11 juillet.

Madame M... est fort mal. Je prie pour sa vie, car je souffre avec

Charlotte. Je vois quelquefois Charlotte chez une amie. Elle m'a fait

aujourd'hui un singulier récit. Le vieux M... est un vilain avare qui a

bien tourmenté sa femme pendant toute sa vie, et qui la tenait serrée

de fort près; elle a cependant toujours su se tirer d'affaire. Il y a

quelques jours, lorsque le médecin l'eut condamnée, elle fit appeler

son mari en présence de Charlotte, et elle lui parla ainsi: «Il faut

que je t'avoue une chose qui, après ma mort, pourrait causer de

l'embarras et du chagrin. J'ai conduit jusqu'à présent notre ménage

avec autant d'ordre et d'économie qu'il m'a été possible; mais il

faut que tu me pardonnes de t'avoir trompé pendant trente ans. Au

commencement de notre mariage, tu fixas une somme très-modique pour la

table et les autres dépenses de la maison. Notre ménage devint plus

fort, notre commerce s'étendit; je ne pus jamais obtenir que tu

augmentasses en proportion la somme fixée. Tu sais que, dans le temps

de nos plus grandes dépenses, tu exigeas qu'elles fussent couvertes

avec sept florins par semaine. Je me soumis; mais chaque semaine je

prenais le surplus dans ta caisse, ne craignant pas qu'on soupçonnât

la maîtresse de la maison de voler ainsi chez elle. Je n'ai rien

dissipé. Pleine de confiance, je serais allée au-devant de

l'éternité sans faire cet aveu; mais celle qui dirigera le ménage

après moi n'aurait pu se tirer d'affaire avec le peu que tu lui aurais

donné, et tu aurais toujours soutenu que ta première femme n'avait pas

eu besoin de plus.»

Je m'entretins avec Charlotte de l'inconcevable aveuglement de l'esprit

humain. Il est incroyable qu'un homme ne soupçonne pas quelques dessous

de cartes, lorsque, avec sept florins, on fait face à des dépenses qui

doivent monter au double. J'ai cependant connu des personnes qui ne se

seraient pas étonnées de voir dans leur maison l'inépuisable cruche

d'huile du prophète.

Werther · 第 45 / 117 题