ne m'a été possible de faire ce qu'on

appelle un _article_ en quelques heures, et, quand on me demande, pour

ne almanach, le concours modeste de quelques lignes, on ne se douta pas

qu'on me demande quelque chose de plus pénible que de faire dix volumes.

Cet engourdissement de mon cerveau, cette pesanteur de ma réflexion, ce

besoin de développer toute ma pensée pour m'en rendre compte, M. de

Latouche fit généreusement et courageusement tout son possible pour les

vaincre. Ni lui ni moi ne pûmes en venir à bout. Sur dix articles que je

lui fournissais, il n'en prenait souvent pas un seul, et il a longtemps

allumé son feu avec mes efforts avortés. Il ne cessait de me dire que la

facilité est le premier don de l'écrivain, que les chefs-d'oeuvre sont

courts: je le sentais, je le reconnaissais, mais je n'y pouvais rien.

Il ne se découragea point, et, chaque jour, il me disait: «Vous finirez

par faire un roman, je vous en réponds. Tâchez de vous débarrasser du

_pastiche_, mais ne croyez pas que ce soit une preuve d'impuissance. On

ne fait guère autre chose en commençant. Peu à peu vous vous trouverez

vous-même, et vous ne saurez pas comment cela vous est venu.»

En effet, pendant mon court séjour à la campagne, je fis un roman

intitulé _Indiana_, qui commençait à être l'expression d'une

individualité quelconque, et qui n'était du moins l'imitation volontaire

de personne. M. de Latouche, qui m'avait trouvé précédemment un éditeur,

et qui m'avait par là mis à même d'en trouver un second, ne voulut pas

voir mon livre avant qu'il fût imprimé. «Je veux que vous essayiez votre

vol à présent, m'avait-il dit; je craindrais de vous influencer, et,

puisque vous dites que ce livre vous est venu, il faut le lancer sans

regarder en arrière. D'ailleurs, vous lisez mal, je ne peux pas lire un

manuscrit, et je crois que je ne jugerai jamais qu'un livre imprimé.» Je

fis les choses avec beaucoup d'indifférence. Mon but était de gagner le

nécessaire et de me perdre vite dans la foule des gens qu'on oublie. Les

douze cents francs que me versa l'éditeur furent une fortune pour moi.

J'espérais qu'il en aurait pour son argent, et que M. de Latouche me

pardonnerait mon livre en faveur de mon peu d'ambition. Avec deux

affaires commit celle-là dans l'année, j'étais riche et satisfait.

Un soir que j'étais dans ma mansarde. M. de Latouche arriva. Je venais

de recevoir les premiers exemplaires de mon livre; ils étaient sur la

table. Il s'empara avec vivacité d'un volume, coupa les premières pages

avec ses doigts, et commença à se moquer comme à l'ordinaire, s'écriant:

«Ah! pastiche! pastiche! que me veux-tu? Voilà du Balzac _si ça peut_!»

Et, venant avec moi sur le balcon qui couronnait le toit de la maison,

il me dit et me redit toutes les spirituelles et excellentes choses

qu'il m'avait déjà dites sur la nécessité d'être soi et de ne pas imiter

les autres. Il me sembla d'abord qu'il était injuste cette fois; et

puis, à mesure qu'il parlait, je fus de son avis. Il me dit qu'il

fallait retourner à mes aquarelles sur écrans et sur tabatières, ce qui

m'amusait, certes, bien plus que le reste, mais dont je ne trouvais pas

malheureusement le débit.

Ma position devenait décourageante, et cependant, soit que je n'eusse

nourri aucun espoir de succès, soit que je fusse armé de l'insouciance

de la jeunesse, je ne m'affectai pas de l'arrêt de mon juge, et passai

une nuit fort tranquille. A mon réveil, je reçus de lui ce billet que

j'ai toujours conservé:

«Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je vous

ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire.»

Suivent deux lignes d'éloges que l'amitié seule peut dicter, mais qu'il

y aurait mauvais goût de ma part à transcrire ici. Et le billet se

termine par ce mot paternel:

«Oh! mon enfant! que je suis content de vous!»

C'était le premier encouragement littéraire que je recevais, et je crois

pouvoir dire que c'est le seul qui m'ait jamais fait plaisir. Il partait

du coeur: d'un coeur qui ne se livrait pas aisément, qui se défendait

presque toujours, mais qui s'ouvrait avec une grande effusion et une

grande naïveté, quand une fois on en avait trouvé l'entrée mystérieuse.

Comment donc arriva-t-il qu'un an après environ, je perdais l'amitié de

M. de Latouche pour ne la retrouver qu'au bout de dix ans? C'est ce

qu'il me fut impossible de savoir. Mon dévouement et ma reconnaissance

pour lui n'avaient pas la plus légère défaillance à se reprocher. J'ai

ignoré les motifs de cette désaffection jusqu'en 1844, et quand ils

m'ont été dits par M. de Latouche lui-même, je ne les ai pas mieux

connus. Seulement, l'état maladif de son coeur et de son organisation

m'a expliqué l'importance qu'il avait donnée à des motifs si nuls, que

j'aurais pu les appeler imaginaires.

Il avait quitté Paris en 1832 pour habiter sa petite maison d'Aulnay.

Deux romans publiés m'ayant procuré une aisance relative, j'avais pu

quitter ma mansarde un peu étroite et un peu froide, pour un petit

appartement qui était une mansarde aussi, mais que M. de Latouche avait

su rendre plus confortable. C'était ce même appartement, quai Malaqnais,

où il avait reçu ma première visite, et où j'avais collaboré si mal à la

rédaction du Figaro. La maison appartenait à M. Hennequin, le célèbre

avocat. M. de Latouche, qui cherchait à sous-louer pour se retirer à la

campagne, me céda son bail et eut du plaisir à voir un hôte ami occuper

cette mansarde qui lui était chère. Ce n'est que dans les conditions de

la médiocrité que l'on s'attache aux humbles murs confidents de nos

rêveries et de nos études. J'ai aimé aussi cette mansarde longtemps

après qu'un petit accroissement d'aisance m'eut permis de la quitter

pour un gîte un peu plus spacieux. Elle était retirée, silencieuse,

donnant sur des jardins et ne recevant que d'une manière très-affaiblie

les bruits et les cris de la ville. Un grand acacia, dont la cime avait

envahi ma fenêtre, remplissait ma petite chambre de ses parfums au

printemps. Cet ancien ami de M. de Latouche était devenu le mien. Plus

tard je le vis abattre, et, dans ce temps-là, l'amitié était brisée

entre M. de Latouche et moi.

Pendant l'été de 1832, j'allais avec quelques amis le voir à Aulnay.

Quelquefois, j'y allais seul. Une espèce de diligence me descendait à

Sceaux ou à Antony. De là, prenant, à travers les prés et les champs,

un sentier qui serpentait sous les pommiers en fleur, je gagnais à pied

l'humble demeure du poëte. C'est un délicieux paysage que cette

Vallée-aux-Loups, c'est une charmante retraite que ce hameau d'Aulnay.

Artiste soigné, coquet en toutes choses, M. de Latouche avait choisi

avec réflexion, avec amour ce petit coin pour y ensevelir ses

méditations. Il avait eu égard à tout, à l'isolement de la maison,

auprès de quelques ressources de bien-être; à la qualité du terrain, où

il pourrait se livrer au jardinage, au voisinage des bois, où il

pourrait échapper aux importuns; et, jusqu'aux noms des localités et des

sites, il avait tout pris en considération. Il n'aurait pu se souffrir

en un lieu qui se fût appelé Puteaux ou Chatou. Il lui plaisait d'être

dans un endroit qui s'appelait la Vallée-aux-Loups, non loin de Fontenay

aux Roses.

Sa petite maison n'était qu'une sorte de presbytère dont il avait fait

une habitation saine et commode. Son petit jardin, tombant en pente sur

des prairies coupées de buissons, cachait sous les arbres ses murs de

clôture, et se trouvait, par ses ombrages, convenablement isolé des

maisons voisines. Il était là bien seul, bien ermite, bien poëte: mais

aussi bien rêveur, bien mélancolique, et peu à peu il y devint bien

misanthrope.

Cette solitude, qu'il cherchait avec tant de persévérance et qu'il

choyait avec tant d'amour, devait arriver à lui être funeste. La

retraite est certainement la plus précieuse et la plus légitime

récompense d'un vie de travail. Mais il y faut l'entourage de la

famille: autrement, cette muette beauté de la nature nous tue, et le

recueillement, ce loisir ininterrompu de l'âme, devient un poison lent

qui nous mine sans relâche, en nous trompant par ses douceurs.

M. de Latouche avait déjà, de longue date, un fonds de chagrin qui

tendait à l'amertume. Il adorait les enfants, il en avait en un, un

garçon prodigieux d'intelligence et de beauté, m'a-t-on dit. Il l'avait

perdu, il ne s'en était jamais consolé, il ne s'en consola jamais. Dans

ses dernières années, il m'écrivait:

«Ah! qu'on me donne un adorable enfant, et que j'emploie ma vie à lui

faire plaisir! Je ne demanderai plus rien.»

En 1832, il était déjà sombre et rude par moments. Il était peut-être

l'homme du monde le moins fait pour la solitude. À en juger par les

nombreuses ratures qui couvraient ses manuscrits, il avait le travail

pénible, et, s'il composait avec spontanéité, du moins il apportait le

fini à son oeuvre, avec de grands efforts ou après de nombreuses

indécisions. Sa spontanéité, je l'ai déjà dit, sa véritable

manifestation, son plaisir, sa vie par conséquent, étaient dans la

parole échangée, dans la remarque fugitive colorée à l'instant par le

trait de l'observation juste ou de la comparaison poétique; dans la

réplique mordante ou gracieuse, dans les courts récits pleins

d'atticisme ou de charme. Il avait ces deux extrêmes dans l'esprit,

l'amour des choses naïves avec le goût de l'arrangement de toutes

choses. Un peu de contradiction lui faisait grand bien, et tout mon tort

avec lui fut, je crois, de l'écouter toujours sans songer à le

combattre. Il était fort soulagé de ses ennuis intérieurs quand il

pouvait se fâcher un peu. Un jour qu'il marchandait quelques plantes au

marché aux Fleurs, pour son jardin d'Aulnay, un porteur lui demanda

quarante ou cinquante francs pour les conduire dans sa charrette. La

demande était exorbitante, j'en conviens; mais, au lien de lui tourner

le dos, M. de Latouche se plut à railler ses prétentions et à l'écraser

sous une grêle de lardons si comiques que le pauvre homme, étourdi de

verve, ne pouvant ni se fâcher ni riposter, fut la risée de tout

l'auditoire des jardinières-fleuristes étalées sur la place. Sa

raillerie était si bien tournée, qu'elle saisissait de joie tous ces

esprits illettrés et qu'en même temps elle-ne pouvait blesser aucune

oreille délicate. M. de Latouche avait dépensé là autant d'esprit de

saillie qu'il en eût fallu pour défrayer pendant huit jours son

facétieux journal _Figaro_. Il est vrai qu'il avait cédé son journal, et

que, n'ayant plus cet exutoire, il prenait celui qui lui tombait sous la

main. Ce n'était pas le besoin de se mettre en vue; pas plus dans les

salons littéraires qu'aux champs ou dans la rue, il n'aimait à se faire

remarquer. Toute sa vie a été un soin extrême de se soustraire aux

vanités puériles. Mais il avait besoin de jeter hors de lui cette

_humeur_ secrète qui manquait d'aliments. Nous ne le vîmes jamais si

bien portant, si gai, si affectueux que dans la soirée qui suivit cette

scène avec l'homme à la charrette.

Partagé entre son besoin de sympathie immédiate et son penchant pour la

solitude, il vous invitait à venir le voir. Et puis, une heure après, si

sa lettre était partie, il vous en envoyait une autre, où il venait

lui-même pour vous dire de ne pas venir. «Ne venez pas, disait-il, je

suis triste, maussade, malade.» Et il restait avec vous, il s'oubliait,

il s'égayait et finissait par vous prier de retourner avec lui à Aulnay.

Ou bien, s'il vous avait seulement écrit pour vous donner contre-ordre,

et qu'un hasard eût retardé sa lettre, il était charmé de vous voir

arriver malgré lui à l'heure dite. Il se préoccupait d'abord de n'avoir

ni des oeufs assez frais, ni des fruits assez beaux pour vous faire

déjeuner. Mais on courait avec lui au poulailler et au jardin du voisin,

il mettait le couvert lui-même, il vous grondait quand vous dérangiez sa

symétrie, il riait; puis on se mettait à table; il causait, on se

promenait ensuite, il causait encore, il causait jusqu'à la nuit, et il

avait autant de peine à vous laisser partir qu'on en avait à le quitter.

Un soir, M. de Latoucbe vint me voir; il fut aimable et riant comme dans

ses meilleurs jours; il me dit adieu avec l'amitié accoutumée, et il ne

revint plus, et je ne le revis que dix ans après. Il me fit dire qu'il

me haïssait, qu'il ne voulait plus entendre parler de moi. Mes questions

furent vaines. Je lui dédiai le roman que j'étais en train d'écrire,

croyant lui donner par là une preuve de fidèle gratitude quand même. Il

prit cela pour une injure, et prétendit que je lui lançais _la flèche du

Parthe_.--Je m'affectai beaucoup de cette bizarrerie cruelle; mais,

craignant d'avoir à traverser, pour arriver à son coeur, des influences

inconnues, des mensonges, de ces choses petites qu'on n'aborde qu'en se

faisant petit soi-même; ne comprenant pas la légèreté de ses griefs et

en supposant de plus sérieux qu'il m'était impossible de pressentir, je

ne voulus l'importuner d'aucune plainte. J'eus tort peut-être. Si

j'avais été droit à lui, peut-être aurais-je vaincu son injustice.

Peut-être aussi fallait-il que le temps passât sur cette crise de son

mal pour qu'il vînt enfin à comprendre que je n'en étais pas la cause.

Quoi qu'il en soit, il me revint de lui-même en 1844. Il y avait

longtemps qu'il en avait l'envie; il l'avait toujours eue, m'a-t-il dit.

Seulement, il s'était imaginé que l'âge et la situation avaient dû

beaucoup changer mon caractère, et il s'étonna de voir qu'il me

retrouvait le même pour lui que dans le passé. Après quelques

hésitations, quelques méfiances, quelques coquetteries d'esprit et de

coeur en lettres et billets, il se retrouva à Vaise dans notre amitié,

et me témoigna un actif et généreux dévouement en plusieurs affaires,

petites choses encore par elles-mêmes; mais l'affection grandit le prix

de celles-là par le soin et la volonté qu'elle y porte, le retrouvai son

coeur plus ardent, meilleur, s'il est possible, qu'il ne l'avait jamais

été. Mais, hélas! quel ravage avait fait ce mal secret, insaisissable,

cette hypocondrie progressante, sur ses idées et sur son jugement! Je

l'avais connu enjoué et brillant à l'habitude, chagrin et soucieux par

accès. Désormais, c'était le contraire. La gaieté était l'exception,

l'effort; le chagrin était l'habitude, le naturel. Il était

continuellement frappé de l'idée de la mort; il disait là-dessus des

choses fort belles mais fort tristes, car il semblait prendre à tâche

d'attrister sa fin par tous les genres de désillusions. Il avait besoin

de se torturer lui-même en accusant ses meilleurs amis d'ingratitude,

et ses prétendus ennemis d'insolence et de cruauté. Je l'avais bien

entendu parler ainsi quelquefois au quai Malaquais; je ne savais pas

alors qu'il se trompait sur les gens, ou qu'il s'exagérait les peines

inévitables de la vie. Je vis bien, depuis, qu'il était atteint de la

maladie morale de Jean-Jacques Rousseau, et je m'expliquai comment

j'avais pu le blesser mortellement sans le savoir, rien qu'en estimant

un ouvrage qui lui déplaisait, rien qu'en prononçant devant lui le nom

de quelque personne dont, à mon insu, il pensait avoir à se plaindre.

Qui pouvait deviner le secret de ses fibres endolories? Il eût fallu le

voir à toute heure, ne jamais le quitter d'un instant, pour savoir tous

les points irritables de ses blessures cachées.

Toute cette souffrance, qui rendait son commerce difficile et sa vie

infortunée, ne pouvait pas lui être reprochée, cependant, par les gens

de coeur; et, pour ma part, je n'ai pas voulu me souvenir, je n'ai

jamais voulu savoir les détails irritants de ses dix années d'injustice

envers moi. Il n'y avait qu'une maladie grave à constater, à déplorer,

pour l'absoudre.

Car cette âme n'était ni faible, ni lâche, ni envieuse. Elle était

navrée, voilà tout. Ses préoccupations n'étaient pas étroites et

personnelles à leur point de départ. Comme Jean-Jacques, M. de Latouche

avait dans le coeur et dans l'esprit un grand idéal de loyauté,

d'affection, de désintéressement. Pour lui, comme pour tous les hommes

qui jugent et réfléchissent, la vie venait à chaque instant froisser son

idéal. Les plus ardents, les plus sensibles sont ceux qui souffrent le

plus de ce désaccord incessant entre l'idéal et le réel. Un mal

physique vint le saisir dans sa maturité, et, ses nerfs ébranlés, son

équilibra détruit, il ne vécut plus que pour souffrir par le corps et

par l'esprit. Ce courage que nous avons tous pour supporter la vie et

les hommes tels qu'ils sont, cette bienfaisante insouciance qui, par

moments, nous arrache au sentiment de nos peines, comme un temps d'oubli

et de repos nécessaires, nous les avons parce que Dieu les a mis dans

l'organisation humaine comme des lois protectrices et conservatrices de

notre être. Mais qu'un accident apporte dans ces lois une perturbation

quelconque, la santé s'altère, et notre esprit troublé perd la mesure de

ses appréciations. Le mal extérieur n'est ni pire ni moindre

qu'auparavant. Seulement, nous en sentons davantage l'atteinte, avec

moins de force pour lui résister. Nous ne voulons plus, parce que,

hélas! nous ne pouvons plus subir ce qu'on subit plus ou moins

facilement autour de nous. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est

qu'ayant seulement conscience de notre mal physique, nous sommes

effrayés de la sinistre clairvoyance que notre esprit acquiert dans la

maladie, sans nous rendre compte que c'est l'affaissement des forces

animales qui nous ôte le contre-poids d'une égale clairvoyance pour le

bien.

Les misanthropes, les hypocondriaques, (c'est la même chose) sont donc

bien à plaindre, et surtout bien à respecter, lorsque, comme celui dont

je parle, leur désespérance a pour point de départ l'amour du bien, du

beau, du vrai.

«Il est bon, m'écrivait M. de Latouche en août 1845, que je prenne

congé du cercle humain où nous vivons; car une foule de choses me

blessent sans remède, et, sans parler de la politique que souffrent les

héritiers de 92, et de la condition du pauvre au milieu de l'égoïsme

public, je comprends peu les excès où tombe la littérature. Il faut

échouer dans la moderne arène, ou écrire pour les consommateurs

d'émotions triviales, l'amusement des épiciers, les besoins de

l'arrière-boutique. Je m'arrête, car je me sens hypocondriaque et

misanthrope, à voir que toutes les dignités de la France sont bien en

péril à l'époque où nous sommes gouvernés.»

Et puis il revenait à un rayon de douce tendresse et de paternelle

gaieté:

«Si vous étiez venu l'autre jour à Aulnay, j'aurais montré à

mademoiselle votre fille le groseillier blanc sous lequel elle se

cachait et s'abritait quand elle avait quatre ans, et je lui aurais

raconté que, lui demandant son avis sur la bonté des fruits de l'arbuste

qu'elle avait à peu près dépouillé, elle ne me répondit que ceci:

«Mène-moi sous un rouge.»

Toutes les lettres et même les plus courts billets de M. de Latouche

étaient des chefs-d'oeuvre. Ils ne reproduisaient pas encore tout à fait

l'éclat de sa conversation, mais ils en donnaient une idée. Je les ai

tous gardés, et je regrette de ne pouvoir les publier. Ils seraient plus

intéressants que cet article, où il m'est impossible de mettre de

l'ordre et du soin, au milieu de l'émotion qui ressort pour moi du

sujet. Mais l'affection vraiment paternelle que M. de Latouche portait

à mes ouvrages était égale celle qu'il m'accordait personnellement, et

on pourrait croire que je publie en vue de moi-même ces louanges

continuelles dont la douceur, pour être pure, doit rester secrète. Et

puis les accès de sa maladie l'emportaient en brûlantes critiques contre

le monde entier, et ceux qui ne connaîtraient pas le fond de son coeur,

comme je l'ai connu, pourraient croire qu'il était méchant par boutades.

Il ne l'était pas. Le lendemain du jour où il avait fustigé un écrit ou

une action jusqu'au sang, il ne se souvenait plus que des bonnes

qualités de l'homme, des nécessités de sa situation, de tout ce qui

devait rendre indulgent; il était prêt à le croire, à le défendre; il

l'aimait, il arrivait à la parfaite mansuétude. S'il se blessait vite,

s'il boudait longtemps, il avait du moins cette inappréciable qualité

qu'il ne résistait pas au repentir des torts qu'on avait eus envers lui.

Si j'en avais eu, je lui en aurais demandé pardon, et nous n'eussions

pas été brouillés seulement huit jours. C'est parce que je n'en avais

pas, que je ne pus amener ce moment d'effusion où il oubliait tout et où

il pardonnait sans arrière-pensée.

Je peux citer de M. de Latouche quelques fragments bien dignes d'être

conservés. Voici une boutade contre la critique qui ne fâchera personne,

puisqu'elle ne s'adresse qu'à moi:

«J'ai lu avec plaisir, mon enfant, votre préface de _Werther_, mais à

condition qu'elle ne fait pas partie, dans mon esprit, du drame amoureux

de _Werther_, et que _vos considérations_ ne seront mêlées en rien au

naïf souvenir de la saison au j'ai découvert ce petit livre, cette

innocente violette, entre deux buissons de nos campagnes du Berri.

_Werther_, voyez-vous, est une médaille frappée dans l'imagination de

dix-huit ans: on ne la vaut voir changée, ni pour être éclaircie, ni

pour être dorée. On la porte sur son coeur avec superstition. Artistes,

critiques, esprits d'analyse, _aigles de revues_, vous êtes admirables à

votre point d'observation. Mais, mêlés aux rêveries de Werther sur la

_charrue_, aux émotions de la fenêtre où l'orage se déploie, vous êtes

des importuns disant de fort bons propos hors de pro-pos. Vous parlez

les uns des autres au sujet de Charlotte; et puis de madame de Staël, de

Voltaire, de _Faust_, de Byron, de Mahomet et de Joseph Delorme! Il ne

s'agit, dans ce livre, que du destin de ceux qui s'aiment. Allez,

profanes, allez plus loin disserter sur l'esthétique! Vous dispersez les

oiseaux, vous faites envoler les amours, vous attachez le plomb de la

douane littéraire aux dentelles de la fantaisie.

»Je ne veux point, en vérité (moi qui recevrais de vous une couronne),

accepter votre beau volume in-quarto, avec ses ciselures dorées, avec

ses annotations précieuses.... Ailleurs! vous servirez aux lecteurs a

venir. Pour nous, vous venez trop tard. Le _Werther_ que je garde est un

petit bouquin in-douze, format commode à mettre dans la poche, écorné

aux angles, mystérieux livre jusque dans la prose boursouflée d'un

traducteur anonyme. Là, dans ses vagues interprétations, je puis rêver

comme dans le son des cloches. Je ne lis l'Ancien Testament que dans une

édition de 1560, où ma mère m'a appris à connaître mes lettres. Que

voulez-vous! mes premières amours étaient du village. Je ne méprise

point les beautés parées de la ville; mais _reprenez votre Paris_! Votre

Paris est fort embelli, j'en conviens; mais _j'aime mieux ma mie, ô

gué_!»

En effet, cette lettre vaut mieux pour le sentiment et eût fait plus de

plaisir à Goethe que toutes les préfaces, passées, présentes ou futures.

Souvent, il revenait sur nos années de séparation.

«Ah! mon pauvre enfant, quand je pense que nous avons été séparés

pendant des années, des siècles! Ah! messieurs les bourgeois, laissez

aux majestés l'odieuse devise: _Diviser pour régner._ Mais je me soucie

aujourd'hui des bourgeois comme des princes, et je vous aime, à réparer

le temps que j'ai perdu en vains efforts pour vous oublier.»

* * * * *

«Vous demandez quelques rimes du paysan de la Vallée-aux-Loups pour

mettre dans ce journal, à côté de la prose du paysan de la Vallée-Noire.

Demande-t-on au _peilleroux_[5] si l'on peut disposer de sa blouse,

quand il voudrait vous vêtir de son coeur et de son âme? Vous parlez de

couronne; vous êtes donc jaloux de celle de Jésus-Christ! Je ne puis

vous offrir que des ronces et des épines. Prenez. Tout ce que j'ai, tout

ce que je rêve est à vous.

[Note 5: Couvert de _teilles_, de _guenilles_; vieux français encore

usité en Berri.]

* * * * *

«Vous m'oubliez, mon enfant; moi, je ne vous oublierai jamais. Mais il

faudrait avoir l'espérance de vous rendre le plus minime des bons

offices pour déroger à l'habitude de ne plus se faire la barbe et de

garder ses pantoufles. Voilà vingt jours que je n'ai descendu l'escalier

de ma mansarde. Croyez-vous que pour cela je vive sans vous? Vous êtes

ma première pensée de la matinée, celle qui m'ouvre les yeux, celle qui

décide de notre bonne ou mauvaise humeur. Je vous dois souvent de

triompher de ma misanthropie. Ah! il y a des moments où je me laisse

persuader par vous d'être indulgent septante-sept fois par jour! Mais

pourquoi vous porterais-je ma triste figure et mes idées mélancoliques?

Je meurs; ne le voyez-vous pas? Mais je veux vous aimer jusqu'à la

fin....»

«...Pensez-vous à Nohant? J'espérais y voir les seigles en fleur. Mais

je ne ferai plus qu'un voyage: c'est celui du cimetière d'Aulnay....»

«On n'est bien que dans les bois, en présence des arbres noirs, au pied

des sapins dont les rameaux courbés par le vent imitent le bruissement

des vagues. Je ne dirai pas que c'est là qu'il faut vivre (il ne faut

vivre nulle part); mais c'est là qu'il faut mourir....»

«Je me suis réfugié à Aulnay. Y pourrai-je rester? Je l'ignore: la

solitude est bien poignante. Dans tous les cas, je vous dis mon absence

et ses causes pour que vous ne rêviez ni redoublement de mal physique,

ni oubli de ma part envers vous que j'aime tant!... Je cherche dans

l'étude une diversion au cauchemar de mes jours et de mes nuits....

Adieu! Mille tendresses paternelles. J'ai rêvé cette nuit que j'étais

en pleine mer. J'entendais, au-dessus du navire, planer sans les voir

les grues voyageuses. J'écoutais ces âmes en peine! Les grues ont fait

naufrage!...»

«Merci de votre gracieuse invitation à venir jouer avec les enfants.

Vous comprenez mon coeur; mais mon esprit, je vous l'abandonne. Il est

désenchanté et incurable. Je ne veux me réconcilier avec personne

qu'avec vous! Jamais ce ne sont des intérêts personnels qui me blessent,

mais le tort que mes idoles se font à elles-mêmes. Je leur en veux de se

déprécier; c'est là que ma bouderie commence, et ma rancune ne va pas

plus loin.--Je connaissais des hommes dont j'estimerai toujours le

talent et le caractère; mais pourrez-vous m'empêcher de regretter que la

vanité gâte tout cela? Ils sont vaniteux comme s'ils étaient médiocres!

J'ai bien le droit d'être maussade dans ma conscience, et plus

misanthrope que jamais dans les derniers jours de ma vie.... Vous-même,

si je reviens à vous adorer, soyez bien sûr que c'est malgré moi, et

parce que vos qualités surpassent vos défauts. Adieu; je vous aime, et

les bouleaux sont verts: voilà les nouvelles du village.»

On a pu voir par ces courts échantillons combien il y avait d'élévation,

de charme et de tendresse dans les épanchements de M. de Latouche. Il

avait fait avec tous ses amis ce qu'il avait fait avec moi. Plus il leur

tenait de près par l'intimité ou par le sang, plus il avait avec eux une

susceptibilité incurable. Il nous avait tous boudés pendant des séries

d'années plus ou moins longues, et cependant nous étions tous revenus à

lui, plus attachés, peut-être, après ses torts involontaires. Voici ce

que m'écrivait, dans les derniers temps, Duvernet, son proche parent,

son ami dévoué, qui est aussi mon ami d'enfance:

«Comment assez plaindre notre-pauvre de Latouche! Lui a-t-on réellement

fait cette existence empoisonnée, ou bien cherche-t-il lui-même par

quelles tortures il éprouvera son esprit? C'est un problème, mais c'est

aussi une souffrance; plaignons-le, aimons-le, car cette souffrance

révèle une exquise délicatesse et une âme tendre à l'excès.»

Je rapporte ce rapide jugement, parce que les meilleures appréciations

sont celles qui partent du coeur dans l'intimité. Il n'y a pas de plus

tendre éloge à faire d'un homme que de reconnaître qu'il est digne qu'on

lui pardonne tout.

M. de Latouche était amoureux de la forme en littérature. Pour lui, la

forme avait une importance sur laquelle il ne voulait pas entendre

raison plus que sur le reste.

«Vous êtes trop indulgent, mon cher camarade, m'écrivait-il une fois.

Vous admirez si naïvement un _tas_ de choses que, si je ne vous

connaissais pas, je croirais que vous vous moquez. Certes, j'estime un

bon coeur plus qu'un beau poème, et un noble caractère est plus pour moi

qu'un grand esprit. Mais, quand on ne sait pas faire de vers ni de

prose, on n'est pas forcé d'en faire. Aimez ces gens-là, ne les

encouragez pas à se tromper. Allons, votre vieux ami s'en va, mon

pauvre enfant! votre grondeur, votre éplucheur, votre censeur s'apprête

au grand voyage. Vous croyez que ce n'est rien de se sentir mourir?

Peut-être que les autres meurent sans y faire attention. Il y a tant de

choses qui m'oppriment et qui semblent vous être légères! Vous, aussi,

vous avez des ennemis, et vous n'y pensez pas. Vous faites comme tout le

monde, vous manquez ou vous gâtez le meilleur endroit de vos ouvrages,

et vous dites toujours: _C'est vrai_, quand on vous le démontre; puis

vous voilà insouciant aussitôt, comme votre fille, lorsqu'elle était ce

gros enfant qui se roulait sur les gazons d'Aulnay. Avez-vous raison?

Est-ce moi qui ai tort quand je m'indigne contre les torts des autres,

quand je m'affecte des miens propres? Peut-être. Cependant, si l'on

pardonne facilement aux envieux et aux méchants? est-on bien capable de

sentir le prix de l'amitié forte et fidèle? Si on fût si bon marché de

soi-même, est-on bien résolu à se corriger de ses défauts? L'art doit

être traité aussi sérieusement qu'une foi politique ou religieuse. Pour

l'artiste, c'est la seule affaire de la vie.... Ah! vous allez médire

que vous avez des enfants, et que vous les aimez plus que vos livres....

Oui, c'est vrai. Hélas! si j'en avais!...»

Il me semble voir toute l'âme d'Alceste au fond de cette lettre. La

tendresse sons le blâme, le coeur aimant qui s'efforce de s'endurcir et

qui paraît implacable à force d'envie de pardonner, la justesse du

principe dominant l'injustice du fait. Pauvre coeur brisé! il s'en

allait réellement, et comme cette agonie dura quinze ans, nous nous

flattions qu'il pouvait guérir. Nous nous imaginions parfois que cela

dépendait de lui. Nous nous trompions. C'est qu'il avait encore tant de

ressources dans l'esprit, de tels accès d'activité des organes, qui

reprenaient tout à coup leurs fonctions au moment où il se plaignait

d'être engourdi et paralytique! Un jour, en 1846, je crois, nous allâmes

le surprendre à Aulnay. Nous le trouvâmes mourant en apparence. «Ne

restez que cinq minutes, nous dit-il. Je ne puis ni vous voir, ni vous

entendre, ni vous parler.» Cependant, au bout des cinq minutes, cette

nature mobile et impressionnable était revenue à la vie. Il parlait, il

souriait, il racontait. Il se leva, il marcha dans le jardin, appuyé

d'abord sur nos bras et puis sur sa canne, et puis tout seul. De minute

en minute, il se ranimait, il s'épanouissait. Il prétendait ne pas

reconnaître nos figures quand nous étions entrés. Peut-être était-ce

vrai; qui peut se rendre compte de tels phénomènes quand on ne les a pas

éprouvés? Quand nous le quittâmes, il leva la tête et nous dit: «Ah!

voilà les noisettes en fleurs. Dans notre pays, cela s'appelle des

_mignons_. Je ne les verrai pas mûrir.» Nous regardâmes les noisetiers,

les branches étaient hautes, les mignons imperceptibles. Nous les

distinguions à peine. Quand il ressuscitait, sa vie était plus

développée, plus complète, plus intense que celle d'aucun de nous. Qu'il

eût été condamné à quelque labeur physique, il eût été sauvé.

Dieu envoya un ange à ses dernières années. Une femme d'un mérite

supérieur se dévoua saintement à la tâche pénible et délicate de soigner

et de consoler le poëte mourant. Fille de ce noble Flaugergues, qui fut

savant, orateur, homme politique et philosophe théoricien, homme d'un

caractère supérieur aux événements et aux partis[6], d'un courage, d'un

désintéressement, d'un patriotisme à toute épreuve, mademoiselle Pauline

Flaugergues se fixa auprès du malade et ne le quitta plus d'un instant

jusqu'à sa mort. Poëte elle-même, au moins autant que M. de Latouche,

elle adoucit ses derniers jours par les inspirations du coeur, les

entretiens de l'intelligence et les soins assidus de la piété filiale.

Laissons parler le mourant lui-même dans une de ses dernières poésies,

la plus belle peut-être qui lui fût jamais inspirée par son coeur:

[Note 6: On a de lui une excellente biographie faite par M. de Latouche, et

qui a paru dans le _Dictionnaire de la Conversation_, 121e livraison.]

Et j'accusais le Dieu qui, depuis deux années,

Assombrit de mes jours les mornes destinées,

M'énerva l'appétit, m'arracha le sommeil,

Altéra, dans mes yeux, les bienfaits du soleil!

J'avais donc méconnu, dans mon ingratitude,

Sa visible indulgence et sa sollicitude,

Ses soins de m'aplanir, sans regrets, ni remord,

Les sentiers escarpés qui mènent à la mort!

D'abord, à ma faiblesse aux douleurs asservie,

Il a rouvert l'asile où me riait la vie:

Ce manoir au hameau, cet Aulnay, vert réduit,

Où, libre et jeune encor, mon choix m'avait conduit.

Humble séjour, payé du denier de l'artiste!

Là, l'infirme, au retour, rêva le ciel moins triste.

Chaque arbre me connaît, les murs me sont amis,

Les passages frayés; là, mes pas sont admis,

Bien qu'aveugles et sourds, sous le verger prospère

Que j'ai planté moi-même, à l'âge où l'on espère.

A moi le frais salut de l'aube qui se lève, Et les derniers regards

d'un soir pur qui s'achève. Là, j'ai l'eau de la source, au village en

renom, Domptant, par intervalle, une fièvre sans nom. Surtout, à mes

côtés, voilà la soeur chérie, Trésor de charité, poétique Égérie, La

fille du tribun, adoptée en mon coeur, Par qui des maux cruels s'adoucit

la rigueur. Vivant dictame offert à ma détresse amère! Je l'appelle

tantôt mon enfant et ma mère. Près d'un lit résigné, c'est l'envoyé de

Dieu, C'est l'encens d'une fleur pour embaumer d'adieu.

A cette touchante et solennelle bénédiction, mademoiselle Flaugergues,

penchée au chevet du moribond, répondait ainsi:

Que n'a-t-elle, à son gré, pour charmer tes douleurs,

Les vertus d'un dictame et la grâce des fleurs!

Pour adoucir un ciel que ta tristesse voile,

Les suaves lueurs de la plus pure étoile!

Que n'a-t-elle la voix des sonores ruisseaux

Versant à tes yeux clos la molle rêverie!

Que n'a-t-elle au réveil, caressante Égérie,

Des concerts à te dire au travers des roseaux!

Elle n'est du palmier que la liane aimée,

Qui l'embrasse, et s'élève, et fleurit avec lui;

La source qui scintille, un moment transformée,

Quand sur ses flots rêveurs un rayon d'or a lui.

Ce que cette intelligente, courageuse et modeste femme a souffert auprès

de ce mourant si aimé, nul ne le saura jamais, car jamais une plainte ne

sortira de son coeur, jamais un regard, jamais un soupir d'impatience ou

de découragement ne firent pressentir au malade ou à ses amis

l'énormité d'une tâche si rude pour un être si frêle. Mais je me trompe,

et qu'elle se détrompe elle-même! nous tous, qui avons connu et aimé le

poëte navré, nous savons combien il a fallu de patience ingénieuse, de

persévérance héroïque, de délicatesse d'esprit et de coeur à la fois,

pour endormir et calmer sans cesse les crises de ce mal physique et

moral auquel rien ne pouvait l'empêcher de succomber. Qu'elle en soit

bénie, la sainte fille, la digne fille de l'honnête et intrépide

Flaugergues, la douce ermite d'Aulnay! Aucun de nous ne perdra le

souvenir de la reconnaissance qu'il lui doit. Tous les parents de M. de

Latouche ont vu avec une douce satisfaction le modeste héritage du poëte

passer entre ses mains; l'humble et charmante retraite d'Aulnay ne

pouvait être légitimement occupée que par cette fille d'adoption qui

l'avait à jamais sanctifiée. Je terminerai cet hommage par une

indiscrétion dont tout le monde me saura gré, par les derniers vers de

cette lyre pure et pénétrante qui se cache sous les buissons de la

Vallée-aux-Loups et qui pleure dans le silence des nuits autour de la

tombe du poëte:

Autour de la table · 第 39 / 66 题