II

C'est autour de la table, en effet, que l'on reprit la causerie de la

veille, et c'est là que je me permis d'avoir l'opinion que je vais vous

soumettre.

--Il est faux, ma chère Julie, qu'une grande intelligence _doive_ se

passer de synthèse, car hier vous avez poussé l'esprit de révolte

jusqu'à dire cela; mais il n'est pas vrai, mon cher Théodore, que le

poëte des _Contemplations_ manque de synthèse, vous le reconnaîtrez en

lisant son livre d'un bout à l'autre.

Mais avant de répondre à une critique qui semblait porter sur la

nature, sur le principe même de cette grande intelligence, je voudrais

vider avec vous les questions de détail que vous souleviez hier soir:

d'abord le choix de certaines images qui vous semblent tantôt

choquantes, tantôt puériles; ensuite l'absence de composition, le

_manque de proportion_, comme vous disiez.

Sur ces deux points, je ne trouve pas à vous répondre par un de ces

plaidoyers en règle qui tendent à disculper à tout prix l'accusé par un

système de dénégations d'une ingénieuse mauvaise foi. Je suis franc, et

je trouve ces défauts, que vous signalez, évidents si je me place à

votre point de vue; mais j'ai beau chercher dans l'histoire des arts un

ouvrage de premier ordre qui ne pèche point par quelque endroit contre

ce que les uns appellent les règles, contre ce que les autres appellent

la saine logique, je ne les trouve pas. Le pur Racine a tous les défauts

du milieu où il a vécu, à commencer par le ton de cour française qu'il

donne à ses héros antiques, ce qui fut une adorable qualité pour

les amateurs de son temps, ce qui est un hiatus de couleur

très-répréhensible aujourd'hui à nos yeux, et ce qui ne l'empêche

pourtant pas d'être un beau génie, selon vous, selon moi aussi.

D'où vient donc que, malgré l'école romantique et l'immense progrès

qu'elle nous a fait faire, Racine restera debout? C'est que les qualités

sérieuses et vraies survivent aux défauts inhérents à l'époque et au

milieu où l'on vit. A mesure que les siècles suivants se débarrassent de

ces défauts, ils les pardonnent au passé. La première réaction est amère

et parfois injuste: il faut de la passion pour vaincre l'habitude et

implanter le progrès. Cela fait, la guerre cesse, les combattants

s'apaisent, et les vainqueurs sont les premiers à tendre la main aux

morts illustres. Cette nouvelle réaction en leur faveur est quelquefois

aussi ardente que l'a été celle qui les a dépossédés du rôle de modèles.

En deux ou trois siècles, les grands noms sont faits, défaits ou

refaits. Ils ne sont réellement consacrés qu'après l'épuisement des

réactions contraires; et alors, on sent pour eux une indulgence absolue,

qui n'est que justice absolue. De même qu'il n'est pas de grand

personnage historique qui n'ait eu dans sa vie quelque erreur ou quelque

tache, il n'est pas de grand artiste qui n'ait eu son côté faible ou

désordonné, et dont on ne puisse dire: il fut homme; ce qui n'empêche

pas d'ajouter: il fut grand.

Quand vous regardez les _Noces_ de Paul Véronèse, songez-vous à

critiquer les costumes, le local, les accessoires si peu appropriés au

temps et au sujet? La _Diane_ de Jean Goujon ne pèche-t-elle pas contre

toutes les règles de la statuaire du Parthénon? Sa riche et étrange

coiffure est-elle en rapport logique avec sa nudité? Les _Grâces_ de

Germain Pilon ne sont-elles pas de pure convention, comme formes et

comme ajustement? Quels sont les habitants d'une planète supérieure à la

nôtre qui ont posé pour _Moïse_, pour les _Sibylles_, pour l'_Adonis_ de

Michel-Ange? Si vous jugez avec le compas et avec le raisonnement, tous

ces chefs-d'oeuvre sont inadmissibles dans votre musée. Vous y recevrez

tout au plus l'Apollon du Belvédère, un bien joli petit monsieur, mais

qui ne pèse pas beaucoup auprès du _Christ vengeur_ de Michel-Ange. Il

est cependant plus élégant, plus correct. Il dut être l'idéal des dames

de son temps, alors qu'on se représentait le dieu des vers frisé et

parfumé comme Alcibiade. Il est charmant, ne vous fâchez pas, et le

Christ de la chapelle Sixtine, avec ses formes athlétiques et sa pose

terrifiante, n'est que sublime.

Permettez-moi de vous dire: Oui, Victor Hugo a des fantaisies Watteau

tout au beau milieu de ses fièvres dantesques; oui, ses statues ont des

jambes trop longues ou des poitrines trop étroites, comme celles des

divinités de Jean Goujon, ou des têtes trop grosses et des jambes trop

courtes, comme quelques-uns des personnages de Michel-Ange; oui,

l'ornement est quelquefois trop capricieux et trop prodigué chez lui,

comme chez Paul Véronèse, Titien, Giorgione et tous les artistes de la

Renaissance. Et c'est pour cela qu'il est un maître que l'on peut, que

l'on doit nommer à côté de ceux-là; c'est pour cela que, n'étant pas

toujours correct et charmant, il a, lui aussi, le malheur de n'être que

sublime.

--Allons, dit Théodore, je me laisse aller à tout ce que vous voudrez,

pourvu que vous me prouviez par quels endroits il est synthétique. Au

moins tous ceux que vous venez de me citer ont été d'accord avec

eux-mêmes; mais Victor Hugo ne me semble pas être _quelqu'un_, tant il

est multiple dans sa fantaisie. Je vous accorde qu'il a résumé par la

parole la grande peinture et la grande sculpture, qui ne semblaient pas

pouvoir y être contenues: c'est pardieu bien pour cela que je lui

reproche de n'avoir rien à lui en fait d'idées. Le talent est immense,

mais l'âme est incomplète, incertaine ou insaisissable. Voyons quelle

définition vous me donnerez d'un génie si chatoyant et si déréglé?

--Je vous répondrai comme je viens de le faire, en vous donnant, jusqu'à

un certain point, gain de cause, sauf à vous dire qu'on perd plus

souvent les bons procès qu'on ne les gagne, quand on plaide contre une

idée qui fait loi dans certains esprits. Je voudrais en vain vous

convaincra; si vous avez un parti pris contre les organisations à grande

extension, vous me direz toujours, et de tous, même de Shakspeare, et

surtout de Shakspeare: «Je veux qu'il se résume, qu'il se retienne,

qu'il se prononce, qu'il se fixe... ou qu'il se taise!»

--Ce serait dommage quant à celui-ci, dit avec aménité le bon Théodore;

et j'aime mieux lui passer ses excès. Mais expliquez-moi ce que vous

entendez par génie à grande extension?

--L'extension dans tous les sens, et c'est là ce qui caractérise les

véritable maîtres. Quand le divin Homère, au moment de mettre en

présence ses héros de cent coudées, s'interrompt tout à coup pour

décrire minutieusement le bouclier chargé de sujets et de figures, et

non-seulement l'objet d'art, mais encore les sept couches de cuir ou de

métal qui en assurent la solidité, il est certain qu'il pèche contre la

règle de la composition et contre l'intérêt dramatique, impitoyablement

suspendu pour faire place au goût de l'artiste et à la science de

l'armurier. Si quelqu'un se permettait aujourd'hui pareille chose....

--Victor Hugo se le permet! il vous arrête sur un détail, sur un

incident, et, après avoir bien posé son idée, il vous leurre de la

conclusion ou vous la fait attendre, par une véritable promenade de

propriétaire dans tous les palais de sa fantaisie.

--C'est vrai! répondit Julie. Qu'il soit donc maudit, le maladroit, et

qu'il s'en aille au panier de Théodore, avec ce bavard d'Homère, cet

insensé de Dante et ce possédé de Michel-Ange.

Et, comme Théodore riait de l'indignation de notre belle amie,

j'ajoutai:

--J'ai fini mon plaidoyer, car je ne vois rien de mieux que la

conclusion de Julie. A toutes vos critiques, nous répondrons: _c'est

vrai_; et vous voilà empaillé, cristallisé, momifié dans votre victoire

avec deux ou trois grands noms, Boileau, Voltaire, Racine, tout au plus.

--Et Raphaël, s'il vous plaît! et La Fontaine, et Béranger, et tant

d'autres qui ont du se contenir et se coordonner!

--Oh! certes, vous êtes en bonne compagnie, et vous nous rendriez jaloux

si vous en aviez le monopole: mais vous ne l'avez pas; nous réclamons.

--Vous n'en avez pas le droit; si vous admirez sincèrement les miens,

vous ne pouvez pas admirer les vôtres sans restriction.

--Il en est pourtant ainsi, et notre tolérance pour ce que vous appelez

nos défauts nous rend plus heureux et plus riches que vous puisque à la

liste de votre Panthéon, que nous signons des deux mains, nous pouvons

ajouter celle de tous ces pauvres qui s'appellent saint Jean, Homère,

Shakspeare, Michel-Ange, Puget, Beethoven, Byron, Mozart....

--Celui-là est à moi, je le retiens! s'écria Théodore.

--Allons donc! Est-ce qu'il est digne de votre sanctuaire? dit Julie. Et

don Juan? Vous ne voyez donc pas que c'est du romantisme?

--Je ne veux pas, répondit Théodore, que vous m'enrégimentiez dans une

école. Je ne suis pas si pédant que vous croyez, belle anarchiste. Je

n'ai jamais fait la guerre qu'à l'étiquette placée sur l'oeuvre du

romantisme, et si l'on n'eût jamais traité Racine de crétin, et

Despréaux de _monsieur_ Boileau, j'aurais laissé dire qu'il ne fallait

plus de lisières à la forme. Mais, sortons de ces distinctions qui

deviendraient trop subtiles et insolubles, si nous voulions ranger les

grands noms du passé, et même ceux du présent, en deux classes

tranchées. C'est au point de vue philosophique que je veux envisager les

choses: c'est à ce point de vue que je vous avoue ma préférence pour les

génies à idées nettes et à volontés soutenues; c'est à ce point de vue

que je vous demande si, en fait de génie, le premier rang appartient,

selon vous, à ceux qui ont le plus de défauts et non à ceux qui en ont

le moins?

--Voilà une question insidieuse et mal posée, dit Julie. Il faut nous

demander lequel nous préférons, du génie qui a le plus de qualités ou de

celui qui a le moins de défauts. Alors nous vous répondrons, c'est le

premier. Prenez vos balances, homme sage, et pesez la Nuit de

Michel-Ange avec la Vénus de Médicis; vous trouverez la première

beaucoup plus lourde d'invraisemblances et de sublimités; la seconde,

beaucoup plus légère de toutes façons; l'une réelle et jolie, qui vous

porte à la sensualité, l'autre impossible, mais idéale, et qui vous

porte à l'enthousiasme.

--Est-ce donc à dire, reprit Théodore, qu'il n'est possible d'avoir de

grandes puissances qu'à la condition d'avoir de grandes erreurs?

--Eh! eh! peut-être, dit Louise, qui semblait lire le journal et ne pas

écouter la conversation. L'inspiration n'est peut-être jamais complète

si elle ne s'est permis, à ses heures, d'être excessive; et il y a

longtemps que quelqu'un a dit; Là où il n'y a pas trop, il n'y a jamais

assez. Je crois que si l'on épluchait tes idoles, mon cher Théodore, on

y trouverait plus d'incorrections et de disproportions que tu n'en veux

avouer; et si, dans ce musée que tu t'es arrangé, il s'est glissé

quelqu'un d'incontesté, je crains fort qu'il ne soit pas incontestable,

ou qu'il ne soit pas tout à fait digne d'y prendre place.

--Allons, dit Théodore, me voilà battu, puisque la grand'mère s'en mêle.

Qui croirait à tant d'enthousiasme révolutionnaire sous ces bons et

chers cheveux blancs? Mais encore une fois laissons la question

littéraire, puisque vous voilà tous contre moi. Résolvez-moi seulement

la question philosophique. Dites-moi où est la synthèse par vous aperçue

dans ces deux nouveaux volumes.

Sommé de répondre, je répondis:

--Ces deux volumes sont une histoire personnelle. Vous demandez une

synthèse; eh bien, l'odyssée intellectuelle d'une existence de poëte,

c'est, j'espère, une synthèse qui se dégage et s'affirme. Faut-il y

trouver un titre plus explicite pour vous que celui de _Contemplations_;

appelons cela, si vous voulez, «Journal d'une âme.» Toute analyse bien

faite implique une synthèse prochaine, inévitable. Toutes les fois que

vous me peindrez admirablement et fidèlement comment une certitude vous

est apparue, j'en conclurai que cette certitude vous est déjà acquise;

et, quelle qu'elle soit, je ne vous accuserai plus de n'en avoir et de

n'en vouloir aucune.

Or, cette analyse s'est faite lentement, à travers de grandes agitations

et de terribles désespoirs; raison de plus pour qu'elle prouve. Il ne

faut point parler de ces choses-là trop à son aise. La plupart des

intellects humains est portée à une certaine docilité qui n'est pas le

fait des grands poëtes. Ceux qui, comme vous, s'absorbent de bonne heure

dans les études philosophiques vivent de bonne heure sur le fonds amassé

par les autres, et se font aisément un ensemble d'idées à leur usage.

Tout adepte d'une science posée et définie procède du connu à l'inconnu,

et, traîné sans secousse dans la voiture suspendue et arrangée par ses

maîtres, avance avec une tranquillité sage vers les sublimes horizons.

Le vrai poëte n'est pas né métaphysicien. Ce qu'il a appris facilement,

il l'oublie de même. Emporté par ses propres ailes, il veut aller au

hasard, tout tirer de son propre fonds et découvrir tout sans rien

chercher. Il ne médite guère; il rêve et contemple, il s'agite et il

souffre. Instrument exquis, il ne peut vibrer que sous un souffle libre

et divin. Nulle main humaine ne peut effleurer ses cordes sans les

briser ou les faire détonner.

Souvenez-vous que la poésie ne s'enseigne pas. Vous ferez des savants,

des industriels, des érudits, des géomètres, des théologiens, des

administrateurs, des virtuoses même; vous donnerez tout par

l'éducation, hormis la haute révélation de l'art, hormis l'inspiration

de la véritable poésie. Aucun livre, aucun professeur, aucun

enseignement, aucun conseil même, n'a jamais pu et ne pourra jamais

faire un poëte, un artiste; ne vous étonnez donc pas qu'un vrai poëte

vibre et frissonne à tous les vents qui passent. Plus il est grand, plus

le tressaillement est profond et invincible.

Vous vous levez tranquille et serein, vous, mon digne et cher ami. Vous

mettez votre manteau ou votre chapeau de paille, selon le temps qu'il

fait. Vous sortez avec un livre ou avec le souvenir d'un livre pour

regarder la nature et vous-même; et si votre propre logique s'en mêle,

c'est grâce à une foule de notions acquises qui vous ont fait un

tempérament doux, une philosophie soutenue, une individualité arrêtée:

je ne dis pas arrêtée stupidement et à jamais, Dieu m'en garde! mais

sagement et patiemment expectante. Tel n'est pas le poëte.

Il n'a dans l'arsenal de sa rêverie ni parapluie, ni paratonnerre, ni

livre qui lui serve d'arbitre, ni fonds de souvenirs classiques vénérés

et redoutés qui lui soit un thermomètre. Il s'en va à travers les champs

et les bois, ne commandant à aucun être, à aucune chose, attendant, naïf

et fièrement désarmé, que les choses et les êtres lui parlent, que

l'orage le ploie, que la fleur l'enivre, que le soleil l'embrase, que

les flots de la mer l'accablent; et ce qu'il aura vu, ce qu'il aura

senti, il vous le dira au retour; mais ne lui demandez pas au départ ce

qu'il vous rapportera de sourires ou de larmes, d'enthousiasme ou de

désolation. Il ne s'appartient pas. Si son âme est souffrante, il

remplira de deuil l'univers qui le force à chanter en mineur ou en

majeur, selon l'accord de sa lyre. S'il est heureux pour un moment, la

création lui révélera son éternelle beauté, son éternelle sagesse; mais

n'exigez pas que demain confirme aujourd'hui, ni qu'aujourd'hui soit la

conséquence apparente d'hier.

L'âme du poëte est mobile; si elle renfermait Minerve tout armée, elle

ne serait plus inspirée. Elle est faible et changeante à votre point de

vue: c'est-à-dire qu'elle est douée d'une force et d'une ténacité dont

vous ne pouvez distinguer et définir la source cachée. Il y a en elle un

mystère qui échappe à votre analyse et que peut seule vous révéler l'âme

qui possède et subit cette fatalité, tantôt délicieuse, tantôt

effroyable.

--Est-ce à dire, demanda Théodore, que le poëte soit un souverain

absolu, irresponsable? C'est admettre une royauté de droit divin contre

laquelle je vous avertis que je me révolte absolument.

--Oh! vous êtes libre de vous révolter, s'écria Julie. La poésie manque

absolument de mouchards et de gendarmes pour s'imposer aux

récalcitrants; c'est ce qui fait la force de son empire.

Le droit du poëte est toujours inoffensif, puisque chacun peut s'y

soustraire. L'usage bon ou mauvais de ce droit est le châtiment ou la

récompense de celui qui l'exerce. S'il ne soufflait que fureur et

désespoir, il rétrécirait son influence à celle des passions du moment;

mais quand il fait rayonner le beau et le vrai, il l'étend à jamais à

toutes les âmes. Quand la sienne est foncièrement belle et magnanime,

ses amertumes passent, Dieu les dissipe, et l'humanité toute entière

reçoit le bienfait de son inspiration.

--A la bonne heure! répondit Théodore; l'Apocalypse est une splendide

vision, mais elle se complaît dans trop de châtiments qui font Dieu

vindicatif et méchant. Saint Jean en rappela et prêcha l'amour, après eu

avoir prêché la colère.

--C'est, lui dit Julie en riant, qu'il avait trouvé sa synthèse.

Est-elle moins belle et moins vraie, parce qu'il a prédit la chute des

étoiles?

--Je crois, dis-je à mon tour, que nous arrivons à être tous d'accord.

Théodore nous accorde que les sibylles et les prophètes sont des esprits

très-orageux, et qu'ils n'en sont pas moins une grande famille

d'inspirés. Il me semble que Julie nous accorde aussi quelque chose:

c'est que l'inspiration est un trépied ou la vérité ne se révèle pas à

tout moment sereine et lucide, et que l'homme, quelque puissant, quelque

excité qu'il soit, est toujours cet être _obscur_ et torturé dont le

poëte lui-même nous exprime la douleur et la misère avec des cris si

profonds et si vrais. Donc ce poème, cette vie si troublée, si

_ondoyante et diverse_, comme eût dit Montaigne, est une suite de crises

fatidiques où l'effort gigantesque retombe parfois sur lui-même en

magnifiques divagations. C'est à ce prix que la lumière est aperçue dans

de meilleures jours, et c'est alors que le poëte trouve de ces clartés

grandioses qui couronnent son oeuvre et qui tout à coup le mettent

d'accord avec les plus grands et les plus sérieux penseurs de

l'humanité. Laissez-le donc lancer ces sinistres éclairs qui s'éteignent

trop vite à votre gré dans d'imposantes ténèbres. Ardent et sombre par

la nature de son génie, il a la flamme des volcans, leurs mystères

effrayants, leurs terribles explosions, leurs fêtes infernales; mais

ramené à Dieu par la douleur, après des crépuscules d'une suave

mélancolie, il a des splendeurs de soleil. La sérénité de l'espérance ne

peut habiter facilement cette âme froissée. Ne lui demandez pas les

molles quiétudes de l'inexpérience, les faciles mansuétudes de l'oubli.

C'est un archange foudroyé qui parle en elle, et ses heures de

soumission sont comptées. Il est né pour la lutte, il luttera toujours;

mais sa logique ardente consistera à savoir triompher toujours des

noires pensées et des amers abattements qui le torturent. L'humilité

chrétienne n'est pas son fait. Il est trop fort pour se soumettre avant

d'avoir trouvé à sa soumission une raison supérieure. Écoutez-le

constater la fatalité des choses suprêmes:

Je sais que vous avez bien autre chose à faire

Que de nous plaindre tous,

Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,

Ne vous fait rien, à vous!

* * * * *

Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,

Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum,

Que la création est une grande roue

Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un.

* * * * *

Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses,

Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit;

Vous ne pouvez avoir de subtiles clémences

Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit!

Voilà, sons la forme de la résignation un amer et sublime reproche que

sentent bien ceux qui ont vu la grande roue du destin écraser l'objet de

leurs plus saintes amours. Mais le poëte qui ose interroger Dieu et

commenter ses arrêts implacables, reçoit de Dieu même une sublime

réponse au fond de son coeur, et il s'écrie tout à coup:

Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,

Au fond de cet azur immobile et dormant,

Peut-être faites-vous des choses inconnues,

Où la Couleur de l'homme entre comme élément!

--Attendez! nous dit alors Louise; nous voici arrivés, vous et moi, je

pense, aux mêmes conclusions. Moi aussi, j'ai lu tout le livre dans la

journée; j'ai été si bouleversée et si pénétrée, que j'ai écrit à

l'auteur sous le coup de mon émotion.

--Quoi, mère! dirent les jeunes gens, vous avez écrit à Victor Hugo que

vous ne connaissez pas? Montrez-nous votre lettre!

--Va la chercher sur la table, me dit-elle, et tu nous la liras. Je n'ai

jamais eu l'intention de la lui envoyer. Les gens célèbres sont écrasés

de lettres indiscrètes. La mienne m'a soulagée; peut-être

résumera-t-elle votre conversation.

Voici la lettre de Louise; elle avait pour épigraphe les vers que je

venais de citer:

Peut-être faites-vous des choses inconnues,

Où la douleur de l'homme entre comme élément!

«Ne dites plus _peut-être_, ô poëte! Cette chose inconnue, c'est un

monde meilleur, c'est un doux paradis parmi tous ces astres que votre

génie peuple d'êtres plus ou moins punis, plus on moins rachetés. Oui,

parmi ces mondes innombrables, où la vie prend tous les modes et toutes

les formes de l'existence, il en est un pour nos enfants morts, pour ces

êtres appelés dans toute la fleur de leur innocence et de leur beauté.

C'est un monde heureux et plus élevé dans la sphère de l'esprit que le

nôtre. Nos larmes, qui sont des prières, et notre foi, qui est un

mérite, nous donneront le droit d'y pénétrer pour les y revoir. Elles

sont le ciment du pont invisible jeté sur les abîmes du ciel entre cet

Éden et notre terre d'exil.

«Vous le savez, vous l'avez dit, et vous l'avez dit comme personne au

monde ne saurait le dire: nos désirs et nos aspirations sont, au-delà de

ce monde étroit qui nous retient, le vrai monde, le monde réel; nos

malheurs et nos désastres ici-bas sont le rêve qui passe; les choses

célestes que nous croyons rêver sont le monde durable et assuré; et le

jugement qui nous emporte vers les régions funestes ou délicieuses de

l'univers, c'est notre liberté qui le prononce, c'est notre élan qui

imprime la direction de notre vol. Sous des figures et des symboles

divers, cette croyance est celle de tous les grands esprits de tous les

temps, des grands philosophes, des grands saints et des grands poëtes.

C'est celle de Byron et la vôtre; et quand votre pensée entrevoit cet

espoir et s'y élance, elle est une puissante autorité de plus dans la

somme de nos croyances et dans le trésor de notre foi.

«Songez-y, là-bas, sur votre rocher, il ne faut pas vous éteindre et

mourir comme les rois dans l'exil.

Agité de fureurs prophétiques, il faut sortir de cette tourmente et vous

oublier vous-même, pauvre père, homme désolé, souverain banni! Il ne

faut penser à vous que pour penser à tous; et vous, le plus souffrant de

tous, devenir le consolateur et le soutien de tous. C'est la mission du

poëte, car le vrai poëte est un voyant, et c'est en vous que cette

puissance exceptionnelle se manifeste le plus vivement de nos jours.

«Je ne vous demande pas de nous consoler mollement ou hypocritement des

maux de ce monde. Non, votre mission n'est pas de plaire aux égoïstes;

elle n'est peut-être pas non plus d'aggraver nos peines par une peinture

effroyable de la vie humaine et des fatalités de l'histoire. Le cadre de

vos tables est plus vaste, et sur la pierre de votre Sinaï, si vous

voulez parler à tous, c'est du Dieu bon qu'il faut leur parler.

«Vous l'avez compris, vous l'avez fait. Il y a toute une révélation dans

le livre que vous appelez _Aujourd'hui_. Quel autre que vous, dans ce

temps de petitesse intellectuelle et de scepticisme farouche, pouvait

espérer de la formuler et de la faire entendre? Ce don est plus grand,

plus sérieux que ne s'en doutent la plupart de ceux qui vous lisent, et

vous inspirez beaucoup d'enthousiasmes littéraires qui sont d'instinct

plus que de réflexion.

«Peu importe; si l'esprit que charme ou transporte votre parole est

saisi, à son insu, par la profondeur de votre pensée, il s'est élevé de

beaucoup au-dessus de lui-même, et vous avez ébranlé en lui le petit

édifice de sa froide raison au profit des croyances supérieures.

«Osez donc! On sait bien que ce n'est pas le courage qui vous manque

vis-à-vis des événements, mais peut-être n'avez-vous pas encore,

vis-à-vis de votre idéal, toute la confiance que vous lui devez. De là

peut-être ces angoisses, ces troubles mortels à l'idée de la

destruction, ces noires imaginations, ces frissons sur le trépied sacré.

Une sorte de panthéisme grandiose vous agite, la lumière vous inonde;

puis l'horreur des ténèbres vous saisit.... Ah! devrait-on, adepte

impatient, vous demander d'apaiser ce désordre sublime? Quel oracle

antique, parlant par la bouche des poëtes mystérieux et des prophètes

terrifiés, a mieux dépeint cette fièvre de l'inconnu qui vous dévore,

cette sueur froide que l'abîme côtoyé fait passer sur votre front, ces

transports de Titan, ces abaissements de rêveur, cette audace désespérée

et ces déchirements profonds; puis ces doutes, ces vertiges, cette

attraction des ténèbres, ce besoin de se reposer dans le vague de la

faiblesse humaine?

«Qui a jamais révélé dans des mots aussi grands que l'idée, dans des

images aussi colossales que le chaos, une lutte de cette nature et des

tourments intérieurs de cette portée? Personne! Le mal est nouveau, il

appartient à notre génération placée entre la foi et la négation, entre

l'espérance et le blasphème, entre la fureur sauvage et

l'attendrissement divin. Vous êtes la plus impétueuse personnification

de ce mal sublime, depuis le Manfred de Byron; vous êtes l'Hamlet des

temps modernes qui va s'arracher à la tombe d'Yorick et s'écrier, en

laissant retomber dans la fosse muette le crâne vide: «L'âme est

ailleurs!»

«Oui, oui, elle est ailleurs! Sortez-nous de vos doutes, et sortez-en

vous-même. Le temps est venu pour vous de terrasser l'esprit sombre

contre lequel vous avez si vaillamment lutté. Arrachez-vous de ces

tombeaux; laissez dormir ces ossements. Montez sans crainte vers ces

régions éclatantes où des images célestes, souvent entrevues, vont se

montrer à vous, plus limpides et plus sereines. Cherchez votre Béatrix

dans les cercles divins. Toute vision de poëte emporté dans l'extase est

une vérité pour qui sait lira à travers le symbole. Incompris, les

prophètes sont des insensés, et c'est ainsi que, de leur temps, le

vulgaire les juge.

«La vision de Platon, contemplant les âmes cramponnées à la poulie qui

les monte ou les descend dans le milieu dont le mal ou le bien de leurs

désirs les rend avides, est une folle imagination pour qui ne veut pas

dégager l'esprit de la lettre. Ces figures naïves de l'antiquité ne font

plus sourire quand on en a saisi le sens, et vos images à vous,

empreintes de toute la poésie de l'art moderne, s'éclaircissent plus

aisément pour laisser passer la vérité.

«Vous nous annoncez _Dieu_, vous nous annoncez la _fin de Satan_, déjà

esquissée si magnifiquement:

Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,

Lui dira: c'est donc toi!

* * * * *

Tout sera dit: Le mal expirera, les larmes

Tariront; plus de fers, plus de deuil, plus d'alarmes;

L'affreux gouffre inclément

Cessera d'être sourd et bégaîra: Qu'entends-je?

Les douleurs finiront; dans toute l'ombre, un ange

Crîra: COMMENCEMENT!

«Soyez pour nous ce génie bienfaisant qui, dans la petite sphère du

temps mesuré à nos destinées, nous fera entendre une de ces paroles qui

ne meurent pas avec nous; et si une pensée de doute, une sueur de

défaillance traversent quelquefois votre nouvelle contemplation,

recueillez dans l'air lointain ce cri d'une voix faible, mais sincère,

qui vous dit: «Marchez!»

--Oui, oui! s'écria-t-on autour de la table, qu'il marche et qu'il voie!

Et Julie ajouta:

--Il a assez vu la terre et les monstres qui rampent à sa surface, la

mort, la corruption, le silence, l'effroi, le néant! Le ciel commence à

se révéler à lui, et son oeil ardent interroge les destinées des astres.

Il en a encore peur, il les voit terribles, il y rêve des tourments et

des frayeurs inconnus aux hommes d'ici-bas; mais qu'il ouvre les yeux

encore plus haut, il y verra des lieux de délices, des sanctuaires de

rémunération, où l'âme qui a souffert et pardonné aux hommes leurs

clameurs, à Dieu son silence, trouvera dans une lumière toujours plus

pure, le mot toujours plus transparent de son obscure et triste destinée

d'aujourd'hui.

--Vous voilà dans le Ciel de Jean Reynaud, dit Théodore, et vous croyez

que votre poëte y montera avec lui?

--Il y montera de son côté par le chemin qui lui est ouvert, répondit

Julie; tous ceux qui ont des ailes se rencontrent à une certaine

hauteur, et là, le poëte voit clair dans la métaphysique comme le

métaphysicien dans la poésie. Croyez bien que déjà leurs rayons se

rencontrent et se pénètrent, à leur insu peut être, mais

inévitablement. Quand ces lumières divines se rallument sur la terre,

elles entrent dans toutes les grandes intelligences presque

simultanément.

--Vous arrangez tout cela à votre guise, reprit Théodore. Ces inspirés

ne sont nullement d'accord entre eux; Jean Reynaud n'admet guère les

purs esprits, et Victor Hugo veut anéantir la matière. Son monde futur

n'est qu'apparence et transparence, tandis que celui de Pierre Leroux

est encore plus positif que celui de Jean Reynaud; il nous interdit la

sortie de ce monde maudit, et j'avoue que son système, aussi beau, aussi

ingénieux, aussi éloquemment exposé que les autres, me paraît le plus

admissible.

--Dieu ne dira jamais le fin mot à aucun homme d'ici-bas, si grand que

cet homme puisse être, dit Ernest qui venait d'entrer et qui écoutait;

mais il envoie aux grands penseurs comme aux grands songeurs des rêves

qui ne différent pas tant les uns des autres que vous voulez bien le

dire. La forme varie dans l'imagination et dans le raisonnement, mais le

fond paraît reposer sur un même foyer d'espérance, la liberté

progressive pour tous les êtres, commençant à avoir conscience

d'elle-même chez l'homme terrestre, et lui permettant de hâter ou de

ralentir son développement à travers le temps et l'éternité;

l'immortalité pour tous; la conscience, la mémoire, la joie au réveil

des bons et des sages; le renouvellement des épreuves pour les mauvais

et les fous, avec la réhabilitation pour tous après l'expiation. Moi,

j'y crois beaucoup. Et vous autres?

--Qui sait? dit Théodore.

--Moi, j'y crois fermement, s'écria Julie.

--Croyons-y tous, dit Louise. Pourquoi nous plairions-nous au doute,

quand nos imaginations voient le ciel ouvert, quand nos coeurs sentent

une bonté et une justice divines, et quand les plus belles intelligences

de ce monde prennent leur plus magnifique essor dès qu'elles entrent

dans cette lumière?

Nous en étions là quand on ouvrit la _Presse_ pour lire l'excellent

compte rendu de M. A. Peyrat sur le livre de M. Vacquerie. Nous fûmes

tous fiers d'être arrivés au même avis que cet écrivain éminent, quant à

la question littéraire en général et au livre en particulier.

Montfeuilly, 10 juin 1856.

Autour de la table · 第 7 / 66 题