5 novembre.

Dieu sait combien de fois je me mets au lit avec le désir et

quelquefois avec l'espérance de ne pas me réveiller; et le matin

j'ouvre les yeux, je revois le soleil, et je suis malheureux. Oh! que ne

puis-je être un maniaque! que ne puis-je m'en prendre au temps, à un

tiers, à une entreprise manquée! Alors l'insupportable fardeau de ma

peine ne porterait qu'à demi sur moi. Malheureux que je suis! je ne

sens que trop que toute la faute est à moi seul.

La faute! non. Je porte aujourd'hui cachée dans mon sein la source de

toutes les misères, comme j'y portais autrefois la source de toutes les

béatitudes. Ne suis-je pas le même homme qui nageait autrefois dans

une intarissable sensibilité, qui voyait naître un paradis à chaque

pas, et qui avait un cœur capable d'embrasser dans son amour un monde

entier? Mais maintenant ce cœur est mort, il n'en naît plus aucun

ravissement; mes yeux sont secs; et mes sens, que ne soulagent plus des

larmes rafraîchissantes, sont devenus secs aussi, et leur angoisse

sillonne mon front de rides. Combien je souffre! car j'ai perdu ce qui

faisait tous les délices de ma vie, cette force divine avec laquelle je

créais des mondes autour de moi. Elle est passée!... Lorsque de ma

fenêtre je regarde vers la colline lointaine, c'est en vain que je vois

au-dessus d'elle le soleil du matin pénétrer les brouillards, et luire

sur le fond paisible de la prairie, tandis que la douce rivière

s'avance vers moi, en serpentant, entre ses saules dépouillés de

feuilles: toute cette magnifique nature est pour moi froide, inanimée

comme une estampe coloriée; et de tout ce spectacle je ne peux verser

en moi et faire passer de ma tête dans mon cœur la moindre goutte d'un

sentiment bienheureux. L'homme tout entier est là debout, la face

devant Dieu, comme un puits tari, comme un seau desséché. Je me suis

souvent jeté à terre pour demander à Dieu des larmes, comme un

laboureur prie pour de la pluie, lorsqu'il voit sur sa tête un ciel

d'airain et la terre mourir de soif autour de lui.

Mais, hélas! je le sens, Dieu n'accorde point la pluie et le soleil à

nos prières importunes; et ces temps dont le souvenir me tourmente,

pourquoi étaient-ils si heureux, sinon parce que j'attendais son esprit

avec patience, e que je recevais avec un cœur reconnaissant les

délices qu'il versait sur moi?

Werther · 第 99 / 117 题