ARMIN.

«Oui, je suis triste, et j'ai bien des raisons de l'être. Carmor, tu

n'as point perdu de fils! tu n'as point perdu de fille éclatante de

beauté! Le brave Colgar vit, et Amira aussi, la plus belle des femmes.

Les branches de ta race fleurissent, ô Carmor; mais Armin est le

dernier de sa souche! Ton lit est noir, ô Daura! sombre est ton sommeil

dans le tombeau! Quand te réveilleras-tu, avec tes chants, avec ta voix

mélodieuse? Levez-vous, vents de l'automne! souillez, souillez sur

l'obscure bruyère! Veuillez, torrents de la forêt! Hurlez, ouragans,

à la cime des chênes! Voyage à travers des nuages déchirés, ô

lune! montre et cache alternativement ton pâle visage! rappelle-moi la

nuit terrible où mes enfants périrent, où Arindal le fort tomba, où

s'éteignit Daura la chérie!

«Daura, ma fille, tu étais belle, belle comme la lune sur les collines

de Fura, blanche comme la neige tombée, douce comme le souille du

matin. Arindal, ton arc était fort, ton javelot rapide dans les airs,

ton regard comme la nue qui presse les flots, ton bouclier comme un

nuage de feu dans l'orage.

«Armar, fameux dans les combats, vint, rechercha l'amour de Daura, et

fut bientôt aimé. Leurs amis étaient joyeux et pleins d'espérance.

«Érath, fils d'Odgall, frémissait de rage, car son frère avait été

tué par Armar. Il vint déguisé en batelier. Sa barque était belle

sur les vagues; il avait les cheveux blanchis par l'âge, et son visage

était grave et tranquille. «Ô la plus belle des filles! dit-il,

aimable fille d'Armin, là-bas sur le rocher, non loin du rivage, Armar

attend sa Daura. Je viens, toi son amour, pour t'y conduire sur les

flots roulants.»

«Elle y alla, elle appela Armar. La voix du rocher seule lui répondit.

«Armar, mon ami, mon amant, pourquoi me tourmentes-tu ainsi?

Écoute-moi donc, fils d'Arnath! écoute-moi. C'est Daura qui

t'appelle.»

«Érath, le traître, fuyait en riant vers la terre. Elle élevait sa

voix, elle appelait son père et son frère: «Arindal! Armin! aucun de

vous ne viendra-t-il donc sauver sa Daura?»

«Sa voix traversa la mer; Arindal, mon fils, descendit de la colline,

couvert du butin de sa chasse, ses flèches retentissant à son côté,

son arc à la main, et cinq dogues noirs autour de lui. Il aperçut

l'imprudent Érath sur le rivage, le saisit, et l'enchaîna, entourant

fortement ses bras et repliant étroitement les liens autour de ses

hanches. Erath, ainsi enchaîné, remplissait les airs de ses

gémissements.

«Arindal pousse la barque au large, et s'élance vers Daura. Tout à

coup Armar survient furieux; il décoche une flèche; le trait siffla et

tomba dans ton cœur, ô Arindal, mon fils! Ô mon fils! tu péris du

coup destiné à Érath. La barque atteignit le rocher, et en même

temps Arindal tomba et expira. Le sang de ton frère coulait à tes

pieds, ô Daura! quelle fut ta douleur!

«La barque fut brisée, les flots l'engloutirent. Armar se précipite

dans la mer pour sauver sa Daura ou mourir. Soudain un coup de vent

tombe de la colline sur les flots; Armar est submergé et ne reparaît

plus.

«J'ai entendu les plaintes de ma tille se désolant sur le rocher battu

des vagues: ses cris étaient aigus, et revenaient sans cesse; et son

père ne pouvait rien pour elle! Toute la nuit je restai sur le rivage;

je la voyais aux faibles rayons de la lune; toute la nuit j'entendis ses

cris; le vent souillait et la pluie tombait par torrents. Sa voix devint

faible avant que le matin parût, et finit par s'évanouir comme le

souille du soir dans l'herbe des rochers. Épuisée par la douleur, elle

mourut, et laissa Armin seul. Ma force dans la guerre est passée, mon

orgueil de père est tombé.

«Lorsque les orages descendent de la montagne, lorsque le vent du nord

soulève les flots, je m'assieds sur le rivage retentissant, et je

regarde le terrible rocher. Souvent, quand la lune commence à renaître

dans le ciel, j'aperçois dans le clair-obscur les esprits de mes

enfants marchant ensemble dans une triste concorde.»

Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea

son cœur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Il jeta le

manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers.

Charlotte était appuyée sur l'autre main, et cachait son visage dans

son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible: ils

sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian;

ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres

et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le

brûlaient. Elle frémit, et voulut s'éloigner; mais la douleur et la

compassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût

pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en

sanglotant elle le pria de continuer; elle le priait d'une voix

céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses

chants, cl lut d'une voix entrecoupée:

«Pourquoi m'éveilles-tu, souffle du printemps? tu me caresses et dis:

«Je suis chargé de la rosée du ciel.» Mais le temps de ma

flétrissure est proche; proche est l'orage qui abattra mes feuilles.

Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté;

son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera, et ne me trouvera

point.»

Toute la force de ces paroles tomba sur l'infortuné. Il en fut

accablé. Il se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernier désespoir;

il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux, contre son front.

Il sembla à Charlotte qu'elle sentait passer dans son âme un

pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se

troublèrent; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein; elle

se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se

touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras,

la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et

balbutiantes de baisers furieux. «Werther! dit-elle d'une voix

étouffée et en se détournant, Werther!» Et d'une main faible elle

tâchait de l'écarter de son sein. «Werther!» s'écria-t-elle enfin,

du ton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il la

laissa aller de ses bras, et se jeta à terre devant elle comme un

forcené. Elle s'arracha de lui, et, toute troublée, tremblante entre

l'amour et la colère, elle lui dit: «Voilà la dernière fois,

Werther! vous ne me verrez plus.» Et puis, jetant sur le malheureux un

regard plein d'amour, elle courut dans la chambre voisine, et s'y

renferma. Werther lui tendit les bras et n'osa pas la retenir. Il était

par terre, la tête appuyée sur le canapé, et il demeura plus d'une

demi-heure dans cette position, jusqu'à ce qu'un bruit qu'il entendit

le rappela à lui-même: c'était la servante qui venait mettre le

couvert. Il allait et venait dans la chambre; et lorsqu'il se vit de

nouveau seul, il s'approcha de la porte du cabinet, et dit à voix

basse: «Charlotte! Charlotte! seulement encore un mot, un adieu.» Elle

garda le silence. Il attendit, il pria, puis attendit encore; enfin il

s'arracha de cette porte en s'écriant: «Adieu, Charlotte! adieu pour

jamais!»

Il se rendit à la porte de la ville. Les gardes, qui étaient

accoutumés à le voir, le laissèrent passer sans lui rien dire. Il

tombait de la neige fondue. Il ne rentra que vers les onze heures.

Lorsqu'il revint à la maison, son domestique remarqua qu'il n'avait

point de chapeau; il n'osa l'en faire apercevoir. Il le déshabilla:

tout était mouillé. On a trouvé ensuite son chapeau sur un rocher qui

se détache de la montagne et plonge sur la vallée. On ne conçoit pas

comment il a pu, par une nuit obscure et pluvieuse, y monter sans se

précipiter.

«Il se coucha et dormit longtemps. Le lendemain matin, son domestique

le trouva à écrire, quand son maître l'appela pour lui apporter son

café. Il ajoutait le passage suivant de sa lettre à Charlotte:

«C'est donc pour la dernière fois, pour la dernière fois que j'ouvre

les yeux! Hélas! ils ne verront plus le soleil; des nuages et un sombre

brouillard le cachent pour toute la journée. Oui, prends le deuil, ô

nature! ton fils, ton ami, ton bien-aimé, s'approche de sa fin.

Charlotte, c'est un sentiment qui n'a point de pareil, et qui ne peut

guère se comparer qu'au sentiment confus d'un songe, que de se dire: Ce

matin est le dernier! Le dernier, Charlotte! je n'ai aucune idée de ce

mot; le dernier! Ne suis-je pas là dans toute ma force? et demain,

couché, étendu sans vie sur la terre! Mourir! qu'est-ce que cela

signifie? Vois-tu, nous rêvons quand nous parlons de la mort. J'ai vu

mourir plusieurs personnes; mais l'homme est si borné, qu'il n'a aucune

idée du commencement et de la fin de son existence. Actuellement encore

à moi, à toi! à toi! ma chère; et un moment de plus... séparés...

désunis... peut-être pour toujours! Non, Charlotte, non... Comment

puis-je être anéanti? Nous sommes, oui... S'anéantir! qu'est-ce que

cela signifie? C'est encore un mot, un son vide que mon cœur ne

comprend pas... Mort, Charlotte! enseveli dans un coin de la terre

froide, si étroit, si obscur! J'eus une amie qui fut tout pour ma

jeunesse privée d'appui et de consolations. Elle mourut, je suivis le

convoi, et me tins auprès de la fosse. J'entendis descendre le

cercueil, j'entendis le frottement des cordes qu'on lâchait et qu'on

retirait ensuite; et puis la première pelletée de terre tomba, et le

coffre funèbre rendit un bruit sourd, puis plus sourd, et plus sourd

encore, jusqu'à ce qu'enfin il se trouva entièrement couvert! Je

tombai auprès de la fosse, saisi, agité, oppressé, les entrailles

déchirées. Mais je ne savais rien sur mon origine, sur mon avenir.

Mourir! tombeau! Je n'entends point ces mots!

«Oh! pardonne-moi! pardonne-moi! Hier!... c'aurait dû être le dernier

moment de ma vie. Ô ange! ce fut pour la première fois, oui, pour la

première fois, que ce sentiment d'une joie sans bornes pénétra tout

entier, et sans aucun mélange de doute, dans mon âme: Elle m'aime!

elle m'aime! Il brûle encore sur mes lèvres le feu sacré qui coula

par torrents des tiennes; ces ardentes délices sont encore dans mon

cœur. Pardonne-moi! pardonne-moi!

«Ah! je le savais bien que tu m'aimais! Tes premiers regards, ces

regards pleins d'âme, ton premier serrement de main, me l'apprirent; et

cependant, lorsque je t'avais quittée, ou que je voyais Albert à tes

côtés, je retombais dans mes doutes rongeurs.

«Te souvient-il de ces fleurs que tu m'envoyas le jour de cette

ennuyeuse réunion, où tu ne pus me dire un seul mot, ni me tendre la

main? Je restai la moitié de la nuit à genoux devant ces fleurs, et

elles furent pour moi le sceau de ton amour. Mais, hélas! ces

impressions s'effaçaient, comme insensiblement s'efface dans le cœur

du chrétien le sentiment de la grâce de son Dieu, qui lui a été

donné avec une profusion céleste dans de saintes images, sous des

symboles visibles.

«Tout cela est périssable; mais l'éternité même ne pourra point

détruire la vie brûlante dont je jouis hier sur tes lèvres et que je

sens en moi! Elle m'aime! ce bras l'a pressée! ces lèvres ont tremblé

sur ses lèvres! cette bouche a balbutié sur la sienne! Elle est à

moi! Tu es à moi! oui, Charlotte, pour jamais!

«Qu'importe qu'Albert soit ton époux? Époux!... Ce titre serait donc

seulement pour ce monde... Et pour ce monde aussi je commets un péché

en t'aimant, en désirant de t'arracher, si je pouvais, de ses bras dans

les miens? Péché! soit. Eh bien! je m'en punis. Je l'ai savouré, ce

péché, dans toutes ses délices célestes; j'ai aspiré le baume de la

vie et versé la force dans mon cœur. De ce moment tu es à moi, à

moi, ô Charlotte! Je pars devant. Je vais rejoindre mon père, ton

père; je me plaindrai à lui; il me consolera jusqu'à ton arrivée;

alors je vole à ta rencontre, je te saisis, et demeure uni à toi en

présence de l'Éternel, dans des embrassements qui ne finiront jamais.

«Je ne rêve point, je ne suis point dans le délire! Près du tombeau,

je vois plus clair. Nous serons, nous nous reverrons! Nous verrons ta

mère. Je la verrai, je la trouverai. Ah! j'épancherai devant elle mon

cœur tout entier. Ta mère! ta parfaite image.»

Vers les onze heures, Werther demanda à son domestique si Albert

n'était pas de retour. Le domestique répondit que oui, qu'il avait vu

passer son cheval. Alors Werther lui donna un petit billet non cacheté,

qui contenait ces mots:

«Voudriez-vous bien me prêter vos pistolets pour un voyage que je me

propose de faire? Adieu.»

La pauvre Charlotte avait peu dormi la nuit précédente. Ce qu'elle

avait craint était devenu certain, et ses appréhensions s'étaient

réalisées d'une manière qu'elle n'avait pu ni prévoir ni craindre.

Son sang si pur, et qui coulait avec tant de douceur, était maintenant

dans un trouble fiévreux, et mille sentiments déchiraient son noble

cœur. Était-ce le feu des embrassements de Werther qu'elle sentait

dans son sein? Était-ce indignation de sa témérité? Était-ce une

fâcheuse comparaison de son état actuel avec ces jours d'innocence, de

calme, et de confiance entière en elle-même? Comment se

présenterait-elle à son mari? Comment lui avouer une scène qu'elle

pouvait si bien avouer, et que pourtant elle n'osait pas s'avouer à

elle-même? Ils s'ôtaient si longtemps contraints l'un et l'autre sur

ce point! serait-elle la première à rompre le silence, et

précisément au moment où elle aurait à faire à son époux une

communication si inattendue? Elle craignait déjà que la seule nouvelle

de la visite de Werther ne produisit sur lui une fâcheuse impression:

que serait-ce s'il en apprenait le fatal résultat? Pouvait-elle

espérer que son mari verrait cette scène dans son vrai jour, et la

jugerait sans prévention? et pouvait-elle désirer qu'il lût dans son

âme? D'un autre coté, pouvait-elle dissimuler avec un homme devant

lequel elle avait toujours été franche et transparente comme le

cristal, à qui elle n'avait jamais caché et ne voulait jamais cacher

aucune de ses affections? Toutes ces réflexions l'accablèrent de

soucis et la jetèrent dans un cruel embarras. Et toujours ses pensées

revenaient à Werther, qui était perdu pour elle, qu'elle ne pouvait

abandonner, qu'il fallait pourtant qu'elle abandonnât, et à qui, en la

perdant, il ne restait plus rien.

Quoique l'agitation de son esprit ne lui permit pas de s'en rendre

compte, elle sentait confusément combien pesait alors sur elle la

mésintelligence qui existait entre Albert et Werther. Des hommes si

bons, si raisonnables, avaient commencé, pour de secrètes différences

de sentiments, à se renfermer tous deux dans un mutuel silence, chacun

pensant à son droit et au tort de l'autre; et l'aigreur s'était

tellement accrue peu à peu, qu'il devenait impossible, au moment

critique, de défaire le nœud d'où tout dépendait. Si une heureuse

confiance les eût rapprochés plus tôt, si l'amitié et l'indulgence

se fussent ranimées et eussent ouvert leurs cœurs à de doux

épanchements, peut-être notre malheureux ami eût-il encore été

sauvé.

Une circonstance particulière augmentait sa perplexité. Werther, comme

on le voit par ses lettres, n'avait jamais fait mystère de son désir

de quitter ce monde. Albert l'avait souvent combattu; et il en avait

été aussi quelquefois question entre Charlotte et son mari. Celui-ci,

par suite de son invincible aversion pour le suicide, manifestait assez

fréquemment, avec une espèce d'acrimonie tout à fait étrangère à

son caractère, qu'il croyait fort peu à une pareille résolution; il

se permettait même des railleries à ce sujet, et il avait communiqué

en partie son incrédulité à Charlotte. Cette réflexion la

tranquillisait pendant quelques instants, lorsque son esprit lui

présentait de sinistres images; mais, d'un autre côté, elle

l'empêchait défaire part à son mari des inquiétudes qui la

tourmentaient.

Albert arriva. Charlotte alla au-devant de lui avec un empressement

mêlé d'embarras. Il n'était pas de bonne humeur: il n'avait pu

terminer ses affaires; il avait trouvé, dans le bailli qu'il était

allé voir, un homme intraitable et minutieux. Les mauvais chemins

avaient encore achevé de le contrarier.

Il demanda s'il n'était rien arrivé; elle se hâta de répondre que

Werther était venu la veille au soir. Il s'informa s'il y avait des

lettres: elle lui dit qu'elle avait porté quelques lettres et paquets

dans sa chambre. Il y passa, et Charlotte resta seule. La présence de

l'homme qu'elle aimait et estimait avait fait une heureuse diversion sur

son cœur. Le souvenir de sa générosité, de son amour, de sa bonté,

avait ramené le calme dans son âme. Elle senti! un secret désir de le

suivre: elle prit son ouvrage, et l'alla trouver dans son appartement,

comme elle faisait souvent. Il était occupé à décacheter et à

parcourir ses lettres. Quelques-unes semblaient contenir des choses peu

agréables. Charlotte lui adressa quelques questions; il y répondit

brièvement, et se mit à écrire à son bureau.

Ils étaient restés ainsi ensemble pendant une heure, et Charlotte

s'attristait de plus en plus. Elle sentait combien il lui serait

difficile de découvrir à son mari ce qui pesait sur son cœur, fût-il

même de la meilleure humeur possible. Elle tomba dans une mélancolie

d'autant plus pénible, qu'elle cherchait à la cacher et à dévorer

ses larmes.

L'apparition du domestique de Werther augmenta encore le tourment de

Charlotte. Il remit le petit billet à Albert, qui se retourna

froidement vers sa femme, et lui dit: «Donne-lui les pistolets. Je lui

souhaite un bon voyage,» ajouta-t-il en s'adressant au domestique. Ce

fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle tâcha de se lever, les

jambes lui manquèrent; elle ne savait ce qui se passait en elle. Enfin

elle avança lentement vers la muraille, prit d'une main tremblante les

pistolets, en essuya la poussière. Elle hésitait, et aurait tardé

longtemps encore à les donner, si Albert ne l'y avait forcée par un

regard interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au jeune homme,

sans pouvoir prononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison,

elle prit son ouvrage, et se retira dans sa chambre, livrée à une

inexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu'il y a de

plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds de son

mari, lui révéler tout, la scène de la veille, sa faute et ses

pressentiments; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait une

pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer du moins qu'elle

persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Le couvert était

mis; une amie, qui n'était venue que pour demander quelque chose,

voulait s'en retourner... on la retint; elle rendit la conversation

supportable pendant le repas; on se contraignit, on parla, on conta, on

s'oublia.

Le domestique arriva, avec les pistolets, chez Werther, qui les lui prit

avec transport, lorsqu'il apprit que c'était Charlotte qui les avait

donnés. Il se fit apporter du pain et du vin, dit au domestique d'aller

dîner, et se remit à écrire:

«Ils ont passé par tes mains, tu en as essuyé la poussière; je les

baise mille fois; tu les a touchés. Ange du ciel, tu favorises ma

résolution! Toi-même, Charlotte, tu me présentes cette arme, toi des

mains de qui je désirais recevoir la mort. Ah! et je la reçois en

effet de toi! Oh! comme j'ai questionné mon domestique! Tu tremblais en

les lui remettant; tu n'as point dit adieu! Hélas! hélas! point

d'adieu! M'aurais-tu fermé ton cœur, à cause de ce moment même qui

m'a uni à toi pour l'éternité? Charlotte, des siècles de siècles

n'effaceront pas cette impression, et, je le sens, tu ne saurais haïr

celui qui brûle ainsi pour toi!»

Après diner, il ordonna au domestique d'achever de tout emballer; il

déchira beaucoup de papiers, sortit, et acquitta encore quelques

petites dettes. Il revint à la maison, et, malgré la pluie, il

repartit presque aussitôt; il se rendit hors de la ville, au jardin du

comte; il se promena longtemps dans les environs; à la nuit tombante,

il rentra et écrivit:

«Wilhelm, j'ai vu pour la dernière fois les champs, les forêts et le

ciel. Adieu aussi, toi, chère et bonne mère! pardonne-moi! Console-la,

mon ami! Que Dieu vous comble de ses bénédictions! Toutes mes affaires

sont en ordre. Adieu! nous nous reverrons, et plus heureux!»

«Je t'ai mal payé de ton amitié, Albert; mais tu me le pardonnes.

J'ai troublé la paix de ta maison, j'ai porté la méfiance entre vous.

Adieu! je vais y mettre fin. Oh! puisse ma mort vous rendre heureux!

Albert! Albert! rends cet ange heureux! et qu'ainsi la bénédiction de

Dieu repose sur toi!»

Il fit encore le soir plusieurs recherches dans ses papiers; il en

déchira beaucoup, qu'il jeta au feu. Il cacheta plusieurs paquets

adressés à Wilhelm; ils contenaient quelques courtes dissertations et

des pensées détachées, que j'ai vues en partie. Vers dix heures, il

fit mettre beaucoup de bois au feu; et, après s'être fait apporter une

bouteille de vin, il envoya coucher son domestique, dont la chambre,

ainsi que celle des gens de la maison, était sur le derrière, fort

éloignée de la sienne. Lé domestique se coucha tout habillé, pour

être prêt de grand matin: car son maître lui avait dit que les

chevaux de poste seraient à la porte avant six heures.

Après onze heures.

«Tout est si calme autour de moi, et mon âme est si paisible! Je te

remercie, ô mon Dieu, de m'avoir accordé cette chaleur, cette force,

à ces derniers instants!

«Je m'approche de la fenêtre, ma chère, et à travers les nuages

orageux je distingue encore quelques étoiles éparses dans ce ciel

éternel. Non, vous ne tomberez point! L'Éternel vous porte dans son

sein, comme il n'y porte aussi. Je vois les étoiles de l'Ourse, la plus

chérie des constellations. La nuit, quand je sortais de chez toi,

Charlotte, elle était en face de moi. Avec quelle ivresse je l'ai

souvent contemplée! Combien de fois, les mains élevées vers elle, je

l'ai prise à témoin, comme un signe, comme un monument sacré de la

félicité que je goûtais alors, et même... Ô Charlotte! qu'est-ce

qui ne me rappelle pas ton souvenir? Ne suis-je pas environné de toi?

et n'ai-je pas, comme un enfant, dérobé avidement mille bagatelles que

tu avais sanctifiées en les touchant?

«Ô silhouette chérie! je te la lègue, Charlotte, et je le prie de

l'honorer. J'y ai imprimé mille milliers de baisers; je l'ai mille fois

saluée lorsque je sortais de ma chambre, ou que j'y rentrais.

«J'ai prié ton père, par un petit billet, de protéger mon corps. Au

fond du cimetière sont deux tilleuls, vers le coin qui donne sur la

campagne: c'est là que je désire reposer. Il peut faire cela, il le

fera pour son ami. Demande-le-lui aussi. Je ne voudrais pas exiger de

pieux chrétiens que le corps d'un pauvre malheureux reposât auprès de

leurs corps. Ah! je voudrais que vous m'enterrassiez auprès d'un chemin

ou dans une vallée solitaire; que le prêtre et le lévite, en passant

près de ma tombe, levassent les mains au ciel en se félicitant, mais

que le samaritain y versât une larme!

«Donne, Charlotte! Je prends d'une main ferme la coupe froide et

terrible où je vais puiser l'ivresse de la mort! Tu me la présentes,

et je n'hésite pas. Ainsi donc sont accomplis tous les désirs de ma

vie! voilà donc où aboutissaient toutes mes espérances! toutes!

toutes! à venir frapper avec cet engourdissement à la porte d'airain

de la vie!

«Ah! si j'avais eu le bonheur de mourir pour toi, Charlotte, de me

dévouer pour toi! Je voudrais mourir joyeusement, si je pouvais te

rendre le repos, les délices de ta vie. Mais, hélas! il ne fut donné

qu'à quelques hommes privilégiés de verser leur sang pour les leurs,

et d'allumer par leur mort, au sein de ceux qu'ils aimaient, une vie

nouvelle et centuplée.

«Je veux être enterré dans ces habits; Charlotte, tu les as touchés,

sanctifiés: j'ai demandé aussi cette faveur à ton père. Mon âme

plane sur le cercueil. Que l'on ne fouille pas mes poches. Ce nœud

rose, que tu portais sur ton sein quand je te vis la première fois au

milieu de tes enfants (oh! embrasse-les mille fois, et raconte-leur

l'histoire de leur malheureux ami; chers enfants, je les vois, ils se

pressent autour de moi: ah! comme je m'attachai à toi dès le premier

instant! non, je ne pouvais plus le laisser)... ce nœud sera enterré

avec moi; tu m'en fis présent à l'anniversaire de ma naissance! Comme

je dévorais tout cela! Hélas! je ne pensais guère que cette route me

conduirait ici!... Sois calme, je t'en prie; sois calme.

«Ils sont chargés... Minuit sonne, ainsi soit-il donc! Charlotte!

Charlotte! adieu! adieu!»

Un voisin vit la lumière de l'amorce, et entendit l'explosion; mais

comme tout resta tranquille, il ne s'en mit pas plus en peine.

Le lendemain, sur les six heures, le domestique entra dans la chambre

avec de la lumière. Il trouve son maître étendu par terre; il voit le

pistolet, le sang; il l'appelle, il le soulève; point de réponse.

Seulement, il râlait encore. Il court chez le médecin, chez Albert.

Charlotte entend sonner; un tremblement agite tous ses membres; elle

éveille son mari; ils se lèvent. Le domestique, en pleurant et en

sanglotant, leur annonce la triste nouvelle; Charlotte tombe évanouie

aux pieds d'Albert.

Lorsque le médecin arriva, il trouva le malheureux à terre, dans un

état désespéré; le pouls battait encore, mais tous les membres

étaient paralysés. Il s'était tiré le coup au-dessus de l'œil

droit; la cervelle avait sauté. Pour ne rien négliger, on le saigna au

bras; le sang coula; il respirait encore.

Au sang que l'on voyait sur le dossier de sa chaise, on pouvait juger

qu'il s'était tiré le coup assis devant son secrétaire, qu'il était

tombé ensuite, et que, dans ses convulsions, il avait roulé autour du

fauteuil. Il était étendu près de la fenêtre, sur le dos, sans

mouvement. Il était entièrement habillé et botté; en habit bleu, en

gilet jaune.

La maison, le voisinage, et bientôt toute la ville, furent dans

l'agitation. Albert arriva. On avait couché Werther sur le lit, le

front bandé. Sou visage portait l'empreinte de la mort; il ne remuait

aucun membre; ses poumons râlaient encore d'une manière effrayante,

tantôt plus faiblement, tantôt plus fort; on n'attendait que son

dernier soupir.

Il n'avait bu qu'un seul verre de vin. _Emilia Galotti_ était ouverte

sur son bureau.

La consternation d'Albert, le désespoir de Charlotte, ne sauraient

s'exprimer.

Le vieux bailli accourut ému et troublé; il embrassa le mourant, en

l'arrosant de larmes. Les plus âgés de ses fils arrivèrent bientôt

après lui, à pied; ils tombèrent à côté du lit, en proie à la

plus violente douleur, et baisèrent les mains et le visage de leur ami;

l'ainé, celui qu'il avait toujours aimé le plus, s'était collé à

ses lèvres, et y resta jusqu'à ce qu'il fût expiré; on l'en détacha

par force. Il mourut à midi. La présence du bailli et les mesures

qu'il prit prévinrent un attroupement. Il le fit enterrer de nuit, vers

les onze heures, dans l'endroit qu'il s'était choisi. Le vieillard et

ses fils suivirent le convoi. Albert n'en avait pas la force. On

craignit pour la vie de Charlotte. Des journaliers le portèrent; aucun

ecclésiastique ne l'accompagna.

Werther · 第 116 / 117 题