Un soleil chaud, presque un soleil d'été, éclaira cette matinée du 1er
octobre. Pas un nuage au ciel: il ne fallait pas compter sur la pluie,
fatale aux mouvements de rue, bonne auxiliaire des gouvernants aux jours
d'émeute. Les manifestants avaient le ciel pour eux. Hermann s'en réjouit:
l'épreuve qu'il tentait serait ainsi plus décisive.
Il était seul dans son cabinet. Un officier d'ordonnance était au
téléphone dans une pièce voisine. Les premières nouvelles avaient paru
rassurantes. Plus de dix mille ouvriers s'étaient réunis sur la place des
Marronniers, sans désordre, presque sans cris. Et, lentement, en rangées
épaisses, l'énorme procession s'ébranlait...
Un grand silence enveloppait le palais. Nul bruit ne montait, ni des
boulevards, ni des quais, encore déserts. Hermann en éprouva un malaise.
Il songea au vaste bruit de mer déferlante que, sans doute, le peuple
faisait là-bas, et qui se rapprochait à chaque seconde, et qu'on
n'entendait pas encore, mais qu'on entendrait tout à l'heure. Le silence
lui fut pesant, comme celui qui précède l'orage. Il marchait à grands pas,
nerveusement. Parfois ses yeux rencontraient le regard immobile et noir du
portrait d'Hermann II. Il lui sembla qu'un sourire ironique et méprisant
pinçait les lèvres du terrible ancêtre. Alors il le regarda en face. Non,
l'illustre tueur ne souriait pas. Avec une attention hostile, le prince
examina cette bouche triste et dure, ce front étrangement serré aux tempes,
ces mâchoires de carnassier. Et il eut un plaisir d'orgueil et de défi à
penser que ce qu'il faisait serait haïssable et inintelligible au sinistre
aïeul, si celui-ci pouvait lever les dalles de la chapelle des Carmélites
où il reposait depuis cinq cents ans, à se dire qu'il osait, le premier,
rompre une tradition tant de fois séculaire, et, fils de rois, démentir,
au nom de la pitié humaine, l'impitoyable et fausse sagesse de toute une
lignée de rois...
Puis il s'assit, tira de sa poche une lettre qu'il déplia et en lut la
dernière page de l'air d'un dévot qui médite un texte sacré:
«... Oui, je vais bien penser à vous, non pas plus que les autres jours,
mais avec plus d'angoisse. Je sais trop les affreux conseils de prudence
que les politiques vous donneront; mais n'est-ce pas que vous ne les
écouterez point?... Il y a peut-être bien, parmi tous ces pauvres gens,
quelques méchants et beaucoup d'ignorants; mais il y a surtout des
malheureux... N'ayez pas peur d'eux, vous, leur ami. Défendez qu'on les
provoque en étalant les préparatifs de la répression sans savoir si l'on
aura quelque chose à réprimer, et je vous jure qu'ils ne feront point de
mal. L'âme de la foule est généreuse pour qui la traite avec générosité.
Enchaînez-la par la confiance que vous lui montrerez... Songez donc, mon
cher seigneur! si un seul des pauvres de Jésus, de ceux qui sont bons et
qui souffrent injustement, allait être tué par vous, par vous son
protecteur naturel, et cela pour avoir crié sa misère!... Non, je ne puis
supporter cette pensée... Au nom de notre amour, ne verse pas le sang des
malheureux...»
--Ah! Frida! petite Frida!... Voilà mon viatique, murmura Hermann.
Il se retrouvait apaisé, confiant, comme si, de ces paroles innocentes et
aimées, une certitude infiniment douce s'était épanchée en lui.