ESPRITS DU CÔTÉ DROIT

Loin d'ici... on prie pour lui.

Telle est la forme et la pensée du drame fantastique de Minkiewicz. La

forme est catholique, on le voit mais ce catholicisme est d'une

philosophie plus audacieuse et plus avancée que le catholicisme

légendaire de Faust. Konrad, dans sa soif de trouver au ciel la justice

et la bonté qui se sont éclipsées pour lui de la terre, ne recule pas

devant le blasphème. Son énergie sauvage, tout empreinte de la poésie du

Nord, s'en prend à la sagesse suprême des maux affreux qu'endure

l'espèce humaine; cette sombre figure du poëte dans les fers est posée

là comme un martyr, comme un Christ. Mais qu'il y a loin de sa généreuse

et brûlante fureur à la résignation évangélique! Certes, Konrad n'est

pas le disciple du patient philosophe essénien. Konrad est bien l'homme

de son temps, il ne s'arrange pas, comme Faust, une nature panthéistique

dont l'ordre et la beauté froide le consolent de l'absence de Dieu. Il

ne se dévore plus, comme Manfred, dans l'attente d'une mystérieuse

révélation de Dieu et de son être que la mort seule va réaliser. Konrad

n'est plus l'homme du doute, il n'est plus l'homme du désespoir: il est

l'homme de la vie. Il souffre encore comme Manfred, il souffre cent fois

plus: son esprit et sa chair sont haletants sous le fer de l'esclavage;

mais il n'hésite plus, il sent, il sait que Dieu existe. Il n'interroge

plus ni la nature, ni sa conscience, ni sa science sur l'existence d'un

être souverainement puissant; mais il veut connaître et comprendre la

nature de cet être; il veut savoir s'il doit le haïr, l'adorer on le

craindre. Sa foi est faite; il veut arranger son culte; il veut pénétrer

les éléments et les attributs de la Divinité. Il n'y parvient pas, lui

incomplet, lui orgueilleux de son génie et de son patriotisme jusqu'au

délire, lui représentant de la race humaine au point où elle est arrivée

de son temps, c'est-à-dire croyante et sceptique à la fois, vaine de sa

force, irritée de sa misère, pénétrée du sentiment de la justice et de

la fraternité, empressée de briser ses entraves, mais ignorante encore,

moralisée à peine, incapable d'accomplir en un seul fait l'oeuvre de son

salut, et demandant encore au ciel, par habitude du passé et par

impatience de l'avenir, un de ces miracles que le christianisme

attribuait à Dieu en dehors de l'humanité. Le ciel est sourd, et le

poëte tombe accablé en attendant que son esprit s'éclaire, que son

orgueil s'abaisse, et que son intelligence s'ouvre à la vraie

connaissance des voies divines.

Pour nous résumer, nous dirons que nous voyons dans _Faust_ le besoin de

poétiser la nature _déifiée_ de Spinosa; dans _Manfred_, le désir de

faire jouer à l'homme, au sein de cette nature divinisée, un rôle digne

de ses facultés et de ses aspirations; dans _Konrad_, une tentative pour

moraliser l'oeuvre de la création dans la pensée de l'homme, en

moralisant le sort de l'homme sur la terre. Aucun de ces poëmes n'a

réalisé suffisamment son but. Mais combien d'oeuvres vaillantes et

douloureuses sortiront encore de la fièvre poétique avant que l'humanité

puisse produire le chantre de l'espérance et de la certitude!

Décembre 1830.

Autour de la table · 第 34 / 66 题