LA FEMME D’ATHOS

--Il reste maintenant à savoir des nouvelles d’Athos, dit d’Artagnan au

fringant Aramis, quand il l’eut mis au courant de ce qui s’était passé

dans la capitale depuis leur départ, et qu’un excellent dîner leur eut

fait oublier à l’un sa thèse, à l’autre sa fatigue.

--Croyez-vous donc qu’il lui soit arrivé malheur? demanda Aramis, Athos

est si froid, si brave, et manie si habilement son épée.

--Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le courage et

l’adresse d’Athos; mais j’aime mieux sur mon épée le choc des lances

que celui des bâtons; je crains qu’Athos n’ait été étrillé par de la

valetaille: les valets sont gens qui frappent fort et ne finissent pas

tôt. Voilà pourquoi, je vous l’avoue, je voudrais repartir le plus tôt

possible.

--Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente

guère en état de monter à cheval. Hier, j’essayai de la discipline que

vous voyez sur ce mur, et la douleur m’empêcha de continuer ce pieux

exercice.

--C’est qu’aussi, mon cher ami, on n’a jamais vu essayer de guérir un

coup d’escopette avec des coups de martinet; mais vous étiez malade, et

la maladie rend la tête faible: ce qui fait que je vous excuse.

--Et quand partez-vous?

--Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette nuit, et

demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.

--A demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous êtes, vous devez

avoir besoin de repos.

Le lendemain, lorsque d’Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à sa

fenêtre.

--Que regardez-vous donc là? demanda d’Artagnan.

--Ma foi! j’admire ces trois magnifiques chevaux que les garçons

d’écurie tiennent en bride; c’est un plaisir de prince que de voyager

sur de pareilles montures.

--Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là; car l’un

de ces chevaux est à vous.

--Ah bah! et lequel?

--Celui des trois que vous voudrez: je n’ai pas de préférence.

--Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi?

--Sans doute.

--Vous voulez rire, d’Artagnan.

--Je ne ris plus depuis que vous parlez français.

--C’est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours, cette

selle chevillée d’argent?

--A vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet autre

cheval qui caracole est à Athos.

--Peste! ce sont trois bêtes superbes.

--Je suis flatté qu’elles soient de votre goût.

--C’est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là?

--A coup sûr, ce n’est point le cardinal; mais ne vous inquiétez pas

d’où ils viennent, et songez seulement qu’un des trois est votre

propriété.

--Je prends celui que tient le valet roux.

--A merveille!

--Vive Dieu! s’écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de ma

douleur; je monterais là-dessus avec trente balles dans le corps. Ah!

sur mon âme, les beaux étriers! Holà! Bazin, venez çà, et à l’instant

même.

Bazin apparut morne et languissant sur le seuil de la porte.

--Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau, et

chargez mes pistolets! dit Aramis.

--Cette dernière recommandation est inutile, interrompit d’Artagnan: il

y a des pistolets chargés dans vos fontes.

Bazin soupira.

--Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d’Artagnan; on gagne le

royaume des cieux dans toutes les conditions.

--Monsieur était déjà si bon théologien! dit Bazin presque larmoyant:

il fût devenu évêque et peut-être cardinal.

--Eh bien! mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu; à quoi sert

d’être homme d’église, je te prie? On n’évite pas pour cela d’aller

faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la première

campagne avec le pot en tête et la pertuisane au poing; et M. de

Nogaret de La Valette, qu’en dis-tu? il est cardinal aussi; demande à

son laquais combien de fois il lui a fait de la charpie.

--Hélas! soupira Bazin, je le sais, monsieur: tout est bouleversé dans

le monde aujourd’hui.

Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais étaient

descendus.

--Tiens-moi l’étrier, Bazin, dit Aramis.

Et Aramis s’élança en selle avec sa grâce et sa légèreté ordinaires;

mais après quelques voltes et quelque courbettes du noble animal, son

cavalier ressentit des douleurs tellement insupportables, qu’il pâlit

et chancela. D’Artagnan, qui, dans la prévision de cet accident, ne

l’avait pas perdu des yeux, s’élança vers lui, le retint dans ses bras

et le conduisit à sa chambre.

--C’est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j’irai seul à la

recherche d’Athos.

--Vous êtes un homme d’airain, lui dit Aramis.

--Non: j’ai du bonheur, voilà tout; mais comment allez-vous vivre en

m’attendant? plus de glose sur les doigts et les bénédictions, hein?

Aramis sourit.

--Je ferai des vers, dit-il.

--Oui, des vers parfumés à l’odeur du billet de la suivante de madame

de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie à Bazin, cela le consolera.

Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et cela vous

habituera aux manœuvres.

--Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me retrouverez prêt

à vous suivre.

Ils se dirent adieu, et, dix minutes après, d’Artagnan, après avoir

recommandé son ami à Bazin et à l’hôtesse, trottait dans la direction

d’Amiens.

Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il?

La position dans laquelle il l’avait laissé était critique: il

pouvait bien avoir succombé. Cette idée, en assombrissant son front,

lui arracha quelques soupirs, et lui fit formuler tout bas quelques

serments de vengeance. De tous ses amis, Athos était le plus âgé,

et partant le moins rapproché en apparence de ses goûts et de ses

sympathies.

Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée. L’air

noble et distingué d’Athos, ces éclairs de grandeur qui jaillissaient

de temps en temps de l’ombre où il se tenait volontairement enfermé,

cette inaltérable égalité d’humeur qui en faisait le plus facile

compagnon de la terre, cette gaieté forcée et mordante, cette bravoure

qu’on eût appelée aveugle si elle n’eût été le résultat du plus rare

sang-froid, tant de qualités attiraient plus que l’estime, plus que

l’amitié de d’Artagnan, elles attiraient son admiration.

En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l’élégant et noble

courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait soutenir

avantageusement la comparaison: il était de taille moyenne, mais cette

taille était si admirablement prise et si bien proportionnée, que,

plus d’une fois, dans ses luttes avec Porthos, il avait fait plier

le géant dont la force physique était devenue proverbiale parmi les

mousquetaires; sa tête, aux yeux perçants, au nez droit, au menton

dessiné comme celui de Brutus, avait un caractère indéfinissable

de grandeur et de grâce; ses mains, dont il ne prenait aucun soin,

faisaient le désespoir d’Aramis, qui cultivait les siennes à grand

renfort de pâte d’amandes et d’huile parfumée; le son de sa voix

était pénétrant et mélodieux tout à la fois, et puis ce qu’il y avait

d’indéfinissable dans Athos, qui se faisait toujours obscur et petit,

c’était cette science du monde et des usages de la plus brillante

société, cette habitude de bonne maison qui perçait comme à son insu

dans ses moindres actions.

S’agissait-il d’un repas, Athos l’ordonnait mieux qu’aucun homme du

monde, plaçant chaque convive à la place et au rang que lui avaient

faits ses ancêtres ou qu’il s’était faits lui-même. S’agissait-il

de science héraldique, Athos connaissait toutes les familles nobles

du royaume, leur généalogie, leurs alliances, leurs armes et

l’origine de leurs armes. L’étiquette n’avait pas de minuties qui lui

fussent étrangères, il savait quels étaient les droits des grands

propriétaires, il connaissait à fond la vénerie et la fauconnerie, et

un jour il avait, en causant de ce grand art, étonné le roi Louis XIII

lui-même, qui cependant y était passé maître.

Comme tous les grands seigneurs de cette époque, il montait à cheval et

faisait des armes en perfection. Il y a plus: son éducation avait été

si peu négligée, même sous le rapport des études scolastiques, si rares

à cette époque chez les gentilshommes, qu’il souriait aux bribes de

latin que détachait Aramis, et qu’avait l’air de comprendre Porthos;

deux ou trois fois même, au grand étonnement de ses amis, il lui était

arrivé, lorsque Aramis laissait échapper quelque erreur de rudiment,

de remettre un verbe à son temps et un nom à son cas; en outre, sa

probité était inattaquable, dans ce siècle où les hommes de guerre

transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience, les

amants avec la délicatesse rigoureuse de nos jours, et les pauvres

avec le septième commandement de Dieu. C’était donc un homme fort

extraordinaire qu’Athos.

Et cependant, on voyait cette nature si distinguée, cette créature

si belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la vie

matérielle, comme les vieillards tournent vers l’imbécillité physique

et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces heures étaient

fréquentes, s’éteignait dans toute sa partie lumineuse, et son côté

brillant disparaissait comme dans une profonde nuit.

Alors le demi-dieu évanoui, il restait à peine un homme. La tête basse,

l’œil terne, la parole lourde et pénible, Athos regardait pendant de

longues heures, soit sa bouteille et son verre, soit Grimaud, qui,

habitué à lui obéir par signes, lisait dans le regard atone de son

maître jusqu’à son moindre désir, qu’il satisfaisait aussitôt. La

réunion des quatre amis avait-elle lieu dans un de ces moments-là,

un mot, échappé avec un violent effort, était tout le contingent

qu’Athos fournissait à la conversation. En échange, Athos à lui seul

buvait comme quatre, et cela sans qu’il y parût autrement que par un

froncement de sourcil plus indiqué et par une tristesse plus profonde.

D’Artagnan, dont nous connaissons l’esprit investigateur et pénétrant,

n’avait, quelque intérêt qu’il eût à satisfaire sa curiosité sur ce

sujet, pu encore assigner aucune cause à ce marasme, ni en noter les

occurrences. Jamais Athos ne recevait de lettres, jamais Athos ne

faisait aucune démarche qui ne fût connue de tous ses amis.

On ne pouvait dire que ce fût le vin qui lui donnât cette tristesse,

car au contraire il ne buvait que pour combattre cette tristesse, que

ce remède, comme nous l’avons dit, rendait plus sombre encore. On ne

pouvait attribuer cet excès d’humeur noire au jeu, car, au contraire

de Porthos, qui accompagnait de ses chants ou de ses jurons toutes

les variations de la chance, Athos, lorsqu’il avait gagné, demeurait

aussi impassible que lorsqu’il avait perdu. On l’avait vu au cercle

des mousquetaires gagner un soir mille pistoles, les perdre jusqu’au

ceinturon brodé d’or des jours de gala; regagner tout cela, plus cent

louis, sans que son beau sourcil noir eût haussé ou baissé d’une

demi-ligne, sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacrée, sans

que sa conversation, qui était agréable ce soir-là, eût cessé d’être

calme et agréable.

Ce n’était pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une

influence atmosphérique qui assombrissait son visage, car cette

tristesse devenait plus intense en général vers les beaux jours de

l’année: juin et juillet étaient les mois terribles d’Athos.

Pour le présent, il n’avait pas de chagrin, il haussait les épaules

quand on lui parlait de l’avenir; son secret était donc dans le passé,

comme on l’avait dit vaguement à d’Artagnan.

Cette teinte mystérieuse répandue sur toute sa personne rendait encore

plus intéressant l’homme dont jamais les yeux ni la bouche, dans

l’ivresse la plus complète, n’avaient rien révélé, quelle que fût

l’adresse des questions dirigées contre lui.

--Eh bien! pensait d’Artagnan, le pauvre Athos est peut-être mort à

cette heure, et mort par ma faute, car c’est moi qui l’ai entraîné

dans cette affaire, dont il ignorait l’origine, dont il ignorera le

résultat et dont il ne devait tirer aucun profit.

--Sans compter, monsieur, répondit Planchet, que nous lui devons

probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crié: «Au large,

d’Artagnan! je suis pris.» Et après avoir déchargé ses deux pistolets,

quel bruit terrible il faisait avec son épée! On eût dit vingt hommes,

ou plutôt vingt diables enragés!

Et ces mots redoublaient l’ardeur de d’Artagnan, qui excitait son

cheval, lequel, n’ayant pas besoin d’être excité, emportait son

cavalier au galop.

Vers onze heures du matin, on aperçut Amiens; à onze heures et demie,

on était à la porte de l’auberge maudite.

D’Artagnan avait souvent médité contre l’hôte perfide une de ces bonnes

vengeances qui consolent, rien qu’en espérance. Il entra donc dans

l’hôtellerie le feutre sur les yeux, la main gauche sur le pommeau de

l’épée et faisant siffler sa cravache de la main droite.

--Me reconnaissez-vous? dit-il à l’hôte, qui s’avançait pour le saluer.

--Je n’ai pas cet honneur, monseigneur, répondit celui-ci les yeux

encore éblouis du brillant équipage avec lequel d’Artagnan se

présentait.

--Ah! vous ne me connaissez pas!

--Non, monseigneur.

--Eh bien! deux mots vont vous rendre la mémoire. Qu’avez-vous fait de

ce gentilhomme à qui vous eûtes l’audace, voici quinze jours passés à

peu près, d’intenter une accusation de fausse monnaie?

L’hôte pâlit, car d’Artagnan avait pris l’attitude la plus menaçante,

et Planchet se modelait sur son maître.

--Ah! monseigneur, ne m’en parlez pas, s’écria l’hôte de son ton de

voix le plus larmoyant; ah! seigneur, combien j’ai payé cher cette

faute. Ah! malheureux que je suis!

--Ce gentilhomme, vous dis-je, qu’est-il devenu?

--Daignez m’écouter, monseigneur, et soyez clément. Voyons,

asseyez-vous, par grâce!

D’Artagnan, muet de colère et d’inquiétude, s’assit menaçant comme un

juge. Planchet s’adossa fièrement à son fauteuil.

[Illustration: «--Ah! vous ne me connaissez pas!»]

--Voici l’histoire, monseigneur, reprit l’hôte tout tremblant, car je

vous reconnais à cette heure: c’est vous qui êtes parti quand j’eus ce

malheureux démêlé avec ce gentilhomme dont vous parlez.

--Oui, c’est moi; ainsi vous voyez bien que vous n’avez pas de grâce à

attendre si vous ne dites pas toute la vérité.

--Aussi veuillez m’écouter, et vous la saurez tout entière.

--J’écoute.

--J’avais été prévenu par les autorités qu’un faux monnayeur célèbre

arriverait à mon auberge avec plusieurs de ses compagnons, tous

déguisés sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos chevaux,

vos laquais, votre figure, messeigneurs, tout m’avait été dépeint.

--Après, après? dit d’Artagnan, qui reconnut bien vite d’où venait le

signalement si exactement donné.

--Je pris donc, d’après les ordres de l’autorité, qui m’envoya un

renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de

m’assurer de la personne des prétendus faux monnayeurs.

--Encore! dit d’Artagnan, à qui ce mot de faux monnayeur échauffait

terriblement les oreilles.

--Pardonnez-moi, monseigneur, de dire de telles choses, mais elles sont

justement mon excuse. L’autorité m’avait fait peur et vous savez qu’un

aubergiste doit ménager l’autorité.

--Mais encore une fois, ce gentilhomme, où est-il? qu’est-il devenu?

Est-il mort? est-il vivant?

--Patience, monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous

savez, et dont votre départ précipité, ajouta l’hôte avec une finesse

qui n’échappa point à d’Artagnan, semblait autoriser l’issue. Ce

gentilhomme, votre ami, se défendit en désespéré. Son valet, qui, par

un malheur imprévu, avait cherché querelle aux gens de l’autorité,

déguisés en garçons d’écurie...

--Ah! misérable! s’écria d’Artagnan, vous étiez tous d’accord, et je ne

sais à quoi tient que je ne vous extermine tous!

--Hélas! non, monseigneur, nous n’étions pas tous d’accord, et vous

l’allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point l’appeler par

le nom honorable qu’il porte sans doute, mais nous ignorons ce nom),

monsieur votre ami, après avoir mis hors de combat deux hommes de ses

deux coups de pistolet, battit en retraite en se défendant avec son

épée dont il estropia encore un de mes hommes, et d’un coup de plat de

laquelle il m’étourdit.

--Mais, bourreau, finiras-tu? dit d’Artagnan, Athos, que devint Athos?

--En battant en retraite, comme j’ai dit à monseigneur, il trouva

derrière lui l’escalier de la cave, et, comme la porte était ouverte,

il tira la clé à lui et se barricada en dedans. Comme on était sûr de

le retrouver là, on le laissa libre.

--Oui, dit d’Artagnan, on ne tenait pas tout à fait à le tuer, on ne

cherchait qu’à l’emprisonner.

--Juste Dieu! à l’emprisonner, monseigneur? il s’emprisonna bien

lui-même, je vous le jure. D’abord il avait fait de rude besogne, un

homme était tué sur le coup, et deux autres étaient blessés grièvement.

Le mort et les deux blessés furent emportés par leurs camarades, et

jamais je n’ai plus entendu parler ni des uns ni des autres. Moi-même,

quand je repris mes sens, j’allai trouver M. le gouverneur, auquel je

racontai tout ce qui s’était passé, et auquel je demandai ce que je

devais faire du prisonnier. Mais M. le gouverneur eut l’air de tomber

des nues; il me dit qu’il ignorait complètement ce que je voulais dire,

que les ordres qui m’étaient parvenus n’émanaient pas de lui, et que si

j’avais le malheur de dire à qui que ce fût qu’il était pour quelque

chose dans toute cette échauffourée, il me ferait pendre. Il paraît que

je m’étais trompé, monsieur, que j’avais arrêté l’un pour l’autre, et

que celui qu’on devait arrêter était sauvé.

--Mais Athos? s’écria d’Artagnan, dont l’impatience doublait de

l’abandon où l’autorité laissait la chose, Athos, qu’est-il devenu?

--Comme j’avais hâte de réparer mes torts envers le prisonnier, reprit

l’aubergiste, je m’acheminai vers la cave afin de lui rendre sa

liberté. Ah! monsieur, ce n’était plus un homme, c’était un diable. A

cette proposition de liberté, il déclara que c’était un piège qu’on

lui tendait et qu’avant de sortir il entendait imposer ses conditions.

Je lui dis bien humblement, car je ne me dissimulais pas la mauvaise

position où je m’étais mis en portant la main sur un mousquetaire

de Sa Majesté, je lui dis que j’étais prêt à me soumettre à ses

conditions.

»--D’abord, dit-il, je veux qu’on me rende mon valet tout armé.

»On s’empressa d’obéir à cet ordre: car vous comprenez bien, monsieur,

que nous étions disposés à faire tout ce que voudrait votre ami. M.

Grimaud (il a dit son nom, celui-là, quoiqu’il ne parle pas beaucoup),

M. Grimaud fut donc descendu à la cave, tout blessé qu’il était; alors,

son maître l’ayant reçu, rebarricada la porte et nous recommanda de

rester dans notre boutique.

--Mais enfin, s’écria d’Artagnan, où est-il? où est Athos?

--Dans la cave, monsieur.

--Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce temps-là?

--Bonté divine! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave! vous ne

savez donc pas ce qu’il y fait, dans la cave? Ah! si vous pouviez l’en

faire sortir, monsieur, je vous en serais reconnaissant toute ma vie,

je vous adorerais comme mon patron.

--Alors il est là? je le retrouverai là?

--Sans doute, monsieur: il s’est obstiné à y rester. Tous les jours

on lui passe par le soupirail du pain au bout d’une fourche, et de la

viande quand il en demande; mais, hélas! ce n’est pas de pain et de

viande dont il fait la plus grande consommation. Une fois j’ai essayé

de descendre avec deux de mes garçons, mais il est entré dans une

terrible fureur. J’ai entendu le bruit de ses pistolets qu’il armait

et de son mousqueton qu’armait son domestique. Puis, comme nous leur

demandions quelles étaient leurs intentions, le maître a répondu

qu’ils avaient quarante coups à tirer lui et son laquais, et qu’ils

les tireraient jusqu’au dernier plutôt que de permettre qu’un seul de

nous mît le pied dans la cave. Alors, monsieur, j’ai été me plaindre au

gouverneur, lequel m’a répondu que je n’avais que ce que je méritais,

et que cela m’apprendrait à insulter les honorables seigneurs qui

prenaient gîte chez moi.

--De sorte que depuis ce temps?... reprit d’Artagnan ne pouvant

s’empêcher de rire de la figure piteuse de son hôte.

--De sorte que depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci, nous

menons la vie la plus triste qui se puisse voir: car monsieur, il faut

que vous sachiez que toutes nos provisions sont dans la cave: il y a

notre vin en bouteilles et notre vin en pièces, la bière, l’huile et

les épices, le lard et les saucissons; et comme il nous est défendu

d’y descendre, nous sommes forcés de refuser le boire et le manger

aux voyageurs qui nous arrivent, de sorte que tous les jours notre

hôtellerie se perd. Encore une semaine avec votre ami dans ma cave, et

nous sommes ruinés.

--Et ce sera justice, drôle. Ne voyait-on pas bien, à notre mine, que

nous étions gens de qualité et non faussaires, dites?

--Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l’hôte. Mais tenez, tenez,

le voilà qui s’emporte.

--Sans doute qu’on l’aura troublé, dit d’Artagnan.

--Mais il faut bien qu’on le trouble, s’écria l’hôte; il vient de nous

arriver deux gentilshommes anglais.

--Eh bien?

--Eh bien! les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez, monsieur;

ceux-ci ont demandé du meilleur. Ma femme alors aura sollicité de M.

Athos la permission d’entrer pour satisfaire ces messieurs; et il aura

refusé comme de coutume. Ah! bonté divine! voilà le sabbat qui redouble!

D’Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du côté de la cave;

il se leva, et, précédé de l’hôte, qui se tordait les mains, et suivi

de Planchet qui tenait son mousqueton tout armé, il s’approcha du lieu

de la scène.

Les deux gentilshommes étaient exaspérés, ils avaient fait une longue

course, et mouraient de faim et de soif.

--Mais c’est une tyrannie, s’écriaient-ils en très bon français,

quoique avec un accent étranger, que ce maître fou ne veuille pas

laisser à ces bonnes gens l’usage de leur vin. Çà, nous allons enfoncer

la porte, et s’il est trop enragé, eh bien! nous le tuerons.

--Tout beau, messieurs! dit d’Artagnan en tirant ses pistolets de sa

ceinture; vous ne tuerez personne, s’il vous plaît.

--Bon, bon, disait derrière la porte la voix calme d’Athos, qu’on les

laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous allons

voir.

Tout braves qu’ils paraissaient être, les deux gentilshommes anglais se

regardèrent en hésitant; on eût dit qu’il y avait dans cette cave un de

ces ogres faméliques, gigantesques héros des légendes populaires, et

dont nul ne force impunément la caverne.

Il y eut un moment de silence; mais enfin les deux Anglais eurent honte

de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq ou six

marches dont se composait l’escalier et donna dans la porte un coup de

pied à fendre une muraille.

--Planchet, dit d’Artagnan en armant ses pistolets, je me charge

de celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah!

messieurs, vous voulez de la bataille! eh bien! on va vous en donner!

--Mon Dieu, s’écria la voix creuse d’Athos, j’entends d’Artagnan, ce me

semble.

--En effet, dit d’Artagnan en haussant la voix à son tour, c’est

moi-même, mon ami.

--Ah, bon! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces enfonceurs

de portes.

Les gentilshommes avaient mis l’épée à la main, mais ils se trouvaient

pris entre deux feux; ils hésitèrent un instant encore; mais, comme

la première fois, l’orgueil l’emporta, et un second coup de pied fit

craquer la porte dans toute sa hauteur.

[Illustration: «--Ah! messieurs, vous voulez de la bataille!»]

--Range-toi, d’Artagnan, range-toi! cria Athos, range-toi, je vais

tirer.

--Messieurs! dit d’Artagnan, que la réflexion n’abandonnait jamais,

messieurs, songez-y! De la patience, Athos. Vous vous engagez là dans

une mauvaise affaire et vous allez être criblés. Voici mon valet et moi

qui vous lâcherons trois coups de feu, autant vous arriveront de la

cave; puis nous aurons encore nos épées, dont, je vous assure, mon ami

et moi nous jouons passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les

miennes. Tout à l’heure vous aurez à boire, je vous en donne ma parole.

--S’il en reste, grogna la voix railleuse d’Athos.

L’hôtelier sentit une sueur froide couler le long de son échine.

--Comment, s’il en reste! murmura-t-il.

--Que diable! il en restera, reprit d’Artagnan; soyez donc tranquille,

à eux deux ils n’auront pas bu toute la cave. Messieurs, remettez vos

épées au fourreau.

--Eh bien! vous, remettez vos pistolets à votre ceinture.

--Volontiers.

Et d’Artagnan donna l’exemple. Puis, se retournant vers Planchet, il

lui fit signe de désarmer son mousqueton.

Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs épées au

fourreau. On leur raconta l’histoire de l’emprisonnement d’Athos. Et

comme ils étaient bons gentilshommes, ils donnèrent tort à l’hôtelier.

--Maintenant, messieurs, dit d’Artagnan, remontez chez vous, et, dans

dix minutes, je vous réponds qu’on vous y portera tout ce que vous

pourrez désirer.

Les Anglais saluèrent et sortirent.

--Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d’Artagnan,

ouvrez-moi la porte, je vous en prie.

--A l’instant même, dit Athos.

Alors on entendit un grand bruit de fagots entre-choqués et de poutres

gémissantes: c’étaient les contrescarpes et les bastions d’Athos, que

l’assiégé démolissait lui-même.

Un instant après la porte s’ébranla, et l’on vit paraître la tête pâle

d’Athos qui, d’un coup d’œil rapide, explorait les environs.

D’Artagnan se jeta à son cou et l’embrassa tendrement; puis il voulut

l’entraîner hors de ce séjour humide, alors seulement il s’aperçut

qu’Athos chancelait.

--Vous êtes blessé? lui dit-il.

--Moi! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voilà tout, et jamais

homme n’a mieux fait ce qu’il fallait pour cela. Vive Dieu, mon hôte!

il faut que j’en aie bu au moins pour ma part cent cinquante bouteilles.

--Miséricorde! s’écria l’hôte, si le valet en a bu la moitié du maître

seulement, je suis ruiné.

--Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas permis

de faire le même ordinaire que moi; il a bu à la pièce seulement:

tenez, je crois qu’il a oublié de remettre le fausset. Entendez-vous?

cela coule!

D’Artagnan partit d’un éclat de rire qui changea le frisson de l’hôte

en fièvre chaude.

En même temps, Grimaud parut à son tour derrière son maître, le

mousqueton sur l’épaule, la tête tremblante, comme ces satyres ivres

des tableaux de Rubens. Il était arrosé par devant et par derrière

d’une liqueur grasse que l’hôte reconnut pour être sa meilleure huile

d’olive.

Le cortège traversa la grande salle et alla s’installer dans la

meilleure chambre de l’auberge, que d’Artagnan occupa d’autorité.

Pendant ce temps l’hôte et sa femme se précipitèrent avec des lampes

dans la cave, qui leur avait été si longtemps interdite et où un

affreux spectacle les attendait.

Au delà des fortifications auxquelles Athos avait fait brèche pour

sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de futailles

vides entassées selon toutes les règles de l’art stratégique, on voyait

çà et là, nageant dans des mares d’huile et de vin, les ossements de

tous les jambons mangés, tandis qu’un amas de bouteilles jonchait tout

l’angle gauche de la cave et qu’un tonneau, dont le robinet était

resté ouvert, perdait par cette ouverture les dernières gouttes de son

sang. L’image de la dévastation et de la mort, comme dit le poète de

l’antiquité, régnait comme sur un champ de bataille.

[Illustration: En même temps Grimaud parut à son tour derrière

son maître.]

Sur cinquante saucissons pendus aux solives, dix restaient à peine.

Alors les hurlements de l’hôte et de l’hôtesse percèrent la voûte de la

cave, d’Artagnan lui-même en fut ému. Athos ne tourna pas même la tête.

[Illustration: L’image de la dévastation.]

Mais à la douleur succéda la rage. L’hôte s’arma d’une broche, et, dans

son désespoir, s’élança dans la chambre où les deux amis s’étaient

retirés.

--Du vin! dit Athos en apercevant l’hôte.

--Du vin! s’écria l’hôte stupéfait, du vin! mais vous m’en avez bu pour

plus de cent pistoles; mais je suis un homme ruiné, perdu, anéanti!

--Bah! dit Athos, nous sommes constamment restés sur notre soif.

--Si vous vous étiez contentés de boire, encore; mais vous avez cassé

toutes les bouteilles.

--Vous m’avez poussé sur un tas qui a dégringolé. C’est votre faute.

--Toute mon huile est perdue.

--L’huile est un baume souverain pour les blessures, et il fallait

bien que ce pauvre Grimaud pansât celles que vous lui avez faites.

--Tous mes saucissons rongés!

--Il y a énormément de rats dans cette cave.

--Vous allez me payer tout cela! cria l’hôte exaspéré.

--Triple drôle, dit Athos en se soulevant.

Mais il retomba aussitôt: il venait de donner la mesure de ses forces.

D’Artagnan vint à son secours en levant sa cravache.

L’hôte recula d’un pas et se mit à fondre en larmes.

--Cela vous apprendra, dit d’Artagnan, à traiter d’une façon plus

courtoise les hôtes que Dieu vous envoie.

--Dieu! dites le diable!

--Mon cher ami, dit d’Artagnan, si vous nous rompez encore les

oreilles, nous allons nous renfermer tous les quatre dans votre cave,

et nous verrons si véritablement le dégât est aussi considérable que

vous le dites.

--Eh bien! oui, messieurs, dit l’hôte, j’ai tort, je l’avoue, mais

à tout péché miséricorde; vous êtes des seigneurs et moi je suis un

pauvre aubergiste, vous aurez pitié de moi.

--Ah! si tu parles comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le cœur,

et les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait de tes

futailles. On n’est pas si diable qu’on en a l’air. Voyons, viens ici

et causons.

L’hôte s’approcha avec inquiétude.

--Viens, te dis-je, et n’aie pas peur, continua Athos. Au moment où

j’allais te payer, j’avais posé ma bourse sur ta table.

--Oui, monseigneur.

--Cette bourse contenait soixante pistoles, où est-elle?

--Déposée au greffe, monseigneur: on avait dit que c’était de la fausse

monnaie.

--Eh bien! fais-toi rendre ma bourse et garde les soixante pistoles.

--Mais monseigneur sait bien que le greffe ne lâche pas ce qu’il tient.

Si c’était de la fausse monnaie, il y aurait encore de l’espoir; mais

malheureusement ce sont de bonnes pièces.

--Arrange-toi avec lui, mon brave homme, cela ne me regarde pas,

d’autant plus qu’il ne me reste pas une livre.

--Voyons, dit d’Artagnan, l’ancien cheval d’Athos, où est-il?

--A l’écurie.

--Combien vaut-il?

--Cinquante pistoles tout au plus.

--Il en vaut quatre-vingts, prends-le et que tout soit dit.

--Comment! tu vends mon cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet? et sur

quoi ferai-je la campagne, sur Grimaud?

--Je t’en amène un autre, dit d’Artagnan.

--Un autre?

--Et magnifique! s’écria l’hôte.

--Alors, s’il y en a un autre plus beau et plus jeune, prends le vieux,

et à boire!

--Duquel? demanda l’hôte tout à fait rasséréné.

--De celui qui est au fond, près des lattes: il en reste encore

vingt-cinq bouteilles, toutes les autres ont été cassées dans ma chute.

Montez-en six.

--Mais c’est un foudre que cet homme! dit l’hôte à part lui; s’il reste

seulement quinze jours ici, et qu’il paye ce qu’il boira, je rétablirai

mes affaires.

--Et n’oublie pas, continua d’Artagnan, de monter quatre bouteilles du

pareil aux deux seigneurs anglais.

--Maintenant, dit Athos, en attendant qu’on nous apporte du vin,

conte-moi, d’Artagnan, ce que sont devenus les autres; voyons.

D’Artagnan lui raconta comment il avait trouvé Porthos dans son lit

avec une foulure, et Aramis à une table entre les deux théologiens.

Comme il achevait, l’hôte rentra avec les bouteilles demandées et un

jambon qui, heureusement pour lui, était resté hors de la cave.

[Illustration: L’hôte rentra avec les bouteilles demandées.]

--C’est bien, dit Athos en remplissant son verre et celui de

d’Artagnan, voilà pour Porthos et pour Aramis; mais vous, mon ami,

qu’avez-vous et que vous est-il arrivé personnellement? Je vous trouve

un air sinistre.

--Hélas! dit d’Artagnan, c’est que je suis le plus malheureux de nous

tous, moi!

--Toi malheureux, d’Artagnan! dit Athos. Voyons, comment es-tu

malheureux? Dis-moi cela.

--Plus tard, dit d’Artagnan.

--Plus tard! et pourquoi plus tard? parce que tu crois que je suis

ivre, d’Artagnan, retiens bien ceci: je n’ai jamais les idées plus

nettes que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles.

D’Artagnan raconta son aventure avec madame Bonacieux.

Athos l’écouta sans sourciller; puis, lorsqu’il eut fini:

--Misères que tout cela, dit Athos, misères!

C’était le mot d’Athos.

--Vous dites toujours: misères, mon cher Athos! dit d’Artagnan; cela

vous sied bien mal, à vous qui n’avez jamais aimé.

L’œil mort d’Athos s’enflamma soudain; mais ce ne fut qu’un éclair, il

redevint terne et vague comme auparavant.

--C’est vrai, dit-il tranquillement, je n’ai jamais aimé, moi.

--Vous voyez bien, alors, cœur de pierre, dit d’Artagnan, que vous avez

tort d’être dur pour nous autres cœurs tendres.

--Cœurs tendres, cœurs percés, dit Athos.

--Que dites-vous?

--Je dis que l’amour est une loterie où celui qui gagne gagne la mort!

Vous êtes bien heureux d’avoir perdu, croyez-moi, mon cher d’Artagnan.

Et si j’ai un conseil à vous donner, c’est de perdre toujours.

--Elle avait l’air de si bien m’aimer!

--Elle en avait l’air.

--Oh! elle m’aimait.

--Enfant! il n’y a pas un homme qui n’ait cru comme vous que sa

maîtresse l’aimait, et il n’y a pas un homme qui n’ait été trompé par

sa maîtresse.

--Excepté vous, Athos, qui n’en avez jamais eu.

--C’est vrai, dit Athos après un moment de silence, je n’en ai jamais

eu, moi. Buvons!

--Mais alors, philosophe que vous êtes, dit d’Artagnan, instruisez-moi,

soutenez-moi; j’ai besoin de savoir et d’être consolé.

--Consolé de quoi?

--De mon malheur.

--Votre malheur fait rire, dit Athos en haussant les épaules; je serais

curieux de savoir ce que vous diriez si je vous racontais une histoire

d’amour.

--Arrivée à vous?

--Ou à un de mes amis, qu’importe.

--Dites, Athos, dites.

--Buvons, nous ferons mieux.

--Buvez et racontez.

--Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son verre,

les deux choses vont à merveille ensemble.

--J’écoute, dit d’Artagnan.

Athos se recueillit, et à mesure qu’il se recueillait, d’Artagnan le

voyait pâlir; il en était à cette période de l’ivresse où les buveurs

vulgaires tombent et dorment. Lui, il rêvait tout haut sans dormir. Ce

somnambulisme de l’ivresse avait quelque chose d’effrayant.

--Vous le voulez absolument? demanda-t-il.

--Je vous en prie, dit d’Artagnan.

--Qu’il soit donc fait comme vous le désirez. Un de mes amis, un de mes

amis, entendez-vous bien! pas moi, dit Athos en s’interrompant avec un

sourire sombre, un des comtes de ma province, c’est-à-dire du Berry,

noble comme un Dandolo ou un Montmorency, devint amoureux à vingt-cinq

ans d’une jeune fille de seize, belle comme les amours. A travers la

naïveté de son âge perçait un esprit ardent, un esprit non pas de

femme, mais de poète; elle ne plaisait pas, elle enivrait; elle vivait

dans un petit bourg près de son frère qui était curé. Tous deux étaient

arrivés dans le pays: ils venaient on ne sait d’où; mais en la voyant

si belle et en voyant son frère si pieux, on ne songeait pas à leur

demander d’où ils venaient. Du reste on les disait de bonne extraction.

Mon ami, qui était le seigneur du pays, aurait pu la séduire ou la

prendre de force, à son gré, il était le maître; qui serait venu à

l’aide de deux étrangers, de deux inconnus? Malheureusement il était

honnête homme, il l’épousa. Le sot, le niais, l’imbécile!

--Mais pourquoi cela, puisqu’il l’aimait? demanda d’Artagnan.

--Attendez donc, dit Athos. Il l’emmena dans son château et en fit la

première dame de sa province, et, il faut lui rendre justice, elle

tenait parfaitement son rang.

--Eh bien? demanda d’Artagnan.

--Eh bien! un jour qu’elle était à la chasse avec son mari, continua

Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et

s’évanouit; le comte s’élança à son secours, et comme elle étouffait

dans ses habits il les fendit avec son poignard et lui découvrit

l’épaule. Devinez ce qu’elle avait sur l’épaule, d’Artagnan? dit Athos

avec un grand éclat de rire.

--Puis-je le savoir? demanda d’Artagnan.

--Une fleur de lis, dit Athos. Elle était marquée.

Et Athos vida d’un seul trait le verre qu’il tenait à la main.

--Horreur! s’écria d’Artagnan, que me dites-vous là?

--La vérité. Mon cher, l’ange était un démon. La pauvre jeune fille

avait volé.

--Et que fit le comte?

--Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit

de justice basse et haute, il acheva de déchirer les habits de la

comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre.

--Ciel! Athos! un meurtre, s’écria d’Artagnan.

--Oui, un meurtre, pas davantage, dit Athos pâle comme la mort. Mais on

me laisse manquer de vin, ce me semble.

Et Athos saisit au goulot la dernière bouteille qui restait, l’approcha

de sa bouche et la vida d’un seul trait comme il eût fait d’un verre

ordinaire.

Puis il laissa tomber sa tête sur ses deux mains; d’Artagnan demeura

devant lui saisi d’épouvante.

--Cela m’a guéri des femmes belles, poétiques et amoureuses, dit Athos

en se relevant et sans songer à continuer l’apologue du comte. Dieu

vous en accorde autant! Buvons!

[Illustration: Et il la pendit à un arbre.]

--Ainsi elle est morte? balbutia d’Artagnan.

--Parbleu! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drôle, cria

Athos, nous ne pouvons plus boire!

--Et son frère? ajouta timidement d’Artagnan.

--Son frère? reprit Athos.

--Oui, le prêtre?

--Ah! je m’en informai pour le faire pendre à son tour; mais il avait

pris les devants, il avait quitté sa cure depuis la veille.

--A-t-on su au moins ce que c’était que ce misérable?

--C’était sans doute le premier amant et le complice de la belle, un

digne homme qui avait fait semblant d’être curé peut-être pour marier

sa maîtresse et lui assurer un sort. Il aura été écartelé, je l’espère.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! fit d’Artagnan tout étourdi de cette horrible

aventure.

--Mangez donc de ce jambon, d’Artagnan, il est exquis, dit Athos en

coupant une tranche qu’il mit sur l’assiette du jeune homme. Quel

malheur qu’il n’y en ait pas eu seulement quatre comme celui-là dans la

cave! j’aurais bu cinquante bouteilles de plus.

D’Artagnan ne pouvait plus supporter cette conversation, qui l’eût

rendu fou; il laissa tomber sa tête sur ses deux mains et fit semblant

de s’endormir.

--Les jeunes gens ne savent plus boire, dit Athos en le regardant en

pitié, et pourtant celui-là est des meilleurs!...

Les trois mousquetaires, Volume 1 (of 2) · 第 60 / 68 题