PRÉFACE

C'est une chose infiniment précieuse que le livre d'un homme de génie

traduit dans une autre langue par un autre homme de génie. Que ne

donnerait-on pas pour lire tous les chefs-d'œuvre étrangers traduits

ainsi! C'est lorsque de grands écrivains ne dédaigneront pas une si

noble tâche, que nous posséderons véritablement l'esprit des

maîtres, et que nous participerons au génie des autres nations.

C'est que, pour traduire une œuvre capitale, il faut la juger, la

sentir profondément. Pour le faire d'une manière complète, il

faudrait presque être l'égal de celui qui l'a créée. Quelle idée

pouvons-nous donc nous former de Shakespeare, de Dante, de Byron ou de

Gœthe, si leurs ouvrages nous sont expliqués par des écoliers ou des

manœuvres?

Plusieurs traductions de Werther nous avaient passé sous les yeux, et

ce livre sublime nous était tombé des mains. Avec grand effort de

conscience, et en nous condamnant, pour ainsi dire, à reprendre cette

lecture à bâtons rompus, nous avions réussi à nous faire l'idée de

cette pure conception et de ce plan admirable; mais la force, la

clarté, la rapidité et la chaude couleur du style nous échappaient

absolument. Nous disions avec les autres: C'est peut-être beau en

allemand; mais la beauté du style germanique est apparemment

intraduisible, et ce mélange d'emphase obscure ou de puérile naïveté

choque notre goût et rebute l'exigence de notre logique française.

Nous sommes donc bien heureux qu'une grande intelligence ait pu

consacrer quelque loisir de jeunesse à écrire Werther en bon et beau

français; car nous lui devons une des plus grandes jouissances de notre

esprit.

En effet, nous le savons maintenant, Werther est un chef-d'œuvre, et

là, comme partout, Gœthe est aussi grand comme écrivain que comme

penseur. Quelle netteté, quel mouvement, quelle chaleur dans son

expression! Comme il peint à grands traits, comme il raconte avec feu!

Comme il est clair, surtout, lui à qui nous nous étions avisés de

reprocher d'être diffus, vague et inintelligible! Grâce à Dieu,

depuis quelques années, nous avons enfin des traductions

très-soignées de ses principaux ouvrages, et le WERTHER

particulièrement est désormais aussi attachant à la lecture, dans

notre langue, que si Gœthe l'eût écrit lui-même en français.

La préface de M. Leroux est un morceau d'une trop grande importance

philosophique, les questions de fond y sont traitées d'une manière

trop complète, pour que nous puissions rien ajouter à son jugement sur

la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècle. Nous nous

bornerons à exprimer brièvement notre admiration personnelle pour le

roman de Werther, en tant qu'œuvre d'art, et en tant que forme.

Il n'appartenait qu'à un génie du premier ordre d'exciter et de

satisfaire tant d'intérêt dans un roman qu'on lit en deux heures, et

qui laisse une impression de toute la vie. C'est bien là la touche

puissante d'un grand artiste, et quel que soit le jugement porté par

chaque lecteur sur le personnage de Werther, sur l'injustice de sa

révolte contre la destinée, ou sur la douloureuse fatalité qui pèse

sur lui, il n'en est pas moins certain que chaque lecteur est vaincu,

terrifié et comme brisé avec lui en dévorant ces sombres pages d'une

réalité si frappante et d'une si tragique poésie. Est-ce un roman,

est-ce un poème? On n'en sait rien, tant cela ressemble à une histoire

véritable; tant l'élévation fougueuse des pensées se mêle, se lie,

et semble ressortir nécessairement du symbole de la narration naïve et

presque trop vraisemblable. Avec quel soin, quel art et quelle facilité

apparente cette tragédie domestique est composée dans toutes ses

parties! Comme ce type de Werther, cet esprit sublime et incomplet, est

complètement tracé et soutenu sans défaillance d'un bout à l'autre

de son monologue! Cet homme droit et bon ne songe pas à se peindre, il

ne pose jamais devant le confident qu'il s'est choisi, et cependant il

ne lui parle jamais que de lui-même, ou plutôt de son amour. Il est

plongé dans un égoïsme mâle et ingénu qu'on lui pardonne, parce

qu'on sent la puissance de ce caractère qui s'ignore et qui succombe

faute d'aliments dignes de lui; parce que, d'ailleurs, ce n'est pas lui,

c'est l'objet de son amour qu'il contemple en lui-même; parce que ses

violences et son délire sont l'inévitable résultat de grandes

qualités et de l'immense amour comprimés dans son sein. Jamais figure

ne fut moins fardée et plus saisissante. Il n'est pas une femme qui ne

sente qu'en dépit de toute résistance intérieure et de toute vertu

conjugale elle eût aimé Werther.

On a fait, dit-on, d'immenses progrès dans l'art de composer le drame

depuis cinquante ans; il est certain que cet art a bien changé, et

qu'il y a déjà presque aussi loin de la forme de Werther à celle d'un

roman moderne que de la forme d'un mélodrame de notre temps à celle

d'une tragédie grecque. Mais est-ce réellement un progrès? Cette

action compliquée, que nous cherchons avidement dans les compositions

nouvelles, ce besoin insatiable d'émotions factices, de situations

embrouillées, d'événements imprévus, précipités, accumulés les

uns sur les autres, par lesquels nous voulons, public éteint et gâté

que nous sommes, être toujours tenu en haleine; est-ce là

véritablement de l'art, et l'intérêt nait-il réellement d'un si

pénible travail? Il nous le semble parfois à nous-mêmes, pendant que

nous sommes occupés à débrouiller et à pressentir l'énigme savante

que la lecture ou la représentation du drame moderne nous forcent à

étudier. Mais cette prodigalité d'incidents, cette habileté de

l'auteur à nous surprendre, à nous engager dans son labyrinthe pour

nous en tirer à l'improviste par cette porte ou par cette autre, est-ce

là la vraie, la bonne route? Et, sans être ingrats envers les adroits

ouvriers qui savent nous agacer, nous contenir, nous amuser et nous

étonner ainsi, ne pouvons-nous pas dire que, sans un mot de tout cela,

il y a plus que tout cela dans le petit drame à un seul personnage de

Werther? Il n'y a pourtant ni surprise ni ruse dans cette composition

austère. Il n'y a qu'un seul coup de pistolet, un seul mort, et, dès

la première page, on s'attend à la dernière. Le grand maître n'a

songé ni à éprouver votre sagacité, ni à exciter votre impatience,

ni à réveiller votre attention. Il vous présente tout d'abord un

homme malheureux, qui ne peut se prendre à rien dans la société

présente, qui n'est propre qu'à aimer, et qui va aimer tout de suite,

passionnément, redoutablement, jusqu'à ce qu'il en meure. Est-ce donc

parce que l'art est à l'état d'enfance à l'époque où le maître

compose, qu'il vous livre si complaisamment la clef de son mystère?

Non, c'est qu'il sait qu'il a mis là un trésor, et que vous pouvez

ouvrir en toute confiance, que vous y serez fasciné, et qu'en vous

retirant vous ne vous plaindrez pas d'avoir été appelé par de vaines

promesses.

En vérité, nous avons tant abusé de l'imprévu, que bientôt si ce

n'est déjà fait l'imprévu deviendra impossible. Le lecteur s'exerce

tous les jours à deviner l'issue des péripéties sans nombre où on

l'enlace, comme il s'exerce à lire couramment les reluis que

l'_illustration_ a mis à la mode. Plus on lui en donne, plus vite il

apprend à absorber cette nourriture excitante, qui ne le nourrit pas

véritablement. Sa sympathie, disséminée sur un trop grand nombre de

personnages, son émotion, trop vite épuisée dès les premiers

événements, n'arrivent pas par la progression naturelle et nécessaire

à se concentrer sur une figure principale, sur une situation dominante.

L'art moderne en est là dans toutes ses branches, sous tous ses

aspects. C'est une richesse sans choix, un luxe sans ordre, un essor

sans mesure. La musique instrumentale et vocale, l'art du comédien et

du chanteur sont arrivés, comme le reste, à cette prodigalité

d'effets qui émousse tout d'abord le sens de l'auditoire et qui

neutralise l'effet principal. Assistez à un drame lyrique: l'auteur du

poème, le compositeur, le metteur en scène et les acteurs, sachant

qu'ils ont affaire _à un public Louis XIV_, qui craint d'_attendre_, se

hâtent, dès les premières scènes, de le saisir tout entier, et

souvent ils y réussissent, parce que les talents et l'habileté ne leur

manquent certainement pas. Mais c'est bien chose impossible que de

s'emparer ainsi de l'homme tout entier pendant tout un soir. L'homme de

ce temps-ci, surtout, vous l'avez rendu, à force d'art et à grands

frais, tellement irritable et capricieux, que son esprit redoute

quelques minutes de digestion comme un supplice intolérable. C'est

qu'à la place du cœur, vous avez développé la délicatesse de ses

nerfs, et que vous avez mis toutes ses émotions dans ses yeux et dans

ses oreilles. Son âme ne s'attache pas à votre sujet, parce que votre

sujet n'a pas assez d'ensemble et d'homogénéité. Vous êtes bien

forcé de le compliquer ainsi, puisque votre public veut désormais

n'avoir pas une minute sans surprise et sans excitation. Ainsi l'acteur,

d'accord avec son rôle, donne dès son entrée toute la mesure de sa

force, toute l'étendue de ses facultés. Il enfle sa voix, il

précipite ses gestes, il s'applique à des minuties de détail, il

multiplie ses intentions, il fait des miracles de volonté. Lui aussi,

il a la fièvre, ou il feint de l'avoir, pour entretenir la fièvre dans

son auditoire. Mais que lui reste-t-il au bout d'une heure de cette

puissance factice? Épuisé, il ne peut plus arriver à la véritable

émotion qui commanderait l'émotion à son public. On ne donne pas ce

qu'on n'a plus. L'artiste dramatique, identifié forcément, d'ailleurs,

avec le personnage qu'il représente, est bientôt contraint de retomber

dans les mêmes effets déjà employés et de les forcer jusqu'à

l'absurde. Ce n'est plus qu'un forcené à qui le souille manque, qui

crie et fausse s'il est à l'Opéra, qui se tord et grimace s'il est sur

toute autre scène, qui râle et ne s'exprime plus que par points

d'exclamation s'il est figuré seulement dans un livre. Non, non! tout

cela n'est pas l'art véritable, c'est l'art qui a fait fausse route:

nous le répétons, c'est un gaspillage de merveilleuses facultés,

c'est une orgie de puissance dont l'abus est infiniment regrettable.

Mais quoi? faisons-nous la guerre ici aux talents de notre époque? À

Dieu ne plaise! Nous leur avons dû, en dépit de cette calamité

publique qui pèse sur eux, des moments d'émotion et de transport

véritable; car, malgré la mauvaise manière et le faux goût qui

dominent une époque, le feu sacré se trahit toujours à de certains

moments et reprend tous ses droits dans les intelligences d'élite. Nous

ne sommes donc point ingrats, parce que nous regrettons de les voir

engagés malgré eux dans cette mauvaise voie.

Faisons-nous aussi la guerre au public, au mauvais goût de cette

mauvaise époque? Est-ce le public qui a gâté ses artistes, ou les

artistes qui ont corrompu leur public? Ce serait une question puérile.

Public et artistes ne sont qu'un et sont condamnés à réagir

continuellement l'un sur l'autre. La faute en est au siècle tout

entier, à l'histoire, s'il est possible de s'exprimer ainsi, aux

événements qui nous pressent, à la destruction qui s'est opérée en

nous d'anciennes croyances, à l'absence de nouvelles doctrines dans

l'art comme dans tout le reste. La richesse règne et domine; mais aucun

prestige, fondé sur un droit naturel ou sur l'équité des religions,

n'accompagne cette richesse aveugle, bornée, vaniteuse, ouvrage plus

que jamais du hasard, du désordre et des rapines, ou, ce qui est pis

encore, de l'antagonisme barbare qu'on proclame aujourd'hui comme la loi

définitive de l'économie sociale. Le luxe est partout, le bien-être

nulle part. Le _riche_ a étouffé le _beau._ Le moindre café des

boulevards est plus chargé de dorures que le boudoir de

Marie-Antoinette. Nos maisons, miroitantes de sculptures d'un travail

inouï, n'ont plus ni ensemble, ni élégance, ni proportions. Quoi de

plus laid et de plus misérable qu'une capitale où la caricature d'un

palais vénitien ou arabe s'étale à côté d'une masure, et se pare de

l'enseigne d'un perruquier et d'un marchand de vin? L'aspect de la

masure serre le cœur, et pourtant l'artiste lui consacrera plus

volontiers ses crayons qu'à l'antique palais construit ce matin par des

boutiquiers. Le romancier y placera plus volontiers la scène de son

poème, parce qu'au moins elle est ce qu'elle est, cette masure, c'est

la vérité, laide et triste, mais c'est la vérité. Cette maison

prétendue renaissance n'est qu'un mensonge, un masque sans expression.

Oh! qu'il ferait bien meilleur aller prendre le café sous les tilleuls

du village, assis sur le soc de charrue d'où Werther contemple les deux

enfants de la paysanne! Que ce valet de ferme, dont il reçoit là les

confidences et qui traverse le poème de son amour d'une manière si

dramatique et si saisissante, est un bien autre personnage que tous ceux

que nous détaillons si minutieusement des pieds à la tête, sans

oublier un bouton d'habit, sans omettre une expression de leur harangue,

un geste, un regard, une réticence! Ce personnage-là est un de ces

grands traits que la main d'un maître est seule capable de graver. Et

non-seulement il n'est pas nommé, mais encore il ne dit pas par

lui-même un seul mot; il occupe à peine trois pages du livre. Et

cependant quelle place il remplit dans l'âme de Werther, et de quelle

influence il s'empare, sans le savoir, sur sa destinée! Détachez cet

épisode, et l'épisode n'est rien par lui-même; mais le poème est

incomplet et la fin de Werther mal motivée. Ce personnage ne se fait-il

pas voir et comprendre sans nous rien dire, ne se fait-il pas plaindre

et aimer, malgré son crime; ne se fait-il pas absoudre sans plaider sa

cause? Werther l'explique, et s'explique lui-même tout entier par ce

cri profond du désespoir: «Ah! malheureux, on ne peut te sauver, on ne

peut nous sauver!»

Ainsi travaillent les maîtres, sans qu'on aperçoive leur trame, sans

qu'on sente l'effort de leur création. Ils ne songent pas a étonner:

ils semblent l'éviter, au contraire. Il y a en eux un profond dédain

pour tous nos puérils artifices. Ils prennent dans la réalité, dans

la convenance et la vraisemblance la plus vulgaire ce qui leur tombe

naturellement sous la main, et ils le transforment, ils l'idéalisent

sans que leur main paraisse occupée. Il semble qu'il suffise que cela

ait été porté un instant dans leur pensée pour prendre vie et durer

éternellement. Loin de s'appesantir, comme nous faisons, sur toutes les

parties de leur œuvre, ils laissent penser et comprendre ce qu'ils ne

disent pas. Il y a, dans la vie d'amour de Werther, une lacune apparente

que nous appellerions aujourd'hui lacune d'intérêt; c'est quand il

s'éloigne de Charlotte, résolu à l'oublier, et à se jeter dans le

tumulte du monde. Pendant plusieurs lettres il n'entretient plus son ami

que de choses indifférentes et, en quelque sorte, étrangères au

sujet. C'est encore là un trait de génie. Dans ce semblant d'oubli de

son amour, on voit profondément la plaie de son cœur, la crainte de

nommer celle qu'il aime, ses efforts inutiles pour s'attacher à une

autre, pour se distraire, pour s'étourdir. Le dégoût profond que les

affaires et le monde lui inspirent sont l'expression muette et plus

qu'éloquente de la passion qui l'absorbe. Aussi, quand tout d'un coup,

à propos d'un incident puéril, il déclare qu'il abandonne toute

carrière et qu'il va retrouver Charlotte, le lecteur n'est pas surpris

un instant. Il s'écrie avec naïveté: «Je le savais bien, moi, qu'il

l'aimait davantage depuis qu'il n'en parlait plus!» L'intérêt ne

naît donc pas de la surprise, et ce qui est profondément clair et vrai

s'explique de soi-même! Inclinons-nous donc devant les maîtres, quel

que soit le goût de nos contemporains, quelque peu de succès

qu'obtiendrait peut-être un chef-d'œuvre comme Werther, s'il venait à

nous pour la première fois, sans l'appui du nom de Gœthe.

La traduction de M. Pierre Leroux n'est pas seulement admirable de

style, elle est d'une exactitude parfaite, d'un mot à mot scrupuleux.

On ne conçoit pas qu'en traduisant un style admirable on ait pu

jusqu'ici en faire un style monstrueux. C'est pourtant ce qui était

arrivé, et il est assez prouvé, d'ailleurs, que pour ne pas gâter le

beau en y touchant, il faut la main d'un homme supérieur.

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