XVII

Restée seule avec le prince:

--Alors, dit-elle, c'est vrai, c'est bien vrai? vous autorisez la

manifestation?

Il vit qu'elle était décidée à parler, quoiqu'il fît, et qu'il ne pourrait,

cette fois, se dérober à une explication.

--Ma parole est engagée, répondit-il. Et, quand je voudrais la retirer, il

n'est plus temps.

--Il serait encore temps si vous vouliez.

--Eh bien, donc, je ne veux pas.

--Mais savez-vous que vous vous perdez?

--On me l'a déjà dit; mais rien n'est moins sûr. Mon opinion est que les

manifestants rentreront paisiblement dans leurs maisons après avoir fait

connaître leurs voeux, comme c'est leur droit.

--Leur droit? Ne voyez-vous pas que, quand bien même, par impossible, ils

ne commettraient aujourd'hui aucune violence, ce prétendu droit de

remontrance publique serait la négation de votre droit à vous, de ce droit

royal qui est, en somme, leur meilleure sauvegarde à eux.

--Des mots!... Ils souffrent: je leur laisse la liberté de la plainte.

--Une plainte qui s'exhale par des milliers de bouches et qui se promène

par les rues n'est plus une plainte, mais une menace. Ils souffrent? Eh!

croyez-vous qu'il n'y ait de souffrances que de leur côté? Il y en a aussi

du nôtre. Surtout il y en aurait si vous désertiez votre poste. Pensez à

cela; pensez à tous ceux qui sont derrière vous: à votre noblesse, à votre

armée, à tant de braves gens qui se feraient tuer sur un mot de vous et

qui, étant à vous, ont mis en vous leur confiance. Tous ceux-là, si

l'émeute éclate et ne rencontre, par votre faute, qu'une résistance

incertaine et tardive, tous ceux-là, dont vous avez charge, voyez à qui

vous les livrez, vous, leur maître et leur défenseur.

--Je suis le défenseur des autres aussi, répondit Hermann. Ne suis-je roi

que pour monter la garde autour des privilèges et des coffres-forts des

satisfaits? Car on dirait qu'un souverain n'est aujourd'hui qu'un gendarme

au service des propriétaires! Je n'accepte point ce rôle. Vous me sommez

d'être roi? Eh bien, je ramène la royauté à sa fonction primitive, qui est

de protéger d'abord les humbles et les petits. Je veux être avec ceux qui

pâtissent le plus. Une grande part de ce qu'ils demandent est juste; j'en

suis sûr: j'ai étudié les questions. Vous ne savez pas ce que sont

certaines vies de pauvres. Et comment en auriez-vous même une idée? Vous

n'avez jamais vu cela que de si loin! Moi, je sais; j'ai tâché de voir ou

de me figurer. Et, à cause de cela, je vous le dis, les brutalités mêmes

de la populace me font moins horreur que l'injustice hypocrite et la

dureté de certains riches et de certains grands seigneurs. Ceux-là, en

réalité, me sont plus étrangers, me semblent moins mes frères que les gens

du peuple. Aujourd'hui même, savez-vous d'où vient tout le mal? Il vient

de ce que les riches n'ont pas le courage de consentir à être moins

riches. Il n'y a, au fond, rien autre chose. C'est là l'obstacle à tout,

l'obstacle insurmontable. Et c'est, cela qui m'emplit de colère!

--Soit! dit ironiquement Wilhelmine. Il n'y a qu'orgueil et dureté en haut,

vertu et désintéressement en bas. Je ne vous parlerai donc pas du

dévouement de la plupart de vos gentilshommes ni des traditions d'honneur

et d'héroïsme de nos vieilles maisons, et je ne dirai pas non plus qu'il y

a peut-être des riches qui sont des hommes de bonne volonté. J'admets cet

égoïsme des heureux. Pensez-vous qu'il soit bon de l'exaspérer encore en

leur faisant peur? ou que le meilleur moyen de les incliner à l'esprit de

sacrifice, ce soit de laisser passer sous leurs fenêtres, par une

tolérance qui est presque une complicité, la brutale menace d'une

révolution? Vous vous plaignez d'être mal compris et mal secondé par eux.

Mais parlez-leur au moins; ne leur montrez pas cette défiance blessante,

et, si vous voulez qu'ils fassent cet effort de travailler avec vous,

fût-ce contre eux-mêmes, ne refusez point de rester avec eux.

--Hélas! dit Hermann, ils savent trop que j'y resterai de gré ou de force

et que je suis leur prisonnier... La vérité, c'est que j'ai beau être un

des derniers souverains absolus de l'Europe, je ne puis rien directement

sur ceux de mes sujets qui détiennent les neuf dixièmes de la fortune du

royaume. Et leur calcul est atroce, voyez-vous! Si ce mouvement dégénère

en émeute, ils savent bien qu'il faudra la réprimer, après tout, et que la

terreur qui suivra cette répression rétablira pour quelque temps, en leur

faveur, l'ordre et le silence.

La parole du prince sonnait âprement. Wilhelmine sentait, non point sa

conviction fléchir, mais ses idées lui échapper. La pensée de son mari

avait des apparences de générosité qui, sans la persuader, déconcertaient

la princesse. Femme, elle n'eût pu lui tenir tête que par des arguments

sentimentaux; or ces arguments-là surabondaient en faveur de la thèse

d'Hermann, au lieu que Wilhelmine était réduite à parler presque

uniquement expérience et raison... Elle répondit avec effort:

--Oui... pour quelque temps seulement... peut-être... Oui, ceux que vous

avez à défendre sont les vaincus de demain... Au moins, n'aidez pas à leur

défaite...

Un argument lui était venu. Elle reprit son élan:

--Concevez-vous ce qui arriverait après? Ou pouvez-vous vous le

représenter sans effroi? Défendez donc votre pouvoir, dans l'intérêt même

de votre rêve, car ce que vous rêvez, ce n'est assurément pas la foule

aveugle et stupide qui saura le réaliser.

--Aveugle et stupide? dit Hermann. C'est en effet ce qu'on répète

toujours. Et c'est pour cela que je souhaite que les manifestants restent

calmes jusqu'à la fin; et, pour qu'ils en aient tout le mérite et, par

suite, tout le bénéfice, je veux les laisser libres, et cela, jusqu'à la

dernière minute où je le pourrai. Les révolutionnaires prétendent, eux,

que c'est la répression qui fait l'émeute. Je veux voir si c'est vrai,

voilà tout.

--Mais c'est une partie insensée que vous jouez là! Mais ce que vous

exposez ne vous appartient pas à vous seul! Le pouvoir royal est un

patrimoine dont chaque roi n'est que le dépositaire et qu'il doit

transmettre intact... Si l'intérêt de la meilleure partie de votre peuple

et si votre propre danger vous touchent peu, songez à votre fils! Ne lui

perdez pas sa couronne!

--Nul ne peut dire en ce moment si je la perds ou si je l'assure. Je tente

une épreuve. Je veux voir si ce peuple, que j'aime et qui doit le savoir,

est capable de m'aider en se contenant lui-même, ou s'il n'est que la

brute violente que vous redoutez. Le bien qui sortira de cette expérience,

si elle réussit, vaut, certes, que nous courions quelques risques. Un

nouvel état de choses nous fait des devoirs nouveaux, des devoirs plus

aventureux, et nous met en demeure d'oser plus qu'autrefois dans la bonté.

Il convient aujourd'hui qu'un souverain hasarde beaucoup pour tout

sauver...

Le prince, ici, parut hésiter devant sa pensée; puis, d'un accent de

décision un peu fébrile et provocante:

--Et, s'il faut prévoir l'improbable, quand je hasarderais même la

couronne future de ce petit enfant...

--N'achevez pas, Hermann! Ce n'est pas vous, non, ce n'est pas vous qui

parlez ainsi... Ce que je refusais de croire serait donc vrai?... Osez

dire que cette folie vous vient de vous seul, que vous ne subissez aucune

influence et qu'il n'y a entre vous et moi que vos propres pensées!

--Qu'entendez-vous par là? dit Hermann d'une voix cassante. Eh! madame, si

je me trompe, laissez-moi du moins la responsabilité de mon erreur! Je

suis assez fort pour la porter tout seul. Si j'étais homme à subir une

volonté étrangère, apparemment j'eusse déjà cédé à la vôtre, car, Dieu

merci! je ne croyais pas qu'une femme put mettre tant d'acharnement à

demander... quoi? du sang! On n'est pas archiduchesse à ce point!

--Hermann! dit-elle douloureusement, pourquoi me prêter ce rôle odieux?

Croyez-vous que je n'aie pas pitié, moi aussi, et que le coeur ne me

saigne point à vous parler comme je fais?... Oui, ce que j'ai le courage

de vous rappeler, c'est un devoir ingrat et dur; mais c'est le plus

évident, le plus pressant, le plus impérieux de vos devoirs. Et je dis que

vous n'y échapperez point et qu'il vous ressaisira au sortir de vos

songes. Vous n'êtes pas libre, vous le reconnaissiez tout à l'heure avec

colère. Quelque chose de plus fort que vous: votre naissance et votre rang,

pèse sur vous. Vous êtes né de ce côté-ci du champ de bataille; tant pis

pour vous! Quand vous voudriez être transfuge, l'autre camp ne vous

croirait pas. Prenez-en votre parti, et demeurez avec nous... Et, si tout

craque sous nos pieds, tombons à notre poste en montant notre faction.

Trente générations de rois vous obligent.

--Moins que ma conscience, madame.

L'officier parut à la porte.

--Quelles nouvelles? demanda Hermann.

--Communication du général gouverneur: Le nombre des manifestants grossit,

toujours... Pas de désordre jusqu'à présent... Mais le général fait

observer qu'il serait facile de couper la manifestation en deux au

carrefour des Tanneurs. Il demande si Votre Altesse Royale n'a rien à

modifier aux ordres donnés.

--Absolument rien.

--Mais... commença Wilhelmine.

--J'ai dit.

--Les manifestants, reprit l'officier, doivent passer au bout de la grande

allée du jardin royal. Votre Altesse pourra facilement les voir des

fenêtres de la salle du trône.

--J'y ai songé. Merci. Allez, capitaine.

Et, se retournant vers la princesse:

--Madame, vous prenez souvent plaisir à me rappeler mon pouvoir et mes

droits. Or, si je suis roi, je le suis aussi pour vous. Et, si je suis de

droit divin, c'est apparemment Dieu qui m'inspire cette conduite même dont

vous êtes scandalisée... Qu'avez-vous à répondre?

--Rien, Hermann, sinon que je cours veiller à la sûreté de votre fils et

que je reviens prendre ma place auprès de vous, quoi qu'il arrive.

--Eh! madame, je vous dis qu'il n'arrivera rien.

--Dieu vous entende!

Les Rois · 第 18 / 38 题