Frida, radieuse, tenait à pleins bras une énorme gerbe de fleurs sauvages.
--Tenez, en voilà, des fleurs!
Elle les jeta sur le canapé et commença à les arranger en bouquets.
--C'est madame qui a cueilli tout ça? dit Günther.
--Je pense!
--Ah! bien, madame n'a pas perdu son temps.
Frida devint sérieuse:
--Ne dites pas comme cela, Günther, je vous en ai déjà prié. Dites: «Ah!
bien, madame, vous n'avez pas perdu votre temps.»
--Mais... c'était par respect, madame.
--Cela n'a rien à voir avec le respect. Günther... Et puis, moi, ce n'est
pas votre respect que je veux: c'est votre amitié.
--Oh! madame... fit Günther tout étourdi.
--C'est comme cela. Avez-vous fini de ranger ici?
--A peu près, madame.
--Merci... Ah! Kate, voulez-vous être gentille?
--Mais oui, madame.
--Il n'y a plus du tout de gâteaux à thé, mon enfant. Voulez-vous aller en
chercher à Steinbach?
--J'y vais tout de suite, madame.
Kate n'était pas seulement ravie d'aller flâner un peu: elle était
contente d'obéir à Frida, qu'elle aimait pour sa grâce et sa bonté, et
pour d'autres raisons encore dont elle ne se rendait pas clairement
compte. Par tout ce que Frida, dans ses propos familiers, laissait
entrevoir de ses rêves humanitaires et de ses utopies charitables, Kate
devinait confusément que les idées de sa maîtresse impliquaient une
tolérance candide et presque illimitée. Sans doute la grâce chaste de
Frida inspirait à la ribaude un respect involontaire, et elle eût été
écrasée de honte, pensait-elle, si la dame avait su comment elle vivait:
mais elle était sûre que, même alors, Frida ne l'eût pas traitée rudement.
Et, enfin, depuis qu'elle soupçonnait Frida d'avoir un amant, sans croire
pour cela la distance morale abrégée entre elles deux, Kate la chérissait
encore davantage.
--Ça m'aurait surpris si elle s'était fait tirer l'oreille, grogna
Günther. Allons, va, et ne t'attarde pas à causer avec les garçons.
--Ça lui arrive donc quelquefois? dit Frida.
--Que trop, madame.
--Mais Kate est une fille sage, et elle sait ce qu'il est permis de dire
et d'entendre.
--Pardi! fit la ribaude.
--Vous croyez toujours le bien, vous, madame, dit le garde.
--C'est meilleur que de croire le mal, et ça ne coûte pas plus cher. Et,
parfois, on fait naître le bien en y croyant... Allez, Kate, et ne soyez
pas trop longtemps tout de même.
Quand la fille fut sortie:
--Vous êtes trop bonne pour elle, madame, dit le vieux.
--Et vous, un peu grondeur et défiant, Günther.
--J'ai mes raisons pour ça, madame... Elle n'a plus que moi; je n'ai plus
qu'elle. Sa sagesse est le plus clair de son bien. Aussi j'y veille. Je ne
veux pas avoir de reproches à me faire ni en recevoir des morts...
--Eh bien, il faut lui dire cela, mais doucement, et, surtout, il faut lui
faire sentir que vous l'aimez bien.
Frida finissait d'arranger les fleurs dans la jardinière. Elle se recula
un peu pour juger de l'effet:
--Est-ce joli comme cela, Günther?
--On peut le dire, madame!
--Cela lui fera, plaisir... J'ai si grand'peur qu'il ne soit triste!
--Pourquoi, madame?
--Ces choses horribles qui se sont passées à Marbourg... Cela a tant dû
lui coûter d'être obligé d'en venir là!
--Oh! moi, madame, si j'étais à la place de monseigneur, ce n'est pas ça
qui m'empêcherait de dormir.
--Günther!
--Voulez-vous mon opinion? On n'en a pas encore assez dégringolé.
--Comment pouvez-vous dire cela, Günther? Songez qu'on a ramassé, parmi
les morts, des femmes et des enfants.
--C'est fâcheux, je ne dis pas. Mais c'est leur faute. Pourquoi se
trouvaient-ils là? Ce n'était pas leur place. Quant aux autres...
--Il y avait peut-être parmi eux bien des souffrants, des désespérés. Les
riches sont quelquefois bien durs pour les pauvres. Tout n'est pas pour le
mieux dans la société, Günther.
--Oh! moi, madame, je n'en cherche pas si long. Il faut des riches et des
pauvres, parce que ça s'est toujours vu, que ça se verra toujours et que
ça ne cesserait que pour recommencer. Il est probable que c'est dans la
nature... Ceux qui veulent tout changer dans le gouvernement sont, la
plupart, des fainéants et des pas-grand'chose, je l'ai souvent remarqué.
D'ailleurs, si vous voulez mon idée, ce n'est peut-être pas pour être
heureux que nous avons été mis sur la terre. Et, d'un autre côté, si
chacun acceptait son lot et faisait son devoir dans le coin où il est, il
resterait peut-être encore bien de la misère, mais il y en aurait moins,
c'est moi qui vous le dis.
--En d'autres termes, Günther, si on ne cherche pas à rendre les hommes
meilleurs et plus charitables, on n'arrivera jamais à les rendre moins
malheureux?
--C'est bien ce que je pense, madame.
--Oui, mais, pour que les pauvres puissent devenir meilleurs, ne faut-il
pas que les riches le deviennent d'abord eux-mêmes? N'est-ce pas à eux de
commencer?
--C'est vrai. Mais, qu'est-ce que vous voulez? On ne peut pas les forcer.
--Qui sait? On peut du moins les obliger à réfléchir... Je crois que c'est
là l'idée du prince... Il veut être avant tout le roi des pauvres gens.
--Qu'il soit béni pour cette idée-là! Mais, voyez-vous, il y a tout de
même bien des malheureux qui le sont par leur faute, parce qu'ils ne
veulent pas travailler ni obéir. Et ça, on ne peut rien y faire. Enfin,
selon moi, monseigneur est trop bon; il rêve des choses qui ne sont pas
possibles, il a des idées qu'on n'a jamais eues dans son rang... Je ne
vous fâche pas, madame?
--Non, Günther...
Frida se taisait. Les réflexions du garde l'avaient frappée. La vie avait
été plutôt dure à ce vieil homme: à partir de quatorze ou quinze ans, le
travail de la terre, des journées de douze heures pour des récoltes
souvent maigres et dont le plus clair était emporté par les fermages; puis
quinze ans à l'armée, trois campagnes où il avait risqué sa peau pour la
poignée d'écus de son réengagement; le retour au pays et, de nouveau,
pendant trente-cinq ans, la pauvreté laborieuse jusqu'au jour où Hermann
lui avait confié la garde du château. Or, Günther était résigné; il
l'avait même été avant la modeste aubaine échue à sa vieillesse. «Ce n'est
peut-être pas pour être heureux que nous avons été mis sur la terre,»
avait-il dit. Si c'était vrai? Si les résignés seuls avaient raison?
Mais leur résignation supposait un dieu-providence et la survivance
personnelle des âmes. Frida n'y croyait point, et, dès lors, la foi des
pauvres gens lui semblait une duperie vraiment trop forte. Elle se
désolait et s'irritait en pensant à l'effroyable quantité de maux que
l'attente d'une justice éternelle leur faisait accepter, aux traites
lamentables tirées par la misère humaine sur un dieu qui se déroberait à
l'échéance. Et, ne dût-il point se dérober, les hommes en auraient-ils
moins souffert? L'injustice et la douleur, même transitoires, gonflaient
d'indignation le coeur de la jeune révoltée, et les créatures bonnes et
simples qui se soumettaient, comme Günther, l'emplissaient à la fois de
surprise et d'une indicible compassion.
Et, toutefois, bien qu'elle n'obéît elle-même à aucune croyance ni à
aucune loi imposée ou révélée, l'antiquité et l'efficacité merveilleuses
de la foi et de la règle qui dirigeaient les rudes pensées et l'humble vie
du vieil homme imposaient à Frida. Plusieurs fois, elle s'était demandé ce
que pensait d'elle, dans le secret de sa conscience, cet honnête et fruste
représentant de la tradition. Cette idée lui était intolérable qu'il pût
croire qu'elle était la maîtresse du prince. Pourtant, elle admettait en
théorie, avec ses amis les révolutionnaires, la légitimité de l'amour
libre, et elle ne le condamnait point chez les autres. Mais elle était
invinciblement chaste. Sa chair était aussi endormie qu'une chair d'enfant;
même aux côtés d'Hermann, la langueur dont elle était quelquefois
enveloppée était pure de désirs: c'était un charme qui avait comme peur
des caresses et qu'en effet toute caresse trop expressive et trop appuyée
eût désagréablement rompu. Et ainsi, quoiqu'elle repoussât les principes
séculaires au nom desquels le vieux soldat la jugeait sans doute, elle ne
pouvait supporter la pensée d'être condamnée par lui.
Elle cessa un moment d'arranger ses fleurs, regarda Günther bien en face
et reprit avec beaucoup de gravité:
--Non, Günther, vous ne me fâchez pas... Et même je vous demande de vous
enhardir tout à fait... J'ai un poids sur le coeur dont je veux me
délivrer... Vous aimez le prince Hermann? Vous lui êtes tout dévoué?
--J'appartiens à monseigneur. Il peut me demander ce qu'il voudra, y
compris mon sang.
--Et non seulement vous l'aimez, mais vous l'estimez?
--Oh! madame, ce mot-là... de moi à lui!
--Répondez. Vous le croyez incapable de faire une mauvaise action, de
manquer à ce que vous regardez, vous, dans votre condition, comme un
devoir essentiel?
--Oui, madame... Mais je ne comprends pas bien.
Ce que Frida avait à dire était encore plus embarrassant qu'elle n'avait
cru. Enfin, elle trouva ceci:
--Quelle est votre idée au sujet de la princesse Wilhelmine?
--Je n'en ai pas, madame. Je ne l'ai jamais guère vue. On dit qu'elle est
un peu fière, et qu'elle ne se montre pas souvent.
--Est-ce que vous croyez qu'elle a lieu d'être malheureuse?
--Comment saurais-je cela, madame?
--Je vous supplie de répondre, Günther. Votre réponse m'importe beaucoup,
mais beaucoup! parce que vous avez l'âme droite et que, moi, je vous
estime.
Et, prenant tout à coup son parti:
--Quand le prince vient ici, que pensez-vous de lui et de moi?
Günther était fort troublé:
--Je ne pense rien, madame. Les grands sont les grands, et je ne sais pas
ce que je ferais si j'étais prince...
Elle l'arrêta sur ce mot:
--Il ne faut pas dire cela, Günther. Les princes sont des hommes, et vous
avez le droit de les juger d'après l'idée que vous vous faites du bien et
du mal.
Mais Günther se dérobait:
--Je suis entièrement dévoué à monseigneur. J'exécute les consignes qu'il
me donne, sans faire d'observation, même au dedans de moi. Je n'ai pas
besoin de savoir pour obéir.
Il ajouta, comme malgré lui:
--Et, même, j'aime autant ne pas savoir.
--Ah! vous voyez bien que vous pensez quelque chose!
Le vieux garde rougit comme une jeune fille:
--Moi, madame?
Alors, Frida:
--Vous me reprochiez tout à l'heure de croire toujours le bien. Et moi, je
vous dis: «Günther! Günther! ne croyez pas le mal!»
La pureté de son regard et la franchise de son accent témoignaient pour
elle. Ce fut du moins l'avis de Günther. Il se rendit compte que ce
singulier appel à son jugement et cette justification inattendue étaient
le plus grand honneur qu'on lui eût fait dans sa vie de pauvre homme. Très
ému, il balbutiait:
--Quoi! c'est vous qui... à moi... à moi...
Les yeux brouillés et ne sachant plus ce qu'il faisait, il prit l'une des
petites mains et la baisa:
--Non, non, madame, je ne le crois plus.
Frida était rayonnante:
--Merci, Günther, dit-elle... Et, maintenant, savez-vous ce que nous
allons faire? Je n'ai pas assez de fleurs pour mettre dans tous les vases,
et j'en ai vu de si belles, là-bas, au bord de l'étang... Mais je n'ai pas
pu les atteindre. Venez avec moi: vous me les cueillerez...
--Tout ce que vous voudrez, madame, dit le vieux avec effusion.
--Il est admirable, cet étang, et si bleu! si bleu!
--Oui, l'étang de la Dame.
--On l'appelle comme cela? je parie qu'il y a une histoire?
Günther fit signe que oui.
--Une histoire d'amour?
--Naturellement.
--Et de mort?
--Dame!... C'est bien souvent la même chose.
--C'est vrai... c'est souvent la même chose... Vous me la raconterez en
marchant, Günther.