XIV

Un soleil chaud, presque un soleil d'été, éclaira cette matinée du 1er

octobre. Pas un nuage au ciel: il ne fallait pas compter sur la pluie,

fatale aux mouvements de rue, bonne auxiliaire des gouvernants aux jours

d'émeute. Les manifestants avaient le ciel pour eux. Hermann s'en réjouit:

l'épreuve qu'il tentait serait ainsi plus décisive.

Il était seul dans son cabinet. Un officier d'ordonnance était au

téléphone dans une pièce voisine. Les premières nouvelles avaient paru

rassurantes. Plus de dix mille ouvriers s'étaient réunis sur la place des

Marronniers, sans désordre, presque sans cris. Et, lentement, en rangées

épaisses, l'énorme procession s'ébranlait...

Un grand silence enveloppait le palais. Nul bruit ne montait, ni des

boulevards, ni des quais, encore déserts. Hermann en éprouva un malaise.

Il songea au vaste bruit de mer déferlante que, sans doute, le peuple

faisait là-bas, et qui se rapprochait à chaque seconde, et qu'on

n'entendait pas encore, mais qu'on entendrait tout à l'heure. Le silence

lui fut pesant, comme celui qui précède l'orage. Il marchait à grands pas,

nerveusement. Parfois ses yeux rencontraient le regard immobile et noir du

portrait d'Hermann II. Il lui sembla qu'un sourire ironique et méprisant

pinçait les lèvres du terrible ancêtre. Alors il le regarda en face. Non,

l'illustre tueur ne souriait pas. Avec une attention hostile, le prince

examina cette bouche triste et dure, ce front étrangement serré aux tempes,

ces mâchoires de carnassier. Et il eut un plaisir d'orgueil et de défi à

penser que ce qu'il faisait serait haïssable et inintelligible au sinistre

aïeul, si celui-ci pouvait lever les dalles de la chapelle des Carmélites

où il reposait depuis cinq cents ans, à se dire qu'il osait, le premier,

rompre une tradition tant de fois séculaire, et, fils de rois, démentir,

au nom de la pitié humaine, l'impitoyable et fausse sagesse de toute une

lignée de rois...

Puis il s'assit, tira de sa poche une lettre qu'il déplia et en lut la

dernière page de l'air d'un dévot qui médite un texte sacré:

«... Oui, je vais bien penser à vous, non pas plus que les autres jours,

mais avec plus d'angoisse. Je sais trop les affreux conseils de prudence

que les politiques vous donneront; mais n'est-ce pas que vous ne les

écouterez point?... Il y a peut-être bien, parmi tous ces pauvres gens,

quelques méchants et beaucoup d'ignorants; mais il y a surtout des

malheureux... N'ayez pas peur d'eux, vous, leur ami. Défendez qu'on les

provoque en étalant les préparatifs de la répression sans savoir si l'on

aura quelque chose à réprimer, et je vous jure qu'ils ne feront point de

mal. L'âme de la foule est généreuse pour qui la traite avec générosité.

Enchaînez-la par la confiance que vous lui montrerez... Songez donc, mon

cher seigneur! si un seul des pauvres de Jésus, de ceux qui sont bons et

qui souffrent injustement, allait être tué par vous, par vous son

protecteur naturel, et cela pour avoir crié sa misère!... Non, je ne puis

supporter cette pensée... Au nom de notre amour, ne verse pas le sang des

malheureux...»

--Ah! Frida! petite Frida!... Voilà mon viatique, murmura Hermann.

Il se retrouvait apaisé, confiant, comme si, de ces paroles innocentes et

aimées, une certitude infiniment douce s'était épanchée en lui.

Les Rois · 第 15 / 38 题