Malheureux! n'es-tu pas en démence? ne te trompes-tu pas toi-même?
qu'attends-tu de cette passion frénétique et sans terme? Je n'adresse
plus de vœux qu'à elle seule; mon imagination ne m'offre plus d'autre
forme que la sienne, et de tout ce qui m'environne au monde, je
n'aperçois plus que ce qui a quelque rapport avec elle. C'est ainsi que
je me procure quelques heures fortunées... jusqu'à ce que, de nouveau,
je sois forcé de m'arracher d'elle. Ah! Wilhelm, où m'emporte souvent
mon cœur! Quand j'ai passé, assis à ses côtés, deux ou trois heures
à me repaître de sa figure, de son maintien, de l'expression céleste
de ses paroles; que peu à peu tous mes sens s'embrasent, que mes yeux
s'obscurcissent, qu'à peine j'entends encore, et qu'il me prend un
serrement à la gorge, comme si j'avais là la main d'un meurtrier;
qu'alors mon cœur, par de rapides battements, cherche à donner du jeu
à mes sens suffoqués, et ne fait qu'augmenter leur trouble... mon ami,
je ne sais souvent pas si j'existe encore...; et si la douleur ne prend
pas le dessus, et que Charlotte ne m'accorde pas la misérable
consolation de pleurer sur sa main et de dissiper ainsi le serrement de
mon cœur, alors il faut que je m'éloigne, que je fuie, que j'aille
errer dans les champs, grimper sur quelque montagne escarpée, me frayer
une route à travers une forêt sans chemins, à travers les haies qui
me blessent à travers les épines qui me déchirent: voilà mes joies.
Alors je me trouve un peu mieux, un peu! Et quand, accablé de fatigue
et de soif, je me vois forcé de suspendre ma course; que, dans une
forêt solitaire, au milieu de la nuit, aux rayons de la lune, je
m'assieds sur un tronc tortueux pour soulager un instant mes pieds
déchirés, et que je m'endors, au crépuscule, d'un sommeil fatigant...
Ô mon ami! une cellule solitaire, le cilice et la ceinture épineuse,
seraient des soulagements après lesquels mon âme aspire. Adieu. Je ne
vois, à tant de souffrance, d'autre terme que le tombeau.