VI

Dans un faubourg qui se trouve au nord-est de la ville, j’ai vu le

bourdonnement des métiers, des travailleurs, mais des travailleurs

heureux, des métiers propres, paisibles, patriarcaux, où le rude effort

ne se sent pas. Pour aller là, il faut descendre une large sente

pierreuse, toujours animée et emplie de fine brume solaire où tout passe

sans bruit, les jeunes hommes assis sur des ânes, tout à l’extrémité de

la croupe, les jambes pendantes, les femmes avec des amphores, graciles

et souriantes, les vieillards dans leurs grandes robes flottantes. Parmi

le faubourg, ce sont des ruelles étroites, entre deux murs, et puis des

places, où de pauvres arbres font un peu d’ombre claire.

Là, des hommes tissent de la laine blanche toute la journée. Les fils

tendus au long des murs viennent se croiser sur l’étroit métier où

l’homme travaille, assis sur un escabeau de bois. Je ne me lasse pas de

les regarder: c’est toujours une belle chose que de contempler le bon

travail humain. Mais ici quel calme, quel silence, quelle élégance dans

les gestes et dans l’action! Je crois voir ces tisserands aux mouvements

précis qui sont figurés sur les sarcophages égyptiens. Ces hommes

jeunes, silhouettes vives sur les murailles grises que vient fouiller le

soleil à travers les figuiers des places, me semblent légendaires. Pour

nous, le travail, c’est la misère et la douleur. Et voici de braves gens

qui font leur tâche en paix, au fil des heures, sans hâte, sans

tristesse comme sans joie, de braves gens qui s’occupent au bon travail

humain, sans penser même, tout doucement, dans le soleil...

Plus loin, il y avait deux vieux, assis sous un arbre, qui cousaient

ensemble les minces bandes d’étoffe sorties des métiers, pour en faire

des robes et des boubous. Tout près d’eux étaient quatre puits larges et

peu profonds. C’est là que les Foulbés préparent l’indigo, le noir et

l’ocre qui servent à la teinture des étoffes. Le soleil inondait de

lumière les jardinets enclos de murs délabrés; même ici, dans ce

faubourg de travailleurs, je ressens l’impression du premier jour, sur

la place de Binder, celle d’une vie éteinte et ralentie. Je pense que

depuis des siècles, les mêmes hommes sont là, tissant la laine de père

en fils, sans mauvaises pensées, sans chagrins.

A Binder, il n’y a pas de maçons; les maisons y sont pauvres et tombent

en ruines. C’est un dur métier, de construire une maison. Les Foulbés

tissent la laine, cousent les étoffes, cultivent leur petit champ de

coton, et conduisent leurs longs troupeaux de bœufs et de génisses.

Travaux des champs, travaux des villes, mais travaux propres, travaux

nobles qui n’abaissent pas l’homme, qui ne dégradent pas la pauvre

machine humaine. Ici, les gestes du travail, comme les gestes du repos,

sont empreints d’élégance et de majesté.

Le grand rêve du primitif Islam se poursuit dans l’action. Comme les

fils de coton s’enchevêtrent dans l’écheveau, je me plais à supputer

tous les rêves d’autrefois, rêves du premier Islam, rêves du pasteur

dans le désert, tissus ensemble dans ces âmes primitives.

Terres de soleil et de sommeil · 第 29 / 54 题