Après la cérémonie, le roi fit appeler chez lui le prince héritier.
Le cabinet royal, d'architecture massive et d'une somptuosité éteinte de
vieux ors roussis par le temps, était plein du souvenir des siècles. Dans
une niche d'angle se détachait sur un fond d'or la statue de bronze de
Christian Ier, le fondateur du royaume, casqué de deux ailes d'aigle, les
deux mains sur sa grande épée, qu'il semblait ficher en terre, devant lui,
comme une croix. Le fauteuil sur lequel Christian XVI était assis, très
simple, en chêne sommairement sculpté, presque barbare et remarquable
seulement par sa masse, était celui d'Otto III, le grand homme de la
dynastie. Et, par l'une des fenêtres, on pouvait voir, de l'autre côté du
fleuve, le dôme byzantin de la cathédrale de Marbourg, où, depuis neuf
cents ans, tous les rois d'Alfanie avaient été sacrés.
Hermann s'approcha, l'attitude respectueuse et contrainte. Jamais il n'y
avait eu la moindre intimité entre le fils et le père, soit que celui-ci
fût incapable de tout abandon, soit qu'ils fussent tous deux
incompréhensibles l'un pour l'autre. Faible, les yeux éteints,
recroquevillé par les rhumatismes et ne remplissant plus qu'un coin de la
chaire monumentale d'Otto III, Christian XVI ressemblait pourtant encore,
par la coupe et l'expression du visage, aux portraits de rois, presque
tous robustes, énergiques et rudes, qui couvraient les murailles de
l'antique salle. Il était bien de leur race. Mais le prince Hermann, avec
ses traits affinés et doux, paraissait d'une autre famille. Il avait l'air,
devant cette immobile rangée de visages dominateurs, d'un clerc studieux,
fourvoyé dans une assemblée de hauts barons.
Le silence se prolongeait. Enfin, le roi fit un effort et, lentement, avec
une gravité volontairement solennelle:
--Mon fils, je sais que vous êtes bon, laborieux, appliqué à vos devoirs,
et je sais en quelles mains loyales et pures je viens de remettre mon
autorité. Et pourtant je ne puis me défendre d'une inquiétude. La
situation est difficile. Le peuple, oubliant que, quelles que soient ses
misères, le moyen le moins inefficace d'y remédier est encore de s'en
remettre docilement aux chefs que Dieu lui a donnés,--et qui ne sauraient
le trahir, puisque l'intérêt du roi est le même que celui de ses sujets et
que le roi ne forme avec eux qu'une seule et même âme,--le peuple se
mutine et réclame à grands cris ce qu'il appelle les réformes. Il me
fallait choisir entre une résistance hasardeuse et des concessions que
j'estime plus dangereuses encore. Résister, je n'en ai plus la force.
Céder, je ne m'en suis pas cru le droit. A vous, mon fils, de faire selon
que Dieu vous inspirera. Je vous supplie seulement de vous défier d'une
certaine sentimentalité qui est en vous, et aussi d'une prétendue
philosophie que vous avez puisée dans les livres du siècle. Vous n'êtes
plus assez persuadé que vous êtes roi par la volonté de Dieu et que Dieu
est avec vous. Ce qui perd aujourd'hui les souverains, c'est, d'abord,
qu'ils ne croient plus assez fermement à leur droit royal, et c'est aussi
qu'ils ont, étant rois, des idées et des passions de simples particuliers.
Hélas! votre frère Otto aurait peut-être plus que vous la juste conception
de la souveraineté; mais Otto vit mal. Votre cousin Renaud est un fou. Moi,
je suis vieux et malade et m'en irai bientôt. En sorte, que le royaume
d'Alfanie n'a d'autre support que vous. Haussez donc votre coeur. Que le
sentiment de votre responsabilité vous rende la foi que je sens qui vous
manque, et que la foi vous donne le courage d'agir, même contre le peuple,
pour le bien du peuple. Soyez roi: vous le devez, et prenez garde de
n'être qu'un homme.
Hermann sourit.
--Ai-je dit quelque chose de si plaisant? fit le vieillard.
--Mon cher père, dit Hermann, ne vous irritez point. Je vous aime, je vous
vénère, et je voudrais vous ressembler. Mais vous me sommez d'être plus
qu'un homme, et, s'il est une chose dont je sois sûr, dont j'aie la preuve,
à chaque instant, au plus profond de moi-même, c'est que je ne suis qu'un
homme en effet. Oui, j'ai beau faire, j'ai beau me représenter combien il
est étrange que je me trouve élevé au-dessus de trente millions d'autres
êtres humains et que cela a dû être voulu par un Dieu... je ne perçois en
moi aucune empreinte surnaturelle. Non, en vérité, je n'ai point ce
sentiment d'une onction divine, analogue, je suppose, à celui qui doit
remplir l'âme des prêtres croyants.
--Ce sentiment, dit le roi, priez Dieu de vous le donner, et Dieu vous le
donnera.
--Dieu! laissa tomber Hermann.
--Ne croyez-vous pas en Dieu? fit impérieusement le vieux roi.
Hermann baissa les yeux et ne répondit point. Christian pétrissait de ses
doigts maigres les bras du fauteuil de son ancêtre Otto III, qui, croyant
en Dieu et sentant Dieu avec lui, fit mourir cinq cent mille hommes sur
les champs de bataille, conquit de vastes territoires et fut un grand
prince.
--Pardonnez-moi, mon père, reprit doucement Hermann, et rassurez-vous. Je
crois à mon devoir, et je crois à mon droit. Si je n'ai pas, comme mes
ancêtres, la claire conscience d'être directement investi par un dieu
empereur des rois, je me sens investi par ces ancêtres eux-mêmes et par
les générations qui leur ont obéi à travers les âges. Mon droit, s'il ne
me vient pas du ciel, me vient du passé, et, s'il ne me vient pas d'en
haut, il me vient d'en bas. Le peuple d'Alfanie a témoigné jusqu'ici qu'il
m'aimait. C'est son consentement, c'est l'accord de sa pensée avec la
mienne qui me confère mon droit divin. Après tout, cela revient au même,
si vous y réfléchissez. Ayons donc confiance.
--Mais, s'il arrivait que votre pensée se trouvât en opposition avec celle
d'une portion considérable de votre peuple, de la plus aveugle et de la
plus dominée par ses instincts, que feriez-vous?
--Ce ne pourrait être qu'un malentendu, puisque je ne voudrai jamais que
leur bien. Ce malentendu, je m'appliquerais à le dissiper par quelque
témoignage éclatant de ma charité pour eux.
--Et, s'ils refusaient de comprendre?
--Je leur imposerais ma volonté, la sachant droite et bonne.
--Même par la force?
--J'ai confiance qu'ils ne me réduiront jamais à cette nécessité.
--S'ils vous y réduisaient, pourtant?
--Je serais alors le plus malheureux des hommes, mais je ferais mon devoir.
--Oui, mais, rien qu'en y songeant, vous êtes d'avance épouvanté. Pourquoi,
sinon parce que votre volonté et votre jugement n'ont point d'appui en
dehors de vous-même? Il y a dans le métier de roi des devoirs si terribles
qu'on n'aurait jamais le courage de les accomplir si l'on ne se sentait
éclairé et soutenu par une pensée et une volonté divines.
--Le sentiment de la justice, le respect de la personne humaine et la
charité du genre humain me seront des lumières suffisantes. Et, voyant
clair, je saurai agir.
--Que voulez-vous donc faire?
--Préparer un état social où soit diminuée la souffrance des individus et,
pour cela, diminuer d'abord l'inégalité des droits.
--Croyez-vous donc que l'on supprime la souffrance par des lois et des
institutions? On ne la diminue même pas, puisque l'homme, à mesure que sa
condition matérielle s'améliore, découvre de nouvelles façons de souffrir.
Le véritable objet de la royauté, c'est le maintien d'une hiérarchie
voulue de Dieu, par laquelle l'ordre subsiste, ce premier bien des peuples,
et où chacun à sa place, obéissant et se dévouant, travaille, par là-même,
à son salut éternel. La douleur des créatures est peut-être dans le
dessein de la Providence.
--Voilà donc un dessein que vous me dispenserez d'adorer... Je songe à ce
qu'est la vie de tel ouvrier mineur qui, peinant sous terre douze heures
par jour, gagne tout juste de quoi ne pas laisser sa femme et ses petits
mourir de faim; je songe à de plus misérables encore, et je n'ai pas le
coeur tranquille... Et, quant à cette hiérarchie sociale dont vous parlez,
j'ignore si elle est l'oeuvre de Dieu, mais je sais qu'elle fut, à
l'origine, l'oeuvre de la violence des hommes, et cela atténue le respect
qu'elle m'inspire... Pour la première fois de ma vie, je vous dis toute ma
pensée, mon père. Vous ne m'en voudrez pas?
--Nous ne parlons pas la même langue, mon fils. Nous pourrions converser
longtemps ainsi sans nous comprendre. Cela est singulier. Vous avez été un
bon fils, vous avez eu une jeunesse sérieuse, je n'ai jamais eu de
reproche à vous faire, et cependant il y a toujours eu entre nous je ne
sais quoi qui nous séparait. Ce n'est pas ma faute. Votre éducation a été
un de mes grands soucis, et je me suis efforcé de former en vous, soit par
les leçons, soit par l'exemple, une âme royale. Vous laissiez faire, vous
n'étiez point indocile; mais, chaque jour, je vous sentais vous éloigner
de moi...
Le vieillard se tut. Une larme pointait au coin de ses yeux voilés par
l'âge, trop petite pour couler. Il reprit:
--Hélas! je me suis longtemps demandé si l'épreuve que vous voulez tenter
était même permise. Toutefois, tentez-la selon votre conscience,
puisqu'aussi bien la nécessité nous presse. Je suis sûr du moins de votre
honnêteté et de votre bonne foi, et je suis persuadé que l'exercice même
du pouvoir vous défera, à mesure, de vos doutes et de vos chimères. Du
fond de la retraite où je vais ensevelir mes derniers jours, je prierai
Dieu qu'il vous éclaire et vous fortifie et qu'il vous ait, vous et mon
royaume, en sa sainte protection.
Un attendrissement gagnait Hermann, lui brouillait les yeux, lui faisait
tortiller fébrilement sa moustache tombante.
--Mon cher père, dit-il, je crains que, dans cet entretien, ma parole
n'ait plus d'une fois excédé ma pensée. Je suis si troublé, voyez-vous!
Vous avez raison: l'action communique la foi, et je compte sur la paix que
promet l'Évangile aux hommes de bonne volonté.
Et, par un mouvement qui démentait quelques-uns de ses précédents propos,
Hermann fléchit le genou et dit:
--Mon père, bénissez-moi...