III

J’ai vu Binder mourante. Pendant deux jours, j’ai erré parmi ses ruelles

paisibles et ses clairs faubourgs. Ce que j’ai vu, c’est de la douceur,

de la grâce, de la noblesse. Beaucoup de misère aussi. Depuis que Binder

est sous la domination des Allemands, la ville a perdu de son

importance.

Les Foulbés ne peuvent s’habituer au joug germanique, trop brutal pour

ces êtres délicats et raffinés, trop peu respectueux de leurs coutumes

et de leurs traditions. Beaucoup sont morts dans les grands travaux de

route entrepris par les Allemands; d’autres sont partis ailleurs vers

les espaces libres, loin de toute contrainte. La ville a aujourd’hui un

air d’abandon, presque de ruine, qui ajoute à son charme secret. Elle

est propre pourtant, et malgré sa tristesse--celle de toutes les villes

où l’Islam est maître--on s’y sent heureux et reposé.

Pendant deux jours, je me suis cru en dehors du temps. Je me suis perdu

au milieu des jardins enclos de murs, loin de la vie, loin du présent,

et, pendant deux jours, les heures n’ont plus coulé, abolies dans un

songe sans fin. Ce n’est point la mort que l’on sent ici, mais des

existences diminuées, obscures, toutes pareilles. A les approcher, il me

semble que je m’améliore. Parmi ces maisons nues, qu’ornent seules les

grandes amphores emplies de mil, près de l’étable où rentrent le soir

les bœufs et les génisses aux yeux brillants, j’imagine un roman

impossible et délicieux, celui de la vie primitive, toute de pureté sans

austérité, dans le demi-sommeil des songes inachevés, pleine de candeur

et d’innocence...

Sur la place, des hommes passent, vêtus de longs boubous de laine

blanche finement brodée. Ils sont tous semblables, délicats et souples,

aux gestes gracieux. Ils ont le nez court, légèrement busqué, la bouche

sinueuse et spirituelle, le regard caressant comme celui des Sémites.

Nulle ardeur de vivre n’est en eux, nulle tension d’âme ni de pensée. On

pense à ces belles races de lévriers, aux attitudes nobles, mais

paresseuses.

Que j’aime leur geste d’insouciance aux questions qu’on leur adresse, de

jeter les deux mains en avant, la paume en dessus, avec cet

imperceptible mouvement des épaules qui semblent lasses... Geste

d’insouciance humaine, de découragement humain, sans nulle spiritualité;

un geste qui n’est pas de la désespérance métaphysique, mais un pauvre

geste de vérité, avec une lassitude presque physique. Les deux mains

jetées vers la terre, c’est-à-dire un geste vraiment terrestre, celui

qui s’adresse à la terre, non au ciel.

C’est tout l’Islam, mais non l’Islam du Nord, absorbé dans des pratiques

étroites, plein d’inquiétude et de violence, qui est le grand arrêt de

la vie, l’annonce même de la mort parmi la vie. Mais le bon Islam des

premiers temps, la bonne parole de Mahomet, la foi des pasteurs.

Religion de la vie alors, et beaucoup plus que le christianisme;

religion de la vie, qui s’accommode à elle, qui la prend telle qu’elle

est, sans la brusquer ni la violenter, Religion occupée de la terre,

très peu mystique. Ici, plus qu’à Fez, plus qu’à Constantinople, plus

même qu’à Téhéran, nous pouvons comprendre le véritable sens de l’Islam.

Quel étonnement de le retrouver pur, intact, tel sans doute qu’il était,

lorsque les disciples, près de la tente et des troupeaux de moutons,

écrivaient les paroles du maître sur des feuilles de palmier. Un

voyageur qui, vers le milieu du siècle dernier, avait passé de longues

années au Soudan et dans toute l’Afrique musulmane, le comte d’Escayrac

de Lauture, avait été surpris de trouver dans le fond du désert les

mœurs, la langue et la religion de l’Islam conservées avec une

merveilleuse pureté, au lieu que cette religion était déformée et

enlaidie dans les centres de civilisation urbaine de l’Afrique du Nord

et de l’Asie[11]. A Binder, dans ce canton de foi primitive et

simplifiée, nulle des superstitions et des dévotions étroites de la

Syrie ou de l’Égypte ne sauraient exister; les derviches et les oulémas

fanatiques du Maroc y seraient des incompris. «A force de simplifier sa

religion, dit Renan en parlant de l’Arabe bédouin[12], il en vient

presque à la supprimer; c’est assurément le moins mystique et le moins

dévot des hommes. La religion ne dégénère jamais en crainte servile; le

monothéisme est moins pour lui une religion positive qu’une manière de

repousser la superstition.» Ce jugement s’appliquerait en quelque

manière au Foulbé. Non pourtant qu’il arrive à supprimer sa religion. Sa

religion est toute sa vie; elle l’occupe tout entier; elle est comme la

contexture de toute sa vie. Mais à cause de son idéalisme, de sa

primitivité, de son insouciance peut-être, le Foulbé méprise les

observances exactes du culte. J’ai remarqué qu’il ne pratiquait pas

régulièrement l’ablution. Sans doute la saison sèche n’est pas favorable

à l’exécution de ce rite. Mais le «teyemmum», ou ablution avec du sable,

institué par le Prophète pour les pays dépourvus d’eau, leur est

totalement inconnu. Ils boivent le dolo, une bière de maïs fermenté. Ils

observent l’esprit et non la lettre. N’est-ce pas la pensée même du

Koran, sa véritable pensée première?

[11] _Le désert et le Soudan_, études sur l’Afrique au nord de

l’Équateur, par M. le comte d’Escayrac de Lauture, Paris, 1853, ap.

Renan, _Mélanges d’histoire et de voyage_, Paris, 1878, page 300,

305 et 310.

[12] _Loc. cit._, page 312.

Terres de soleil et de sommeil · 第 27 / 54 题