Restée seule avec le prince:
--Alors, dit-elle, c'est vrai, c'est bien vrai? vous autorisez la
manifestation?
Il vit qu'elle était décidée à parler, quoiqu'il fît, et qu'il ne pourrait,
cette fois, se dérober à une explication.
--Ma parole est engagée, répondit-il. Et, quand je voudrais la retirer, il
n'est plus temps.
--Il serait encore temps si vous vouliez.
--Eh bien, donc, je ne veux pas.
--Mais savez-vous que vous vous perdez?
--On me l'a déjà dit; mais rien n'est moins sûr. Mon opinion est que les
manifestants rentreront paisiblement dans leurs maisons après avoir fait
connaître leurs voeux, comme c'est leur droit.
--Leur droit? Ne voyez-vous pas que, quand bien même, par impossible, ils
ne commettraient aujourd'hui aucune violence, ce prétendu droit de
remontrance publique serait la négation de votre droit à vous, de ce droit
royal qui est, en somme, leur meilleure sauvegarde à eux.
--Des mots!... Ils souffrent: je leur laisse la liberté de la plainte.
--Une plainte qui s'exhale par des milliers de bouches et qui se promène
par les rues n'est plus une plainte, mais une menace. Ils souffrent? Eh!
croyez-vous qu'il n'y ait de souffrances que de leur côté? Il y en a aussi
du nôtre. Surtout il y en aurait si vous désertiez votre poste. Pensez à
cela; pensez à tous ceux qui sont derrière vous: à votre noblesse, à votre
armée, à tant de braves gens qui se feraient tuer sur un mot de vous et
qui, étant à vous, ont mis en vous leur confiance. Tous ceux-là, si
l'émeute éclate et ne rencontre, par votre faute, qu'une résistance
incertaine et tardive, tous ceux-là, dont vous avez charge, voyez à qui
vous les livrez, vous, leur maître et leur défenseur.
--Je suis le défenseur des autres aussi, répondit Hermann. Ne suis-je roi
que pour monter la garde autour des privilèges et des coffres-forts des
satisfaits? Car on dirait qu'un souverain n'est aujourd'hui qu'un gendarme
au service des propriétaires! Je n'accepte point ce rôle. Vous me sommez
d'être roi? Eh bien, je ramène la royauté à sa fonction primitive, qui est
de protéger d'abord les humbles et les petits. Je veux être avec ceux qui
pâtissent le plus. Une grande part de ce qu'ils demandent est juste; j'en
suis sûr: j'ai étudié les questions. Vous ne savez pas ce que sont
certaines vies de pauvres. Et comment en auriez-vous même une idée? Vous
n'avez jamais vu cela que de si loin! Moi, je sais; j'ai tâché de voir ou
de me figurer. Et, à cause de cela, je vous le dis, les brutalités mêmes
de la populace me font moins horreur que l'injustice hypocrite et la
dureté de certains riches et de certains grands seigneurs. Ceux-là, en
réalité, me sont plus étrangers, me semblent moins mes frères que les gens
du peuple. Aujourd'hui même, savez-vous d'où vient tout le mal? Il vient
de ce que les riches n'ont pas le courage de consentir à être moins
riches. Il n'y a, au fond, rien autre chose. C'est là l'obstacle à tout,
l'obstacle insurmontable. Et c'est, cela qui m'emplit de colère!
--Soit! dit ironiquement Wilhelmine. Il n'y a qu'orgueil et dureté en haut,
vertu et désintéressement en bas. Je ne vous parlerai donc pas du
dévouement de la plupart de vos gentilshommes ni des traditions d'honneur
et d'héroïsme de nos vieilles maisons, et je ne dirai pas non plus qu'il y
a peut-être des riches qui sont des hommes de bonne volonté. J'admets cet
égoïsme des heureux. Pensez-vous qu'il soit bon de l'exaspérer encore en
leur faisant peur? ou que le meilleur moyen de les incliner à l'esprit de
sacrifice, ce soit de laisser passer sous leurs fenêtres, par une
tolérance qui est presque une complicité, la brutale menace d'une
révolution? Vous vous plaignez d'être mal compris et mal secondé par eux.
Mais parlez-leur au moins; ne leur montrez pas cette défiance blessante,
et, si vous voulez qu'ils fassent cet effort de travailler avec vous,
fût-ce contre eux-mêmes, ne refusez point de rester avec eux.
--Hélas! dit Hermann, ils savent trop que j'y resterai de gré ou de force
et que je suis leur prisonnier... La vérité, c'est que j'ai beau être un
des derniers souverains absolus de l'Europe, je ne puis rien directement
sur ceux de mes sujets qui détiennent les neuf dixièmes de la fortune du
royaume. Et leur calcul est atroce, voyez-vous! Si ce mouvement dégénère
en émeute, ils savent bien qu'il faudra la réprimer, après tout, et que la
terreur qui suivra cette répression rétablira pour quelque temps, en leur
faveur, l'ordre et le silence.
La parole du prince sonnait âprement. Wilhelmine sentait, non point sa
conviction fléchir, mais ses idées lui échapper. La pensée de son mari
avait des apparences de générosité qui, sans la persuader, déconcertaient
la princesse. Femme, elle n'eût pu lui tenir tête que par des arguments
sentimentaux; or ces arguments-là surabondaient en faveur de la thèse
d'Hermann, au lieu que Wilhelmine était réduite à parler presque
uniquement expérience et raison... Elle répondit avec effort:
--Oui... pour quelque temps seulement... peut-être... Oui, ceux que vous
avez à défendre sont les vaincus de demain... Au moins, n'aidez pas à leur
défaite...
Un argument lui était venu. Elle reprit son élan:
--Concevez-vous ce qui arriverait après? Ou pouvez-vous vous le
représenter sans effroi? Défendez donc votre pouvoir, dans l'intérêt même
de votre rêve, car ce que vous rêvez, ce n'est assurément pas la foule
aveugle et stupide qui saura le réaliser.
--Aveugle et stupide? dit Hermann. C'est en effet ce qu'on répète
toujours. Et c'est pour cela que je souhaite que les manifestants restent
calmes jusqu'à la fin; et, pour qu'ils en aient tout le mérite et, par
suite, tout le bénéfice, je veux les laisser libres, et cela, jusqu'à la
dernière minute où je le pourrai. Les révolutionnaires prétendent, eux,
que c'est la répression qui fait l'émeute. Je veux voir si c'est vrai,
voilà tout.
--Mais c'est une partie insensée que vous jouez là! Mais ce que vous
exposez ne vous appartient pas à vous seul! Le pouvoir royal est un
patrimoine dont chaque roi n'est que le dépositaire et qu'il doit
transmettre intact... Si l'intérêt de la meilleure partie de votre peuple
et si votre propre danger vous touchent peu, songez à votre fils! Ne lui
perdez pas sa couronne!
--Nul ne peut dire en ce moment si je la perds ou si je l'assure. Je tente
une épreuve. Je veux voir si ce peuple, que j'aime et qui doit le savoir,
est capable de m'aider en se contenant lui-même, ou s'il n'est que la
brute violente que vous redoutez. Le bien qui sortira de cette expérience,
si elle réussit, vaut, certes, que nous courions quelques risques. Un
nouvel état de choses nous fait des devoirs nouveaux, des devoirs plus
aventureux, et nous met en demeure d'oser plus qu'autrefois dans la bonté.
Il convient aujourd'hui qu'un souverain hasarde beaucoup pour tout
sauver...
Le prince, ici, parut hésiter devant sa pensée; puis, d'un accent de
décision un peu fébrile et provocante:
--Et, s'il faut prévoir l'improbable, quand je hasarderais même la
couronne future de ce petit enfant...
--N'achevez pas, Hermann! Ce n'est pas vous, non, ce n'est pas vous qui
parlez ainsi... Ce que je refusais de croire serait donc vrai?... Osez
dire que cette folie vous vient de vous seul, que vous ne subissez aucune
influence et qu'il n'y a entre vous et moi que vos propres pensées!
--Qu'entendez-vous par là? dit Hermann d'une voix cassante. Eh! madame, si
je me trompe, laissez-moi du moins la responsabilité de mon erreur! Je
suis assez fort pour la porter tout seul. Si j'étais homme à subir une
volonté étrangère, apparemment j'eusse déjà cédé à la vôtre, car, Dieu
merci! je ne croyais pas qu'une femme put mettre tant d'acharnement à
demander... quoi? du sang! On n'est pas archiduchesse à ce point!
--Hermann! dit-elle douloureusement, pourquoi me prêter ce rôle odieux?
Croyez-vous que je n'aie pas pitié, moi aussi, et que le coeur ne me
saigne point à vous parler comme je fais?... Oui, ce que j'ai le courage
de vous rappeler, c'est un devoir ingrat et dur; mais c'est le plus
évident, le plus pressant, le plus impérieux de vos devoirs. Et je dis que
vous n'y échapperez point et qu'il vous ressaisira au sortir de vos
songes. Vous n'êtes pas libre, vous le reconnaissiez tout à l'heure avec
colère. Quelque chose de plus fort que vous: votre naissance et votre rang,
pèse sur vous. Vous êtes né de ce côté-ci du champ de bataille; tant pis
pour vous! Quand vous voudriez être transfuge, l'autre camp ne vous
croirait pas. Prenez-en votre parti, et demeurez avec nous... Et, si tout
craque sous nos pieds, tombons à notre poste en montant notre faction.
Trente générations de rois vous obligent.
--Moins que ma conscience, madame.
L'officier parut à la porte.
--Quelles nouvelles? demanda Hermann.
--Communication du général gouverneur: Le nombre des manifestants grossit,
toujours... Pas de désordre jusqu'à présent... Mais le général fait
observer qu'il serait facile de couper la manifestation en deux au
carrefour des Tanneurs. Il demande si Votre Altesse Royale n'a rien à
modifier aux ordres donnés.
--Absolument rien.
--Mais... commença Wilhelmine.
--J'ai dit.
--Les manifestants, reprit l'officier, doivent passer au bout de la grande
allée du jardin royal. Votre Altesse pourra facilement les voir des
fenêtres de la salle du trône.
--J'y ai songé. Merci. Allez, capitaine.
Et, se retournant vers la princesse:
--Madame, vous prenez souvent plaisir à me rappeler mon pouvoir et mes
droits. Or, si je suis roi, je le suis aussi pour vous. Et, si je suis de
droit divin, c'est apparemment Dieu qui m'inspire cette conduite même dont
vous êtes scandalisée... Qu'avez-vous à répondre?
--Rien, Hermann, sinon que je cours veiller à la sûreté de votre fils et
que je reviens prendre ma place auprès de vous, quoi qu'il arrive.
--Eh! madame, je vous dis qu'il n'arrivera rien.
--Dieu vous entende!