J’ai vu Binder mourante. Pendant deux jours, j’ai erré parmi ses ruelles
paisibles et ses clairs faubourgs. Ce que j’ai vu, c’est de la douceur,
de la grâce, de la noblesse. Beaucoup de misère aussi. Depuis que Binder
est sous la domination des Allemands, la ville a perdu de son
importance.
Les Foulbés ne peuvent s’habituer au joug germanique, trop brutal pour
ces êtres délicats et raffinés, trop peu respectueux de leurs coutumes
et de leurs traditions. Beaucoup sont morts dans les grands travaux de
route entrepris par les Allemands; d’autres sont partis ailleurs vers
les espaces libres, loin de toute contrainte. La ville a aujourd’hui un
air d’abandon, presque de ruine, qui ajoute à son charme secret. Elle
est propre pourtant, et malgré sa tristesse--celle de toutes les villes
où l’Islam est maître--on s’y sent heureux et reposé.
Pendant deux jours, je me suis cru en dehors du temps. Je me suis perdu
au milieu des jardins enclos de murs, loin de la vie, loin du présent,
et, pendant deux jours, les heures n’ont plus coulé, abolies dans un
songe sans fin. Ce n’est point la mort que l’on sent ici, mais des
existences diminuées, obscures, toutes pareilles. A les approcher, il me
semble que je m’améliore. Parmi ces maisons nues, qu’ornent seules les
grandes amphores emplies de mil, près de l’étable où rentrent le soir
les bœufs et les génisses aux yeux brillants, j’imagine un roman
impossible et délicieux, celui de la vie primitive, toute de pureté sans
austérité, dans le demi-sommeil des songes inachevés, pleine de candeur
et d’innocence...
Sur la place, des hommes passent, vêtus de longs boubous de laine
blanche finement brodée. Ils sont tous semblables, délicats et souples,
aux gestes gracieux. Ils ont le nez court, légèrement busqué, la bouche
sinueuse et spirituelle, le regard caressant comme celui des Sémites.
Nulle ardeur de vivre n’est en eux, nulle tension d’âme ni de pensée. On
pense à ces belles races de lévriers, aux attitudes nobles, mais
paresseuses.
Que j’aime leur geste d’insouciance aux questions qu’on leur adresse, de
jeter les deux mains en avant, la paume en dessus, avec cet
imperceptible mouvement des épaules qui semblent lasses... Geste
d’insouciance humaine, de découragement humain, sans nulle spiritualité;
un geste qui n’est pas de la désespérance métaphysique, mais un pauvre
geste de vérité, avec une lassitude presque physique. Les deux mains
jetées vers la terre, c’est-à-dire un geste vraiment terrestre, celui
qui s’adresse à la terre, non au ciel.
C’est tout l’Islam, mais non l’Islam du Nord, absorbé dans des pratiques
étroites, plein d’inquiétude et de violence, qui est le grand arrêt de
la vie, l’annonce même de la mort parmi la vie. Mais le bon Islam des
premiers temps, la bonne parole de Mahomet, la foi des pasteurs.
Religion de la vie alors, et beaucoup plus que le christianisme;
religion de la vie, qui s’accommode à elle, qui la prend telle qu’elle
est, sans la brusquer ni la violenter, Religion occupée de la terre,
très peu mystique. Ici, plus qu’à Fez, plus qu’à Constantinople, plus
même qu’à Téhéran, nous pouvons comprendre le véritable sens de l’Islam.
Quel étonnement de le retrouver pur, intact, tel sans doute qu’il était,
lorsque les disciples, près de la tente et des troupeaux de moutons,
écrivaient les paroles du maître sur des feuilles de palmier. Un
voyageur qui, vers le milieu du siècle dernier, avait passé de longues
années au Soudan et dans toute l’Afrique musulmane, le comte d’Escayrac
de Lauture, avait été surpris de trouver dans le fond du désert les
mœurs, la langue et la religion de l’Islam conservées avec une
merveilleuse pureté, au lieu que cette religion était déformée et
enlaidie dans les centres de civilisation urbaine de l’Afrique du Nord
et de l’Asie[11]. A Binder, dans ce canton de foi primitive et
simplifiée, nulle des superstitions et des dévotions étroites de la
Syrie ou de l’Égypte ne sauraient exister; les derviches et les oulémas
fanatiques du Maroc y seraient des incompris. «A force de simplifier sa
religion, dit Renan en parlant de l’Arabe bédouin[12], il en vient
presque à la supprimer; c’est assurément le moins mystique et le moins
dévot des hommes. La religion ne dégénère jamais en crainte servile; le
monothéisme est moins pour lui une religion positive qu’une manière de
repousser la superstition.» Ce jugement s’appliquerait en quelque
manière au Foulbé. Non pourtant qu’il arrive à supprimer sa religion. Sa
religion est toute sa vie; elle l’occupe tout entier; elle est comme la
contexture de toute sa vie. Mais à cause de son idéalisme, de sa
primitivité, de son insouciance peut-être, le Foulbé méprise les
observances exactes du culte. J’ai remarqué qu’il ne pratiquait pas
régulièrement l’ablution. Sans doute la saison sèche n’est pas favorable
à l’exécution de ce rite. Mais le «teyemmum», ou ablution avec du sable,
institué par le Prophète pour les pays dépourvus d’eau, leur est
totalement inconnu. Ils boivent le dolo, une bière de maïs fermenté. Ils
observent l’esprit et non la lettre. N’est-ce pas la pensée même du
Koran, sa véritable pensée première?
[11] _Le désert et le Soudan_, études sur l’Afrique au nord de
l’Équateur, par M. le comte d’Escayrac de Lauture, Paris, 1853, ap.
Renan, _Mélanges d’histoire et de voyage_, Paris, 1878, page 300,
305 et 310.
[12] _Loc. cit._, page 312.