HONORÉ DE BALZAC

Dire d'un homme de génie qu'il était essentiellement bon, c'est le plus

grand éloge que je sache faire. Toute supériorité est aux prises avec

tant d'obstacles et de souffrances, que l'homme qui poursuit avec

patience et douceur la mission du talent est un grand homme, de quelque

façon qu'on veuille l'entendre. La patience et la douceur, c'est la

force: nul n'a été plus fort que Balzac.

Avant de rappeler tous ses titres à l'attention de la postérité, j'ai

hâte de lui rendre cet hommage qui ne lui a pas été assez rendu par ses

contemporains. Je l'ai toujours vu sous le coup de grandes injustices,

soit littéraires, soit personnelles, je ne lui ai jamais entendu dire du

mal de personne. Il a fourni sa pénible carrière avec le sourire dans

l'âme. Plein de lui-même, passionné pour son art, il était modeste à sa

manière, sous des dehors de présomption qui n'étaient que naïveté

d'artiste (les grands artistes sont de grands enfants!) sous

l'apparence d'une adoration de sa personnalité, qui n'était autre chose

que l'enthousiasme de son oeuvre.

La vie intime de Balzac a été fort mystérieuse, et, par-dessus le

marché, elle a été, je crois, fort mal comprise par plusieurs de ceux

qui y ont été initiés. Ce que j'en ai su, par ses propres confidences,

est d'une grande originalité et ne renferme aucune noirceur. Mais ces

révélations, qui n'auraient aucun inconvénient pour sa mémoire,

exigeraient des développements qui ne peuvent trouver place ici et qui

ne rempliraient pas le but, principalement littéraire, que je me

propose. Il me suffira de dire que le souverain but de Balzac en cachant

sa vie et ses démarches, que sa recherche de l'absolu, son grand oeuvre,

c'était sa liberté, la possession de ses heures, le charme de ses

veilles laborieuses: c'était la création de la COMÉDIE HUMAINE, en un

mot.

On a défini Balzac durant sa vie: le plus fécond des romanciers.--Depuis

sa mort, on l'a appelé le premier des romanciers. Nous ne voulons pas

faire de catégorie blessante pour d'illustres contemporains; mais nous

serons, je crois, dans le vrai en disant que ce ne serait pas là un

assez grand éloge pour une puissance comme la sienne.

Ce ne sont pas des romans comme on l'avait entendu avant lui, que les

livres impérissables de ce grand critique. Il est, lui, le critique par

excellence de la vie humaine; c'est lui qui a écrit, non pas pour le

seul plaisir de l'imagination, mais pour les archives de l'histoire des

moeurs, les mémoires du demi-siècle qui vient de s'écouler. Il a fait,

pour cette période historique, ce qu'un autre grand travailleur moins

complet, Alexis Monteil, avait essayé de faire pour la France du passé.

Le roman a été pour Balzac le cadre et le prétexte d'un examen presque

universel des idées, des sentiments, des pratiques, des habitudes, de la

législation, des arts, des métiers, des coutumes, des localités, enfin

de tout ce qui a constitué la vie de ses contemporains. Grâce à lui,

nulle époque antérieure ne sera connue de l'avenir comme la nôtre. Que

ne donnerions-nous pas, chercheurs d'aujourd'hui, pour que chaque

demi-siècle écoulé nous eût été transmis tout vivant par un Balzac! Nous

faisons lire à nos enfants un fragment du passé, reconstruit à grand

renfort d'érudition, dans un ouvrage moderne: _Rome au siècle

d'Auguste_; un temps viendra où les érudits composeront des résumés

historiques de ce genre, dont les titres tourneront autour de cette

idée: la France au temps de Balzac, et qui auront une valeur bien autre,

ayant été puisés à la source même de l'authenticité.

Les critiques des contemporains sur tel ou tel caractère présenté dans

les livres de Balzac, sur le style, sur les moyens, sur les intentions

et la manière de l'auteur, paraîtront alors ce qu'elles paraissent déjà,

des considérations très-secondaires. On ne demandera pas compte à cette

oeuvre immense des imperfections attachées à toute création sortie de la

pensée humaine; on aimera jusqu'aux longueurs, jusqu'aux excès de

détails qui nous paraissent aujourd'hui des défauts, et qui n'arriveront

peut-être pas encore à satisfaire entièrement l'intérêt et la curiosité

des lecteurs de l'avenir.

Disons-le donc tous, à ces lecteurs de l'an 2000 ou 3000, qui

ressembleront encore beaucoup aux hommes d'aujourd'hui, quelques progrès

qu'ils aient pu faire, à ces esprits perfectionnés qui auront encore nos

besoins, nos passions et nos rêves, comme, malgré nos progrès, nous

avons les rêves, les passions et les besoins des hommes qui nous ont

précédés: que tous ceux d'entre nous qui auront l'honneur d'être appelés

en témoignage devant l'oeuvre de Balzac disent: «Ceci est la vérité!»

non pas la vérité philosophique absolue que Balzac n'a pas cherchée et

que nous n'avons pas trouvée; mais la réalité vraie de notre situation

intellectuelle, physique et morale. Cet ensemble de récits très-simples,

cette fabulation peu compliquée, cette multitude de personnages fictifs,

ces intérieurs, ces châteaux, ces mansardes, ces mille aspects de la

terre et de la cité, tout ce travail de la fantaisie, c'est grâce à un

prodige de lucidité et à un effort de conscience extraordinaire, un

miroir où la fantaisie a saisi la réalité. Ne cherchez pas dans

l'histoire des faits le nom des modèles qui ont passé devant cette glace

magique, elle n'a conservé que des types anonymes; mais sachez que

chacun de ces types résumait à lui seul toute une variété de l'espèce

humaine: là est le grand prodige de l'art, et Balzac, qui a tant cherché

l'absolu dans un certain ordre de découvertes, avait presque trouvé,

dans son oeuvre même, la solution d'un problème inconnu avant lui, la

réalité complète dans la complète fiction.

Oui messieurs de l'avenir les hommes de 1830 étaient aussi mauvais,

aussi bons, aussi fous, aussi sages, aussi intelligents et aussi

stupides, aussi romanesques et aussi positifs, aussi prodigues et aussi

âpres au gain que Balzac vous les montre. Ses contemporains n'ont pas

tous voulu en convenir: cela ne doit pas vous étonner; cependant ils ont

dévoré ces ouvrages où ils se sentaient palpiter, ils les ont lus avec

colère ou avec ivresse.

On a dit que Balzac n'avait pas d'idéal dans l'âme et que son

appréciation se ressentait du despotisme de son esprit. Cela n'est point

exact. Balzac n'avait pas d'idéal déterminé, pas de système social, pas

d'absolu philosophique, mais il avait ce besoin du poëte qui se cherche

un idéal dans tous les sujets qu'il traite. Mobile comme le milieu qui

nous enveloppe et nous presse, il changeait quelquefois de but en route,

et l'on sent dans ses conclusions l'incertitude de son esprit. Parfois

il découronne brusquement une tête qui s'était présentée dans son récit

avec une auréole; parfois il fait éclater tout aussi brusquement celle

qu'il avait laissée dans l'ombre. Il prend, quitte et reprend chaque

sujet et chaque rôle. Il vous étonne, vous contrarie et vous afflige

souvent par l'inattendu des catastrophes morales où il précipite ses

personnages. Il semble qu'il les ait pris en grippe à un moment donné;

mais c'est bien plutôt parce qu'il sent peser sur lui la réalité

poignante de l'ensemble des choses humaines, soumis à cette fatalité de

son génie qui lui commande de peindre d'après nature; il craint de

s'attacher trop à ses créations et de gâter, comme on dit, ses enfants.

Sceptique envers l'humanité (et en cela il était bien lui-même la

personnification de l'époque), il frappe les anges sortis de son cerveau

du même fouet dont il a déchiré les démons, et il leur dit, moitié

riant, moitié pleurant: «Et vous aussi, vous ne valez rien, puisqu'il

faut que vous soyez hommes! Allez donc au diable avec le reste de la

séquelle!»

Et puis Balzac riait d'un rire de titan en vous racontant cette

exécution. Si on lui en faisait reproche et qu'il découvrit en vous

l'_hypocrisie du beau_, comme il disait un jour devant moi, il ergotait

avec une verve et une force exubérantes pour vous prouver que le beau

n'existe pas. Mais, devant une conviction attristée, devant un reproche

du coeur, toute sa puissance diabolique s'écroulait sous l'instinct naïf

et bon qui était au fond de lui-même. Il vous serrait la main, se

taisait, rêvait un instant et parlait d'autre chose.

Un jour, il revenait de Russie, et, pendant un dîner où il était placé

près de moi, il ne tarissait pas d'admiration sur les prodiges de

l'autorité absolue. Son idéal était là, dans ce moment-là. Il raconta un

trait féroce dont il avait été témoin et fut pris d'un rire qui avait

quelque chose de convulsif. Je lui dis à l'oreille: «Ça vous donne envie

de pleurer, n'est-ce pas?» Il ne répondit rien, cessa de rire, comme si

un ressort se fût brisé en lui, fut très-sérieux tout le reste de la

soirée et ne dit plus un mot sur la Russie.

Si l'on juge Balzac en détail, pas plus lui qu'aucun des plus grands

maîtres du présent et du passé ne résiste à une sévérité absolue. Mais,

quand on examine dans son ensemble l'oeuvre énorme de Balzac, que l'on

soit critique, public ou artiste, il faut bien être tous à peu près

d'accord sur ce point, que, dans l'ordre des travaux auxquels cette

oeuvre se rattache, rien de plus complet n'est jamais sorti du cerveau

d'un écrivain. Et nous aussi, comme la critique, quand nous avons lu un

à un et jour par jour ces livres extraordinaires, à mesure qu'il les

produisait, nous ne les avons pas tous aimés. Il en est qui ont choqué

nos convictions, nos goûts, nos sympathies. Tantôt nous avons dit:

«C'est trop long,» et tantôt: «C'est trop court.» Quelques-uns nous ont

semblé bizarres et nous ont fait dire en nous-même, avec chagrin: «Mais

pourquoi donc? A quoi bon? Qu'est-ce que cela?»

Mais, quand Balzac, trouvant enfin le mot de sa destinée, le mot de

l'énigme de son génie, a saisi ce titre admirable et profond: _la

Comédie humaine_; quand, par des efforts de classement laborieux et

ingénieux, il a fait de toutes les parties de son oeuvre un tout logique

et profond, chacune de ces parties, même les moins goûtées par nous au

début, ont repris pour nous leur valeur en reprenant leur place. Chacun

de ces livres est, en effet, la page d'un grand livre, lequel serait

incomplet s'il eût omis cette page importante. Le classement qu'il avait

entrepris devait être l'oeuvre du reste de sa vie; aussi n'est-il point

parfait encore; mais, tel qu'il est, il embrasse tant d'horizons qu'il

s'en faut peu qu'on ne voie le monde entier du point où il vous place.

Il faut donc lire tout Balzac. Rien n'est indifférent dans son oeuvre

générale, et l'on s'aperçoit bientôt que, dans cette incommensurable

haleine de sa fantaisie, il n'a rien sacrifié à la fantaisie. Chaque

ouvrage a été pour lui une étude effrayante. Et quand on pense qu'il

n'avait pas, comme Dumas, la puissance d'une mémoire merveilleuse; comme

M. de Lamartine, la facilité et l'abondance du style; comme Alphonse

Karr, la poésie toute faite dans les yeux; comme dix autres dont le

parallélisme serait long et puéril à établir, une qualité dominante

gratuitement accordée par la nature; qu'au contraire il avait eu

longtemps le travail d'exécution fort pénible, que la forme lui était

constamment rebelle, que dix ans de sa vie avaient été sacrifiés à des

tâtonnements extrêmes; qu'enfin il était continuellement aux prises avec

des soucis matériels, et faisait des tours de force pour arriver à

pouvoir vivre à sa guise; on se demande quel ange et quel démon ont

veillé à ses côtés pour lui révéler tout l'idéal et tout le positif,

tout le bien et tout le mal dont il nous a légué la peinture.

Nous ne voulons point dire, au reste, parce qui précède, qu'aucun de ses

ouvrages n'ait une valeur intrinsèque. Il a produit bon nombre de

chefs-d'oeuvre qui pourraient être isolés de l'ensemble: _Eugénie

Grandet, César Birotteau, Ursule Mirouet, Pierrette, les Parents

pauvres_, et beaucoup d'autres dont la popularité n'a jamais pu être

discutée sérieusement.

Nous ne saurions donner de ce grand écrivain une biographie plus exacte

que celles qui ont paru déjà. Nous résumerons donc en peu de mots ce qui

a été publié de plus complet, à notre connaissance, dans un ouvrage

intitulé: «_Honoré de Balzac_; essai sur l'homme et sur l'oeuvre, par

Armand Baschet, avec notes historiques par Champfleury.» C'est un

excellent travail que je recommande beaucoup aux lecteurs de Balzac qui

n'auraient pas encore pris connaissance de cette appréciation complète

et détaillée. J'y trouve bien quelques duretés inutiles ou injustes pour

les contemporains, et la supposition d'intentions que Balzac eût

désavouées. On ne pouvait pas lui faire une plus grande peine qu'en lui

attribuant un sentiment de vengeance. «Non, s'écriait-il, si j'avais

pensé à faire le portrait d'un homme, j'aurais manqué le portrait de mon

type! Je travaille plus en grand qu'on ne pense; et puis je ne suis pas

rancunier, et, quand j'écris, j'oublie tous les individus. Je cherche

l'homme. Aucun d'eux n'a l'honneur, en ce moment-là, d'être mon ennemi.»

Cette restriction faite, j'ai lu le travail de M. Armand Baschot avec un

intérêt extrême, ainsi que l'appendice charmant de M. Champfleury, et je

prendrai la liberté de m'en aider pour mettre en ordre les notions

éparses que j'ai, et celles que je n'avais pas.

Balzac naquit à Tours, le 16 mars 1799, jour de saint Honoré.

S'appelle-t-il Balzac ou de Balzac? Je crois qu'il s'appelait Balzac,

mais qu'on doit l'appeler de Balzac, puisqu'il signait ainsi. Si la

particule a quelque chose d'honorifique, ce qui n'est pas, selon moi, ce

qui était, selon lui, il a si bien conquis le droit de se l'adjuger, que

la postérité ne s'amusera pas, je pense, à la lui contester. Il a dit

lui-même un grand mot d'artiste et de plébéien, le jour où il a répondu

à quelqu'un qui lui disait qu'il n'avait rien de commun avec les Balzac

d'Entragues: «Eh bien, tant pis pour eux!» Dans l'intimité, il avait

pris un sobriquet dont il signait ses lettres, et qui, pour moi, était

passé en habitude, il s'appelait _dom Mar_.

Il entra à sept ans au collège de Vendôme, et y écrivit un _Traité de la

volonté_, qui fut brûlé par un régent. Un de mes amis, qui était sur les

bancs avec lui (j'ignore si c'était à Vendôme, ou, plus tard, à Paris,

où il fut mis en pension en 1813), m'a dit que c'était un enfant

très-absorbé, assez lourd d'apparence, faisant de mauvaises études

classiques, et qui paraissait stupide aux professeurs, grande preuve

d'un génie précoce ou d'une forte individualité aux yeux mêmes de la

personne qui me parlait ainsi.

Lorsque sa famille s'établit à Paris, Balzac avait dix-huit ans. Il fit

son droit et suivit avec assiduité les cours de la Sorbonne et du

collège de France. Il passa ensuite dans l'étude d'un avoué, puis dans

celle d'un notaire, et fit de la procédure pendant deux ans.

En 1819, il déclara à ses parents sa vocation littéraire. Comme il

arrive toujours, elle fut combattue: Son père alla vivre à la campagne,

près Paris. Il vécut, lui, dans une mansarde, passant ses jours à la

bibliothèque de l'Arsenal, souffrant beaucoup, mais luttant avec

persévérance. Il écrivit et montra à son père une tragédie qui fut

soumise au jugement de M. Andrieux. L'ouvrage fut condamné; l'auteur,

déclaré incapable, rentra dans ses privations et dans ses durs labeurs.

De 1822 à 1826, Balzac écrivit sous trois pseudonymes successifs

quarante volumes, qui furent misérablement payés, et que je ne jugerai

pas, ne les connaissant pas. Il parlait avec une bonhomie parfaite de

ces premières tentatives, et les critiquait avec plus d'esprit que

personne n'eût pu le faire. Il disait pourtant qu'elles lui avaient

appris immensément, en ce sens qu'il y avait essayé toutes les manières

dont il ne faut pas se servir.

En 1820, il organisa une imprimerie, puis une fonderie de caractères.

Ces entreprises échoueront, mais elles lui apprirent tout ce qu'il nous

a appris depuis dans l'histoire de David Séchard. C'est lui qui inventa

les éditions complètes en un volume. Il publia ainsi la Molière et le la

Fontaine; mais il perdit quinze mille francs dans cette opération, et

c'est pour s'acquitter qu'il fit les autres entreprises, lesquelles

l'endettèrent encore plus.

En 1827, il se lia avec de Latouche. Une grande intimité s'établit entre

le maître et l'élève. C'était alors de Latouche qui était le maître. Il

se versa tout entier à Balzac dans ces brillantes et intarissables

conversations où il enseignait tout ce qu'il ne faut pas faire, sans

jamais arriver à dire ce qu'il faut faire. L'élève était déjà fort sur

ce chapitre et cherchait ardemment la voie. L'école de de Latouche était

à la fois attrayante et rude: je l'ai dit ailleurs en racontant ce que

j'en avais souffert et recueilli pour mon compte. Un jour, Balzac, se

trouva, comme moi plus tard, mortellement brouillé avec de Latouche sans

savoir pourquoi; mais ils ne se réconcilièrent jamais. Le pauvre de

Latouche avait aimé Balzac et l'aima encore en le haïssant. Il était

malade et chagrin; Balzac, bien portant et bien vivant, n'eut aucune

amertume contre lui. Il l'oublia. De Latouche continua à fulminer contre

lui, mais il ne l'oublia pas. Il lui eût ouvert les bras si Balzac eût

voulu.

En 1830, Balzac s'installa rue Cassini, et y reçut dans l'intimité

plusieurs amis. C'était, en somme, un maître plus utile que de Latouche.

Il n'enseignait rien et ne discutait sur quoi que ce soit. En proie au

délire de la production, il ne parlait que de son travail et lisait avec

feu ses ouvrages à mesure qu'on les lui apportait en épreuves. Il nous a

lu ainsi _la Peau de chagrin, l'Enfant maudit, un Message, la Femme

abandonnée, l'Élixir de longue vie, l'Auberge rouge_, etc. Il racontait

son roman en train, l'achevait en causant, le changeait en s'y remettant

et vous abordait le lendemain avec des cris de triomphe. «Ah! j'ai

trouvé bien autre chose! vous verrez! vous verrez! une idée mirobolante!

une situation! un dialogue! On n'aura jamais rien vu de pareil!» C'était

une joie, des rires, une surabondance d'entrain dont rien, ne peut

donner l'idée. Et cela après des nuits sans sommeil et des jours sans

repos.

En 1833, il fit un voyage en Suisse; en 1834, devenu populaire, il

acheta la _Chronique de Paris_ et fut un des premiers appréciateurs de

M. Théophile Gautier.

Il a ensuite voyagé beaucoup, et sa trace a souvent disparu. Il a acheté

une petite maison de campagne à Ville-d'Avray, les Jardies, et a daté de

là beaucoup de lettres écrites en Russie, en Italie, ou ailleurs. Il a

habité cependant beaucoup cette retraite et y a travaillé énormément. Il

a passé aussi des saisons, des mois ou des semaines en province, en

Angoumois, à Issoudun, en Touraine, et chez moi, en Berry. Il a été en

Sardaigne; il a dû ou voulu aller en Sicile. Il y a été peut-être. Il a

cru ou feint de croire à des choses étranges. Il a cherché des trésors

et n'en a pas trouvé d'autres que ceux qu'il portait en lui-même: son

intelligence, son esprit d'observation, sa mobilité, sa capacité

merveilleuse, sa force, sa gaieté, sa honte, son génie, en un mot.

Le dernier de ses voyages a eu son mariage pour but ou pour résultat;

mais le pauvre _dom Mar_ n'a pas joui longtemps du bonheur domestique.

Une maladie de coeur, dont il m'avait souvent parlé et dont il se

croyait guéri, l'enleva au bout de quatre mois, le 18 août 1850, à

Paris, dans sa maison de la rue Fortunée, aujourd'hui rue Balzac. C'est

une perte immense pour les lettres, car il est mort dans toute la force

de l'âge, dans toute la splendeur du talent. Initié tard aux douceurs de

la vie domestique, le rêveur solitaire avait déjà vu sans doute de

nouveaux horizons s'ouvrir devant lui, lorsqu'une destruction rapide

s'empara de cette rare intelligence. Il avait peint la famille, le

ménage, l'intérieur, par cette puissance d'intuition qui lui faisait

tout reconstruire, comme Cuvier, sur un fragment observé. Mais il eût

mieux peint encore, et le calme des félicités conjugales, une vie enfin

régulière et la sécurité du bien-être eussent donné à son esprit une

gaieté moins cruelle, à ses dénoûments des réalités moins désolantes.

Il a fait naufrage au port, ce hardi et tenace navigateur. Toute sa vie,

il avait aspiré à épouser une femme de qualité, à n'avoir plus de

dettes, à trouver dans son chez-soi des soins, de l'affection, une

société intellectuelle. Il méritait d'atteindre son but, car il avait

accompli des travaux gigantesques, fourni une carrière splendide, et

n'avait abusé que d'une chose: le travail. Sobre à tous autres égards,

il avait les moeurs les plus pures, ayant toujours redouté le désordre

comme la mort du talent, et chéri presque toujours les femmes uniquement

par le coeur ou la tête; même dans sa jeunesse, sa vie était, à

l'habitude, celle d'un anachorète, et, bien qu'il ait écrit beaucoup de

gravelures, bien qu'il ait passé pour expert en matières de galanteries,

fait la _Physiologie du mariage_ et les _Contes drôlatiques_, il était

bien moins rabelaisien que bénédictin. Il aimait la chasteté comme une

recherche et n'attaquait le sexe que par curiosité. Quand il trouvait

une curiosité égale à la sienne, il exploitait cette mine d'observations

avec un cynisme de confesseur: c'est ainsi qu'il s'exprimait sur ce

chapitre. Mais, quand il rencontrait la santé de l'esprit et du corps,

je répète son langage, il se trouvait heureux comme un enfant de pouvoir

parler de l'amour vrai et de s'élever dans les hautes régions du

sentiment.

Il était un peu quintessencié, mais naïvement, et ce grand anatomiste de

la vie laissait voir qu'il avait tout appris, le bien et le mal, par

l'observation du fait ou la contemplation de l'idée, nullement par

l'expérience.

Attaché, je ne sais pourquoi, à la cause du passé, dont il voulait se

croire solidaire, il était si impartial par nature, que les plus beaux

personnages de ses livres se sont trouvés être des républicains ou des

socialistes. Il a paru quelquefois avoir des goûts de parvenu: il

n'avait au fond que des goûts d'artiste. Il aimait les curiosités bien

plus que le luxe. Il rêvait l'avarice et se ruinait sans cesse. Il se

vantait de savoir dépouiller les antres, et n'a jamais dépouillé que

lui-même. Il écrivait et pensait le pour, tout en disant le contre en

toute chose. Il a, dans certains livres, mis son idéal dans le boudoir

des duchesses; ailleurs, il l'a mis dans les moeurs de l'atelier. Il a

vu le côté riant ou grand de toutes les destinées sociales, de tous les

partis, de tous les systèmes. Il a raillé les bonapartistes bêtes, il a

plaint les bonapartistes malheureux; il a respecté toutes les

convictions désintéressées. Il a flatté la jeunesse ambitieuse du siècle

par des rêves d'or; il l'a jetée dans la poussière ou dans la boue en

lui montrant à nu le but de l'ambition, des femmes dissolues, des amis

perfides, des hontes, des remords. Il a marqué au front ces grandes

dames dont il forçait les jeunes gens à s'éprendre; il a abattu ces

montagnes de millions et détruit ces temples de délices où s'égarait sa

pensée, pour montrer, derrière des chimères longtemps caressées, le

travail et la probité seuls debout au milieu des ruines. Il a dit avec

amour les séductions du vice, et avec vigueur les laideurs de sa

contagion. Il a tout dit et tout vu, tout compris et tout deviné:

comment eût-il pu être immoral? L'impartialité est éminemment sainte

pour les bons esprits, et les gens qu'elle peut corrompre n'existent

pas. Ils étaient tout corrompus d'avance, et si corrompus, qu'elle n'a

pu les guérir.

On lui a reproché d'être sans principes, parce qu'en somme il a été,

selon moi, sans convictions absolues sur les questions de fait dans la

religion, dans l'art, dans la politique, dans l'amour même; mais nulle

part; dans ses livres, je ne vois le mal réhabilité ou le bien pour le

lecteur. Si la vertu succombe, et si le vice triomphe, la pensée du

livre n'est pas douteuse: c'est la société qui est condamnée. Quant à

ses opinions relatives aux temps qu'il a traversés, celles qu'il

affectait sont radicalement détruites et balayées, à chaque ligne, par

la puissance de son propre souffle. Il est bien heureux qu'elles n'aient

pas tenu davantage, et que, sans y songer, il ait montré partout

l'esprit montant d'en bas et dévorant le vieux monde jusqu'au faîte, par

la science, par le courage, par l'amour, par le talent, par la volonté,

par toutes les flammes qui sortaient de Balzac lui-même.

Il serait fort puéril de le donner pour un écrivain sans défaut. Il eût

été, en ce cas, le premier que la nature eût produit, et le dernier

probablement de son espèce. Il a donc, et il le savait mieux que tous

ceux qui l'ont dit, des défauts essentiels: un style tourmenté et

pénible, des expressions d'un goût faux, un manque sensible de

proportion dans la composition de ses oeuvres. Il ne trouvait

l'éloquence et la poésie que quand il ne les cherchait plus. Il

travaillait trop et gâtait souvent en corrigeant; ce sont là de grands

défauts en effet; mais, quand on les rachète par de si hautes qualités,

il faut être, comme il le disait ingénument de lui-même, et comme il

avait le droit de le dire, diablement fort!

«Un type peut se définir la personnification réelle d'un genre parvenu à

sa plus haute puissance.»

Voilà une excellente définition; elle est de M. Armand Baschet, le

biographe et le critique de Balzac.

«Saisir vivement un type, ajoute-t-il, le prendre sur nature,

l'étreindre, le reproduire avec vigueur, c'est ravir un rayon de plus à

ce merveilleux soleil de l'art.»

Oui, certes, voilà la grande et la vraie puissance de l'artiste.

Personne ne l'a encore possédée avec l'universalité de Balzac; personne

n'a autant créé de types complets, et c'est là ce qui donne tant de

valeur et d'importance aux innombrables détails de la vie privée, qui

lasseraient chez un autre, mais qui chez lui sont empreints de la vie

même de ses personnages, et par là indispensables.

On a fait le relevé bibliographique des cent ouvrages que Balzac a

produits dans une période de moins de vingt années. Faire le relevé

numérique et caractériser exactement les innombrables types, tous bien

vivants et bien complets, qu'il a créés dans cet espace de temps, serait

un travail dont le tableau surprendrait la pensée. A n'en supposer que

cinq par roman, nous verrions arriver un chiffre d'environ cinq cents;

or, certains romans en contiennent et en développent trente.

Tous sont nouveaux dans chaque fragment de la comédie humaine, puisqu'en

reprenant les mêmes personnages il les modifie et les transforme avec le

milieu où il les transplante. Cette idée de créer un monde de

personnages que l'on retrouve dans tous les actes de cette comédie en

mille tableaux est toute à Balzac; elle est neuve, hardie et d'un si

haut intérêt, qu'elle vous force à tout lire et à tout retenir.

Nohant, octobre 1853.

Autour de la table · 第 36 / 66 题