Il est pourtant vrai que rien dans le monde ne nous rend nécessaires
aux autres comme l'affection que nous avons pour eux. Je sens que
Charlotte serait fâchée de me perdre, et les enfants n'ont d'autre
idée que celle de me voir toujours revenir le lendemain. J'étais allé
aujourd'hui accorder le clavecin de Charlotte; je n'ai jamais pu y
parvenir, car tous ces espiègles me tourmentaient pour avoir un conte,
et Charlotte elle-même décida qu'il fallait les satisfaire. Je leur
distribuai leur goûter: ils acceptent maintenant leur pain aussi
volontiers de moi que de Charlotte. Je leur contai ensuite la
merveilleuse histoire de la princesse servie par des mains enchantées.
J'apprends beaucoup à cela, je t'assure, et je suis étonné de
l'impression que ces récits produisent sur les enfants. S'il m'arrive
d'inventer un incident, et de l'oublier quand je répète le conte, ils
s'écrient aussitôt: «C'était autrement la première fois;» si bien
que je m'exerce maintenant à leur réciter chaque histoire comme un
chapelet, avec les mêmes inflexions de voix, les mêmes cadences, et
sans y rien changer. J'ai vu par là qu'un auteur qui, à une seconde
édition, fait des changements à un ouvrage d'imagination, nuit
nécessairement à son livre, l'eût-il rendu réellement meilleur. La
première impression nous trouve dociles, et l'homme est fait de telle
sorte qu'on peut lui persuader les choses les plus extraordinaires; mais
aussi, quand il a accepté une chose, quand il se l'est bien gravée
dans la tête, malheur à celui qui voudrait l'effacer et la détruire!