Belle, sereine, traînant encore, à grand plis cassés, le brocard de sa
robe de cour, qu'elle n'avait pas pris le temps de quitter, Wilhelmine
entra.
Hermann se leva avec ennui:
--Qui me vaut l'honneur?...
--Je voulais, répondit-elle, être la première à vous féliciter après la
cérémonie.
--J'en suis fort touché, dit Hermann.
Il ajouta avec un peu d'ironie:
--Vous devez être heureuse, car vous voilà reine, ou tout comme.
--Heureuse, oui... et inquiète aussi. Que Dieu vous assiste, Hermann, et
qu'il vous montre votre devoir!
--Ce qui veut dire, répliqua-t-il vivement, que, selon vous, je ne le vois
pas où il est?... Oui, je sais d'avance que vous n'approuvez point mes
projets et que vous êtes présentement partagée entre la joie de voir la
toute-puissance dans mes mains et la terreur de ce que j'en vais faire. Je
vous remercie toutefois de vos bonnes paroles.
--Hélas! dit-elle, je n'ignore pas à quel point elles sont inutiles. Voilà
des années que, vivant côte à côte, nous sommes plus séparés que s'il y
avait entre nous des mers et des montagnes.
Et, comme il protestait du geste:
--Oh! la rupture n'a pas été publique. Je ne pourrais même pas dire quel
jour elle s'est faite. Ç'a été moins une rupture qu'une sorte de
déliement. Je vous sais gré d'ailleurs d'avoir sauvé les apparences... Le
prince mon mari (elle eut un triste sourire) continue à se rendre
officiellement et à jours fixes dans ma chambre... Mais, là même, je ne
suis pour vous que la princesse royale: je ne suis pas votre femme.
A dessein ou par hasard, elle s'était assise sur un pouf, presque aux
pieds d'Hermann, la tête penchée en avant, dans une attitude qui
développait la courbe grasse de son dos et de sa nuque robuste.
Mais lui, très froidement:
--C'est vous qui l'avez voulu... Rappelez-vous comment on nous a mariés.
Vous aviez été élevée dans une petite cour surannée et pompeuse, comme une
archiduchesse d'il y a deux cents ans. Moi, une fois affranchi de
l'inhumaine discipline à laquelle mon père avait soumis ma première
jeunesse, j'avais vécu, autant que cela m'était permis, en simple étudiant,
puis en voyageur, et mon rêve était de continuer à vivre comme un
particulier. Nous ne nous étions jamais vus. Cependant j'avais bon espoir:
je comptais trouver en vous une femme, et je me mis à vous aimer pour
votre jeunesse, votre beauté, et pour la loyauté de votre caractère...
Mais vous étiez comme figée dans votre rôle; vous adoriez cette parade que
je détestais, et, jusque dans notre intimité, réduite par vous presque à
rien, vos sentiments et vos gestes gardaient un caractère officiel et
royal...
--Oui... l'air des Altenbourg, comme vous disiez. Cet air que vous
retrouviez, chez mon père, dans tous nos portraits de famille... Mais
enfin ce n'est pas un crime que de ressembler à ses aïeux?
--Non; mais cet air signifiait, je ne sais comment, que vous aviez de
vous-même, et de votre fonction, et de l'amour, et de la vie, et de toutes
choses une idée qui ne pourrait jamais être la mienne, et que je vous
étonnerais et vous scandaliserais toujours, quoi que je fisse. Et, ainsi,
cet air a peu à peu découragé et glacé ma tendresse.
--Cela est possible, murmura la princesse presque à voix basse, très douce
et d'un ton de soumission. Je ne récrimine point... Il n'est sans doute
plus temps... Parce que je ne vous ai pas aimé à la façon d'une bourgeoise,
vous avez cru que je ne vous aimais pas... Et pourtant j'en aurais long à
dire là-dessus.
Elle jeta ces mots comme un aveu involontaire, et, la tête renversée dans
un mouvement qui semblait offrir ses belles épaules et sa gorge de blonde,
elle cherchait les yeux de son mari.
Mais lui ne la regardait pas.
Elle se leva rapidement et, sa fierté retrouvée, elle reprit d'un accent
un peu sourd:
--Mais ce qui est fini est fini... Vous vous êtes écarté de moi, croyant
que je me retirais. Je me suis résignée... Je vous rends d'ailleurs cette
justice que notre malentendu est resté une affaire entre nous deux; que,
si vous m'avez délaissée, c'est pour une idée, pour un rêve, et que cette
place que j'ai perdue dans votre coeur, aucune autre femme du moins ne me
l'a prise...
Il crut saisir, dans cette affectation de confiance, une allusion cachée,
l'expression détournée d'un soupçon. Elle surprit le froncement de ses
sourcils et, se dominant tout à fait:
--Mais que vais-je vous dire là? Encore une fois, je ne suis venue que
vous offrir l'hommage de la première de vos sujettes, de la plus dévouée
et de la plus fidèle. J'ajoute seulement: «Prenez garde, roi, fils de roi,
à ce que vous allez faire.» Et, pour que vous vous souveniez mieux de mon
avertissement, j'ai dit qu'on vous amène votre fils.
Elle avait repris son grand air, l'air d'imperturbable majesté des
Altenbourg. Et c'est pourquoi, tandis qu'elle allait elle-même ouvrir la
porte, il eut un sourire ironique et excédé.
La gouvernante, madame de Schliefen, une vieille dame sèche et digne,
poussa devant elle un enfant chétif, assez joli de traits, mais la tête
trop grosse et l'air endormi.
Une expression profondément douloureuse contracta le visage d'Hermann. Il
l'aimait bien, son petit garçon, mais cela lui faisait mal de le voir.
L'idée de l'injustice mystérieuse dont cet enfant était la victime, cette
ironie du destin qui donnait pour dernier rejeton à toute une race de rois
puissants ce pauvre petit gnome, emplissait Hermann d'une telle amertume
de révolte et de protestation que ce sentiment trop fort ôtait souvent à
sa tendresse paternelle la possibilité de s'exprimer. Au reste, il avait
dû, comme de raison, abandonner à la mère le soin d'élever l'enfant malade,
et il savait quelles leçons de prétendue dignité--à cinq ans!--et
d'orgueil «professionnel» et d'étiquette imbécile on lui inculquait déjà,
à ce frêle avorton royal. Et il songeait que le jour où l'enfant serait
grand--à supposer qu'on pût le faire vivre--il trouverait en lui un coeur
faussé, une tête pleine de vaniteuses sottises, qu'il ne serait plus temps
de refaire tout cela et qu'ainsi la mère altière et la gouvernante empesée
étaient sans doute en train de lui prendre l'âme de son fils, et pour
toujours.
--Venez, Wilhelm, dit la princesse.
Elle prit l'enfant par la main et le conduisit au prince:
--Embrassez votre père. Depuis tout à l'heure--écoutez bien ceci--depuis
tout à l'heure, ce n'est pas seulement votre grand-père, c'est aussi votre
père qui est roi.
--Ne lui parlez donc pas de ces choses-là, dit brusquement Hermann. Que
voulez-vous qu'il y comprenne?
Le petit Wilhelm, intimidé, baissait sa grosse tête. Hermann le baisa sur
le front, l'examina un moment et, s'adressant à la gouvernante:
--Comme il est pâle! A-t-il bien dormi?
--Oui, monseigneur, dit la vieille dame.
--A-t-il bien mangé?
--Oui, monseigneur, et il a bien joué après son déjeuner.
--Avec qui?
--Mais... tout seul, monseigneur.
--Il y a pourtant le petit garçon du grand veneur et celui du grand écuyer
qui sont à peu près de son âge, et j'avais recommandé...
--Oui, monseigneur; mais ces enfants prenaient avec Son Altesse royale de
telles libertés...
--Ils le battaient?
--Oui, monseigneur.
--Eh bien, il n'avait qu'à se défendre.
La princesse intervint:
--Vous ne parlez pas sérieusement, Hermann?
--Pauvre petit! dit le prince. Ce qu'il te faudrait, ce serait le grand
air, la vie libre et naturelle, la bataille avec d'autres gamins, et le
moins d'égards possible. Seulement, voilà! Ou tes camarades te traitent
déjà comme un petit roi, et cela est horrible, ou bien ils oublient de te
respecter, et alors on les rappelle au sentiment de la hiérarchie...
D'ailleurs, continua-t-il en tâtant les bras de l'enfant, fragiles comme
des osselets d'oiseau, peut-être qu'on a raison, car tu n'es guère en état
de te défendre toi-même... Va donc, pauvre petit, va jouer tout seul.
Le prince disait cela d'un ton si triste et si âpre que l'enfant, effrayé,
fondit en larmes.
--Qu'est-ce qu'il a? Il a cru que je le grondais... Je suis stupide.
Hermann prit l'enfant sur ses genoux, le serra sur sa poitrine, en
appuyant, sa barbe contre la petite joue mouillée.
--Wilhelm, mon chéri, qu'est-ce que tu as?... Mais je ne te gronde pas...
Au contraire... Je suis ton papa qui t'aime bien... Veux-tu que je te
donne un beau joujou? Veux-tu que je te raconte une belle histoire?
L'enfant fit signe que non. Jouer le fatiguait. Son jeu favori était de
rester des heures entières dans son petit fauteuil, immobile, comme en
représentation. Et, quant aux belles histoires, il avait le coeur encore
trop gros pour en vouloir entendre. Il ne pleurait plus, mais, secoué d'un
reste de sanglots, il jeta ses bras autour du cou d'Hermann.
Alors Wilhelmine, suivant toujours sa pensée:
--Puisque, vous l'aimez, Hermann, pensez à lui et gardez-lui son héritage.
L'importune avertisseuse, qui ne le laissait pas être père, simplement!
Il répliqua:
--Mais cet héritage n'est pas compromis, que je sache. Et tenez...
Du dehors, une grande rumeur joyeuse montait, où se détachait par moments
ce cri: «Vive le prince Hermann!»
--Vous entendez? C'est le peuple qui vient de lire ma proclamation.
--Vous leur promettez tout: cela est facile. Mais que leur donnerez-vous
demain?
Sans répondre, Hermann ouvrit la fenêtre. La rumeur, plus claire et plus
haute, entra dans le palais. Elle grossit encore lorsque Hermann se fut
avancé sur le balcon. Devenu soudainement très pâle, comme si cette houle
humaine lui eût donné le vertige, il ne put que dire:
--Merci, mes amis, merci...
Instinctivement,--car, malgré elle, ces acclamations la grisaient,
--Wilhelmine fit quelques pas pour rejoindre son mari. Elle s'arrêta en
réfléchissant que cette ovation s'adressait à des idées qu'elle réprouvait
de toutes ses forces, et, loyale, elle ne voulut point détourner vers elle,
par surprise, une part de la gratitude populaire.
Mais, ses yeux ayant rencontré le petit Wilhelm qui riait, avec une
curiosité ravie, à ce grand bruit triomphal:
--Hermann, cria-t-elle, montrez-leur votre fils!
--Oh! oui, père! dit l'enfant.
Il avait redressé sa tête de gnome, prêt aux hommages et subitement grave
comme une idole.
Hermann haussa les épaules:
--Le leur montrer? Pourquoi faire?... non, madame. Ces choses-là ne sont
pas bonnes pour les enfants.
Il ferma la fenêtre, lentement. Quand il se retourna, il vit le petit
Wilhelm qui pleurait de rage et, près de lui, sa gouvernante, agenouillée,
qui lui prodiguait des consolations respectueuses:
--Monseigneur! monseigneur! Un prince ne doit jamais pleurer, disait la
vieille dame. Votre Altesse royale me fait un vrai chagrin.
--Qu'on l'emporte, dit tranquillement le père.
V
--Vous connaissez, monsieur le grand chancelier, ma proclamation au peuple,
puisque vous l'avez contresignée?
Le comte de Moellnitz s'inclina:
--Me sera-t-il permis de rappeler à Votre Altesse royale que mon
contre-seing n'était là que pour authentiquer votre signature et qu'il ne
saurait avoir, dans l'espèce, une autre signification?
--Je le sais, monsieur, et c'est bien, en effet, ma pensée à moi, et
uniquement ma pensée, que j'ai voulu faire connaître au peuple. Je ne vous
en dois pas moins un sincère exposé de mes intentions. Les grèves qui,
depuis quelques mois, ont fait tant de ruines dans ce malheureux pays
semblent terminées, plutôt par l'impossibilité où se trouvent les ouvriers
de continuer la lutte que par les concessions des patrons, qui ont été
insuffisantes...
Le comte de Moellnitz protesta d'un sourire mince et d'un discret
hochement du menton.
--C'est du moins mon avis, poursuivit Hermann. Un grand apaisement s'est
produit dès qu'on a su que le roi avait dessein de me déléguer ses
pouvoirs. Le peuple attend. Par toute ma conduite passée et par tout ce
que j'ai laissé deviner de mes sentiments, j'ai pris envers lui une sorte
d'engagement tacite. Je le tiendrai. Cette idée s'est répandue parmi les
travailleurs que la solution des questions sociales dépendait d'une
réforme préalable des institutions politiques. Cette vue n'est point
fausse. Je vais soumettre à l'assemblée consultative, dont je vous ai fait
connaître la composition, deux projets connexes: un projet de loi
électorale et un projet de loi instituant pour commencer un _minimum_ de
régime représentatif. Voici ces deux projets.
Le prince remua des papiers sur son bureau. Le comte de Moellnitz avait
attendu, sans broncher, la fin de ce discours. Son mince sourire
continuait d'exprimer la sécurité intellectuelle d'un homme qui n'a jamais
pensé. Évidemment, les idées encloses sous son petit front arrondi et dur
étaient pauvres et peu nombreuses, mais rangées en bon ordre, tenaces et
d'autant plus immuables qu'il ne les avait pas cherchées lui-même et
qu'elles étaient uniquement les idées de sa naissance, de son rang, de sa
fortune et de sa carrière. Il était de ceux qui sont incapables de
concevoir et de se figurer une âme différente de ce qui leur sert d'âme,
ni une autre vie que la leur, ni la possibilité même d'un autre état
social que celui dont ils ont profité et qui s'est trouvé, par le hasard
de leur naissance, exactement adapté à leur intérêt personnel. Même quand
ils ont l'air de penser et d'agir, ils ne font que les gestes de l'action
et de la pensée; mais ils font ces gestes imperturbablement et ils ne font
jamais qu'une espèce de gestes, et ainsi leur automatisme moral devient
une force énorme et irréductible. Fantoches, mais fantoches d'une
tradition qui peut avoir, elle, sa grandeur et sa raison d'être; et c'est
pourquoi il arrive à ces hommes d'offrir des apparences de politiques,
d'orateurs et d'honnêtes gens. L'autorité du comte de Moellnitz et son
honnêteté reconnue lui venaient de sa persistance dans son automatisme
originel. Il faisait très bien, et avec beaucoup de suite, les gestes de
grand seigneur, de diplomate et de ministre d'une monarchie absolue. Tête
de vieil oiseau, mais d'oiseau héraldique.
C'est donc d'un air d'incomparable dignité qu'il répondit:
--Monseigneur, j'ai l'honneur d'offrir à Votre Altesse royale ma démission
et celle de mes collègues.
--Je la reçois, monsieur de Moellnitz, dit Hermann. Je choisirai dès
demain un autre ministère.
Le comte crut de son devoir d'ajouter une phrase «courageuse» de vieux
serviteur loyal, où il mit, ainsi qu'il convenait, «l'accent d'une noble
franchise»:
--Je supplie Votre Altesse royale de ne point douter de mon dévouement.
Mais je suis persuadé, en mon âme et conscience, qu'Elle nous perd, et
qu'Elle se perd elle-même.
--Nous verrons bien, dit Hermann.
--Du moins, monseigneur, Votre Altesse royale se souviendra-t-elle un jour
que j'ai osé l'avertir? Si ma conscience ne me permet point de vous aider
à détruire (excusez l'audace de ces paroles, qu'inspire seul l'amour du
bien public), soyez sûr que mon dévouement restera acquis à Votre Altesse
royale quand il s'agira de réparer.
--Je n'en doute point, dit Hermann en souriant. Je sais que vous êtes de
ceux qu'on retrouve toujours.