PORTHOS

Au lieu de rentrer chez lui directement, d’Artagnan mit pied à terre

à la porte de M. de Tréville; et monta rapidement l’escalier. Cette

fois il était décidé à lui raconter tout ce qui venait de se passer.

Comme M. de Tréville voyait presque journellement la reine, il pourrait

peut-être tirer de Sa Majesté quelque renseignement sur la pauvre femme

à qui l’on faisait sans doute payer son dévouement à sa maîtresse.

M. de Tréville écouta le récit du jeune homme avec une gravité qui

prouvait qu’il voyait autre chose, dans toute cette aventure, qu’une

intrigue d’amour; puis, quand d’Artagnan eut achevé:

--Hum! dit-il, tout ceci sent Son Éminence d’une lieue.

--Mais que faire? dit d’Artagnan.

--Rien, absolument rien, à cette heure, que quitter Paris, comme

je vous l’ai dit, le plus tôt possible. Je verrai la reine, je lui

raconterai les détails de la disparition de cette pauvre femme,

qu’elle ignore sans doute; ces détails la guideront de son côté, et, à

votre retour, peut-être aurai-je quelque bonne nouvelle à vous dire.

Reposez-vous-en sur moi.

D’Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Tréville n’avait pas

l’habitude de promettre, et que, lorsque par hasard il promettait,

il tenait plus qu’il n’avait promis. Il le salua donc, plein de

reconnaissance pour le passé et pour l’avenir, et le digne capitaine,

qui, de son côté, éprouvait un vif intérêt pour ce jeune homme si brave

et si résolu, lui serra affectueusement la main en lui souhaitant un

bon voyage.

Décidé à mettre les conseils de M. de Tréville en pratique à l’instant

même, d’Artagnan s’achemina vers la rue des Fossoyeurs, afin de veiller

à la confection de son portemanteau. En s’approchant de sa maison, il

reconnut M. Bonacieux en costume du matin, debout sur le seuil de sa

porte. Tout ce que lui avait dit la veille le prudent Planchet sur le

caractère sinistre de son hôte revint alors à l’esprit de d’Artagnan,

qui le regarda plus attentivement qu’il n’avait fait encore. En effet,

outre cette pâleur jaunâtre et maladive qui indique l’infiltration de

la bile dans le sang, et qui pouvait d’ailleurs n’être qu’accidentelle,

d’Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans

l’habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la même façon

qu’un honnête homme, un hypocrite ne pleure pas les mêmes larmes qu’un

homme de bonne foi. Toute fausseté est un masque, et si bien fait que

soit le masque, on arrive toujours, avec un peu d’attention, à le

distinguer du visage.

Il sembla donc à d’Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et

même que ce masque était des plus désagréables à voir.

En conséquence il allait, vaincu par sa répugnance pour cet homme,

passer devant lui sans parler, quand, ainsi que la veille, M. Bonacieux

l’interpella.

--Eh bien! jeune homme, lui dit-il, il paraît que nous faisons de

grasses nuits? sept heures du matin, peste! Il me semble que vous

retournez tant soit peu les habitudes reçues, et que vous rentrez à

l’heure où les autres sortent.

--On ne vous fera pas le même reproche, maître Bonacieux, dit le jeune

homme, et vous êtes le modèle des gens rangés. Il est vrai que lorsque

l’on possède une jeune et jolie femme, on n’a pas besoin de courir

après le bonheur: c’est le bonheur qui vient vous trouver; n’est-ce

pas, monsieur Bonacieux?

Bonacieux grimaça un sourire.

--Ah! ah! dit Bonacieux, vous êtes un plaisant compagnon. Mais où

diable avez-vous été courir cette nuit, mon jeune maître? Il paraît

qu’il ne faisait pas bon dans les chemins de traverse.

D’Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de boue;

mais dans ce mouvement ses regards se portèrent en même temps sur les

souliers et les bas du mercier; on eût dit qu’on les avait trempés

dans le même bourbier; les uns et les autres étaient maculés de taches

absolument pareilles.

Alors une idée subite traversa l’esprit de d’Artagnan. Ce petit homme

gros, court, grisonnant, cette espèce de laquais vêtu d’un habit

sombre, traité sans considération par les gens d’épée qui composaient

l’escorte, c’était Bonacieux lui-même. Le mari avait présidé à

l’enlèvement de sa femme.

Il prit à d’Artagnan une terrible envie de sauter à la gorge du mercier

et de l’étrangler; mais, nous l’avons dit, c’était un garçon fort

prudent, et il se contint. Cependant la révolution qui s’était faite

sur son visage était si visible, que Bonacieux en fut effrayé et essaya

de reculer d’un pas; mais justement il se trouvait devant le battant de

la porte, qui était fermée, et l’obstacle qu’il rencontra le força de

se tenir à la même place.

[Illustration: «--Vos bas et vos souliers réclament aussi un coup

de brosse.»]

--Ah çà! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d’Artagnan, il

me semble que si mes bottes ont besoin d’un coup d’éponge, vos bas et

vos souliers réclament un coup de brosse. Est-ce que de votre côté vous

auriez aussi couru la prétentaine, maître Bonacieux? Ah diable! ceci ne

serait point pardonnable à un homme de votre âge et qui, de plus, a une

jeune et jolie femme comme la vôtre.

--Oh! mon Dieu, non, dit Bonacieux, mais hier j’ai été à Saint-Mandé

pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne puis

absolument me passer, et comme les chemins étaient mauvais, j’en ai

rapporté toute cette fange, que je n’ai pas encore eu le temps de faire

disparaître.

Le lieu que désignait Bonacieux comme celui qui avait été le but de sa

course fut une nouvelle preuve à l’appui des soupçons qu’avait conçus

d’Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mandé, parce que Saint-Mandé est

le point absolument opposé à Saint-Cloud.

Cette probabilité lui fut une première consolation. Si Bonacieux savait

où était sa femme, on pourrait toujours, en employant les moyens

extrêmes, forcer le mercier à desserrer les dents et à laisser échapper

son secret. Il s’agissait seulement de changer cette probabilité en

certitude.

--Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j’en use avec vous sans

façon, dit d’Artagnan; mais rien n’altère comme de ne pas dormir, j’ai

donc une soif d’enragé; permettez-moi de prendre un verre d’eau chez

vous; vous le savez, cela ne se refuse pas entre voisins.

Et sans attendre la permission de son hôte, d’Artagnan entra vivement

dans la maison, et jeta un coup d’œil rapide sur le lit. Le lit n’était

pas défait. Bonacieux ne s’était pas couché. Il rentrait donc seulement

il y avait une heure ou deux; il avait accompagné sa femme jusqu’à

l’endroit où on l’avait conduite, ou tout au moins jusqu’au premier

relais.

--Merci, maître Bonacieux, dit d’Artagnan en vidant son verre, voilà

tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez moi, je vais

faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il aura fini, je vous

l’enverrai, si vous voulez, pour brosser vos souliers.

Et il quitta le mercier tout ébahi de ce singulier adieu et se

demandant s’il ne s’était pas enferré lui-même.

Sur le haut de l’escalier il trouva Planchet tout effaré.

--Ah! monsieur, s’écria Planchet dès qu’il eut aperçu son maître, en

voilà bien d’une autre, et il me tardait bien que vous rentrassiez.

--Qu’y a-t-il donc? demanda d’Artagnan.

--Oh! je vous le donne en cent, monsieur, je vous le donne en mille de

deviner la visite que j’ai reçue pour vous en votre absence.

--Quand cela?

--Il y a une demi-heure, tandis que vous étiez chez M. de Tréville.

--Et qui donc est venu? Voyons, parle.

--M. de Cavois.

--M. de Cavois?

--En personne.

--Le capitaine des gardes de Son Éminence?

--Lui-même.

--Il venait m’arrêter?

--Je m’en suis douté, monsieur, et cela malgré son air patelin.

--Il avait l’air patelin, dis-tu?

--C’est-à-dire qu’il était tout miel, monsieur.

--Vraiment?

--Il venait, disait-il, de la part de Son Éminence, qui vous voulait

beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.

--Et tu lui as répondu?

--Que la chose était impossible, attendu que vous étiez hors de la

maison, comme il le pouvait voir.

--Alors, qu’a-t-il dit?

--Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journée; puis il

a ajouté tout bas: «Dis à ton maître que Son Éminence est parfaitement

disposée pour lui, et que sa fortune dépend peut-être de cette

entrevue.»

--Le piège est assez maladroit pour le cardinal, reprit en souriant le

jeune homme.

--Aussi, je l’ai vu, le piège, et j’ai répondu que vous seriez

désespéré à votre retour.

«--Où est-il allé? a demandé M. de Cavois.

»--A Troyes en Champagne, ai-je répondu.

»--Et quand est-il parti?

»--Hier soir.»

--Planchet, mon ami, interrompit d’Artagnan, tu es véritablement un

homme précieux.

--Vous comprenez, monsieur, j’ai pensé qu’il serait toujours temps,

si vous désirez voir M. de Cavois, de me démentir en disant que vous

n’étiez point parti; ce serait moi, dans ce cas, qui aurais fait le

mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi, je puis mentir.

--Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta réputation d’homme

véridique: dans un quart d’heure nous partons.

--C’est le conseil que j’allais donner à monsieur; et où allons-nous,

sans être trop curieux?

--Pardieu! du côté opposé à celui vers lequel tu as dit que j’étais

allé. D’ailleurs n’as-tu pas autant de hâte d’avoir des nouvelles de

Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j’en ai, moi, de savoir ce que

sont devenus Athos, Porthos et Aramis?

--Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous voudrez;

l’air de la province vaut mieux pour nous, à ce que je crois, en ce

moment, que l’air de Paris. Ainsi donc...

--Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons; moi, je m’en

vais devant, les mains dans mes poches, pour qu’on ne se doute de rien.

Tu me rejoindras à l’hôtel des Gardes. A propos, Planchet, je crois

que tu as raison à l’endroit de notre hôte, et c’est décidément une

affreuse canaille.

--Ah! croyez moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je suis

physionomiste, moi, allez!

D’Artagnan descendit le premier, comme la chose avait été convenue;

puis, pour n’avoir rien à se reprocher, il se dirigea une dernière fois

vers la demeure de ses trois amis: on n’avait reçu aucune nouvelle

d’eux; seulement une lettre toute parfumée et d’une écriture élégante

et menue était arrivée, pour Aramis. D’Artagnan s’en chargea. Dix

minutes après, Planchet le rejoignait dans les écuries de l’hôtel des

Gardes. D’Artagnan, pour qu’il n’y eût pas de temps perdu, avait déjà

sellé son cheval lui-même.

--C’est bien, dit-il à Planchet, lorsque celui-ci eut joint le

portemanteau à l’équipement; maintenant selle les trois autres et

partons.

--Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux?

demanda Planchet avec son air narquois.

--Non, monsieur le mauvais plaisant, répondit d’Artagnan, mais avec nos

quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si toutefois nous

les retrouvons vivants.

--Ce qui serait une grande chance, répondit Planchet; mais enfin il ne

faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu.

--Amen, dit d’Artagnan en enfourchant son cheval.

Et tous deux sortirent de l’hôtel des Gardes, s’éloignant chacun par

un bout de la rue, l’un devant quitter Paris par la barrière de La

Villette et l’autre par la barrière de Montmartre, pour se rejoindre

au delà de Saint-Denis, manœuvre stratégique qui, ayant été exécutée

avec une égale ponctualité, fut couronnée des plus heureux résultats.

D’Artagnan et Planchet entrèrent ensemble à Pierrefitte.

Planchet était plus courageux, il faut le dire, le jour que la nuit.

Cependant sa prudence naturelle ne l’abandonnait pas un seul instant;

il n’avait oublié aucun des incidents du premier voyage, et il tenait

pour ennemis tous ceux qu’il rencontrait sur la route. Il en résultait

qu’il avait sans cesse le chapeau à la main, ce qui lui valait de

sévères mercuriales de la part de d’Artagnan, qui craignait que, grâce

à cet excès de politesse, on ne le prît pour le valet d’un homme de peu.

Cependant, soit qu’effectivement les passants fussent touchés de

l’urbanité de Planchet, soit que, cette fois, personne ne fût aposté

sur la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivèrent à Chantilly

sans accident aucun et descendirent à l’hôtel du Grand-Saint-Martin, le

même dans lequel ils s’étaient arrêtés lors de leur premier voyage.

L’hôte, en voyant un jeune homme suivi d’un laquais et de deux chevaux

de main, s’avança respectueusement sur le seuil de la porte. Or,

comme il avait déjà fait onze lieues, d’Artagnan jugea à propos de

s’arrêter, que Porthos fût ou ne fût pas dans l’hôtel. Puis peut-être

n’était-il pas prudent de s’informer du premier coup de ce qu’était

devenu le mousquetaire. Il résulta de ces réflexions que d’Artagnan,

sans demander aucune nouvelle de qui que ce fût, descendit, recommanda

les chevaux à son laquais, entra dans une petite chambre destinée à

recevoir ceux qui désiraient être seuls, et demanda à son hôte une

bouteille de son meilleur vin et un déjeuner aussi bon que possible,

demande qui corrobora encore la bonne opinion que l’aubergiste avait

prise de son voyageur à la première vue.

Aussi d’Artagnan fut-il servi avec une célérité miraculeuse.

Le régiment des gardes se recrutait parmi les premiers gentilshommes

du royaume, et d’Artagnan, suivi d’un laquais et voyageant avec quatre

chevaux magnifiques, ne pouvait, malgré la simplicité de son uniforme,

manquer de faire sensation. L’hôte voulut le servir lui-même; ce que

voyant, d’Artagnan fit apporter deux verres et entama la conversation

suivante:

--Ma foi, mon cher hôte, dit d’Artagnan en remplissant les deux

verres, je vous ai demandé de votre meilleur vin, et si vous m’avez

trompé, vous allez être puni par où vous avez péché, attendu que,

comme je déteste boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez donc ce

verre et buvons. A quoi boirons-nous, voyons, pour ne blesser aucune

susceptibilité? Buvons à la prospérité de votre établissement.

--Votre Seigneurie me fait honneur, dit l’hôte, et je la remercie bien

sincèrement de son souhait.

--Mais ne vous y trompez pas, dit d’Artagnan, il y a plus d’égoïsme

peut-être que vous ne le pensez dans mon toast: il n’y a que les

établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien reçu; dans

les hôtels qui périclitent tout va à la débandade, et le voyageur

est victime des embarras de son hôte; or, moi qui voyage beaucoup et

surtout sur cette route, je voudrais voir tous les aubergistes faire

fortune.

--En effet, dit l’hôte, il me semble que ce n’est pas la première fois

que j’ai l’honneur de voir monsieur.

--Bah! je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et sur les dix

fois je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez,

j’y étais encore il y a dix ou douze jours à peu près; je faisais la

conduite à des amis, à des mousquetaires, à telle enseigne que l’un

d’eux s’est pris de dispute avec un étranger, un inconnu, un homme qui

lui a cherché je ne sais quelle querelle.

--Ah! oui vraiment! dit l’hôte, et je me le rappelle parfaitement.

N’est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler?

--C’est justement le nom de mon compagnon de voyage. Mon Dieu! mon cher

hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur?

--Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu’il n’a pas pu continuer sa

route.

--En effet, il nous avait promis de nous rejoindre et nous ne l’avons

pas revu.

--Il nous a fait l’honneur de rester ici.

--Comment! il vous a fait l’honneur de rester ici?

--Oui, monsieur, dans cet hôtel; nous sommes même bien inquiets.

--Et de quoi?

--De certaines dépenses qu’il a faites.

--Et bien! mais les dépenses qu’il a faites, il les payera.

--Ah! monsieur, vous me mettez véritablement du baume dans le sang!

Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore le

chirurgien nous déclarait que si M. Porthos ne le payait pas, c’était

à moi qu’il s’en prendrait, attendu que c’était moi qui l’avais envoyé

chercher.

--Mais Porthos est donc blessé?

--Je ne saurais vous le dire, monsieur.

--Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant être

mieux informé que personne.

--Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous

savons, monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos oreilles

répondraient pour notre langue.

--Et bien! puis-je voir Porthos?

--Certainement, monsieur. Prenez l’escalier, montez au premier et

frappez au numéro 1. Seulement prévenez que c’est vous.

--Comment, que je prévienne que c’est moi?

--Oui, car il pourrait vous arriver malheur.

--Et quel malheur voulez-vous qu’il m’arrive?

--M. Porthos peut vous prendre pour quelqu’un de la maison, et dans un

mouvement de colère vous passer son épée à travers le corps ou vous

brûler la cervelle.

--Que lui avez-vous donc fait?

--Nous lui avons demandé de l’argent.

--Ah diable! je comprends cela; c’est une demande que Porthos reçoit

très mal quand il n’est pas en fonds; mais je sais qu’il devait y être.

--C’est ce que nous avions pensé aussi, monsieur; comme la maison est

fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les semaines, au

bout de huit jours nous lui avons présenté notre note; il paraît que

nous sommes tombés dans un mauvais moment, car au premier mot que nous

avons prononcé sur la chose, il nous a envoyés à tous les diables; il

est vrai qu’il avait joué la veille.

--Comment, il avait joué la veille, et avec qui?

--Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et auquel

il avait fait proposer une partie de lansquenet.

--C’est cela, le malheureux aura tout perdu.

--Jusqu’à son cheval, monsieur, car lorsque l’étranger a été pour

partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval de

M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l’observation, mais il nous a

répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait pas et que ce

cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait prévenir M. Porthos de ce

qui se passait, mais il nous a fait dire que nous étions des faquins de

douter de la parole d’un gentilhomme, et que, puisque celui-là avait

dit que le cheval était à lui, il fallait bien que cela fût.

--Je le reconnais bien là, murmura d’Artagnan.

--Alors, continua l’hôte, je lui fis répondre que du moment où nous

paraissions destinés à ne pas nous entendre à l’endroit du payement,

j’espérais qu’il aurait au moins la bonté d’accorder la faveur de sa

pratique à mon confrère le maître de l’Aigle-d’Or; mais M. Porthos me

répondit que mon hôtel étant le meilleur, il désirait y rester.

»Cette réponse était trop flatteuse pour que j’insistasse sur son

départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui est

la plus belle de l’hôtel, et de se contenter d’un joli petit cabinet au

troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme il attendait d’un

moment à l’autre sa maîtresse, qui était une des plus grandes dames de

la cour, je devais comprendre que la chambre qu’il me faisait l’honneur

d’habiter chez moi était encore bien médiocre pour une pareille

personne.

»Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu’il disait, je

crus devoir insister; mais sans même se donner la peine d’entrer en

discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table de

nuit et déclara qu’au premier mot qu’on lui dirait d’un déménagement

quelconque à l’extérieur ou à l’intérieur, il brûlerait la cervelle

à celui qui serait assez imprudent pour se mêler d’une chose qui ne

regardait que lui. Aussi depuis ce temps-là, monsieur, personne n’entre

plus dans sa chambre, si ce n’est son domestique.

--Mousqueton est donc ici?

--Oui, monsieur; cinq jours après son départ, il est revenu de

fort mauvaise humeur de son côté; il paraît que lui aussi a eu du

désagrément dans son voyage. Malheureusement il est plus ingambe que

son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens dessus

dessous, attendu que, comme il pense qu’on pourrait lui refuser ce

qu’il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans demander.

--Le fait est, répondit d’Artagnan, que j’ai toujours remarqué chez

Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs.

--Cela est possible, monsieur, mais supposez qu’il m’arrive seulement

quatre fois par an de me trouver en contact avec une intelligence et un

dévouement semblables, et je suis un homme ruiné.

--Non, car Porthos vous payera.

--Hum! fit l’hôtelier d’un ton de doute.

--C’est le favori d’une très grande dame qui ne le laissera pas dans

l’embarras pour une misère comme celle qu’il vous doit.

--Si j’ose dire ce que je crois là-dessus...

--Ce que vous croyez?

--Je dirai plus: ce que je sais.

--Ce que vous savez?

--Et même ce dont je suis sûr.

--Et de quoi êtes-vous sûr, voyons?

--Je dirai que je connais cette grande dame.

--Vous?

--Oui, moi.

--Et comment la connaissez-vous?

--Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre discrétion...

--Parlez, et, foi de gentilhomme, vous n’aurez pas à vous repentir de

votre confiance.

--Eh bien! monsieur, vous concevez, l’inquiétude fait faire bien des

choses.

--Qu’avez-vous fait?

--Oh! d’ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d’un créancier.

--Enfin?

--M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous

recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n’était pas encore

arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il fallait bien

qu’il nous chargeât de ses commissions.

--Ensuite.

--Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n’est jamais bien sûr,

j’ai profité de l’occasion de l’un de mes garçons qui allait à Paris,

et je lui ai ordonné de la remettre à cette duchesse elle-même. C’était

remplir les intentions de M. Porthos, qui nous avait si fort recommandé

cette lettre; n’est-ce pas?

--A peu près.

--Eh bien! monsieur, savez-vous ce que c’est que cette grande dame?

--Non; j’en ai entendu parler à Porthos, voilà tout.

--Savez-vous ce que c’est que cette prétendue duchesse?

--Je vous le répète, je ne la connais pas.

--C’est une vieille procureuse au Châtelet, monsieur, nommée madame

Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne encore des

airs d’être jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une

princesse qui demeure rue aux Ours.

--Comment savez-vous cela?

--Parce qu’elle s’est mise dans une grande colère en recevant la

lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c’était encore

pour quelque femme qu’il avait reçu ce coup d’épée.

--Mais il a donc reçu un coup d’épée?

--Ah! mon Dieu! qu’ai-je dit là!

--Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d’épée.

--Oui; mais il m’avait si fort défendu de le dire!

--Pourquoi cela?

--Dame! monsieur, parce qu’il s’était vanté de perforer cet étranger

avec lequel vous l’avez laissé en dispute, et que c’est cet étranger,

au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades, l’a couché sur le

carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, excepté

envers la duchesse, qu’il avait cru intéresser en lui faisant le récit

de son aventure, il ne veut avouer à personne que c’est un coup d’épée

qu’il a reçu.

[Illustration: Il est tombé en arrière.]

--Ainsi, c’est donc un coup d’épée qui le retient dans son lit?

--Et un maître coup d’épée, je vous l’assure. Il faut que votre ami ait

l’âme chevillée dans le corps.

--Vous étiez donc là?

--Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j’ai vu le

combat sans que les combattants me vissent.

--Et comment cela s’est-il passé?

--Oh! la chose pas n’a été longue, je vous en réponds. Ils se sont mis

en garde; l’étranger a fait une feinte et s’est fendu: tout cela si

rapidement que, lorsque M. Porthos est arrivé à la parade, il avait

déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est tombé en arrière.

L’étranger lui a mis aussitôt la pointe de son épée à la gorge; et

M. Porthos, se voyant à la merci de son adversaire, s’est avoué

vaincu. Sur quoi l’étranger lui a demandé son nom, et apprenant qu’il

s’appelait M. Porthos et non M. d’Artagnan, lui a offert son bras, l’a

ramené à l’hôtel, est monté à cheval et a disparu.

--Ainsi, c’est à M. d’Artagnan qu’en voulait cet étranger?

--Il paraît que oui.

--Et savez-vous ce qu’il est devenu?

--Non; je ne l’avais jamais vu jusqu’à ce moment, et nous ne l’avons

pas revu depuis.

--Très bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant vous dites

que la chambre de Porthos est au premier, numéro 1?

--Oui, monsieur, la plus belle de l’auberge; une chambre que j’aurais

déjà eu dix fois l’occasion de louer.

--Bah! tranquillisez-vous, dit d’Artagnan en riant; Porthos vous payera

avec l’argent de la duchesse Coquenard.

--Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les cordons de

sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement répondu qu’elle

était lasse des exigences et des infidélités de M. Porthos, et qu’elle

ne lui enverrait pas un denier.

--Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte?

--Nous nous en sommes bien gardés; il aurait vu de quelle manière nous

avions fait la commission.

--Si bien qu’il attend toujours son argent?

--Oh! mon Dieu oui! Hier encore, il a écrit; mais, cette fois, c’est

son domestique qui a mis la lettre à la poste.

--Et vous dites que la procureuse est vieille et laide?

--Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, à ce qu’a dit

Pathaud.

--En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir; d’ailleurs,

Porthos ne peut pas vous devoir grand’chose.

--Comment, pas grand’chose! Une vingtaine de pistoles déjà, sans

compter le médecin. Oh! il ne se refuse rien, allez, on voit qu’il est

habitué à bien vivre.

--Eh bien! si sa maîtresse l’abandonne, il trouvera des amis, je

vous le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n’ayez aucune inquiétude, et

continuez d’avoir pour lui tous les soins qu’exige son état.

--Monsieur m’a promis de ne pas ouvrir la bouche de la procureuse et de

ne pas dire un mot de la blessure.

--C’est chose convenue; vous avez ma parole.

--Oh! c’est qu’il me tuerait, voyez-vous!

--N’ayez pas peur; il n’est pas si diable qu’il en a l’air.

En disant ces mots, d’Artagnan monta l’escalier, laissant son hôte un

peu plus rassuré à l’endroit de deux choses auxquelles il paraissait

beaucoup tenir: sa créance et sa vie.

Au haut de l’escalier, sur la porte la plus apparente du corridor était

tracé, à l’encre noire, un numéro 1 gigantesque; d’Artagnan frappa un

coup, et sur l’invitation du passer outre qui lui vint de l’intérieur,

il entra.

Porthos était couché, et faisait une partie de lansquenet avec

Mousqueton, pour s’entretenir la main, tandis qu’une broche chargée

de perdrix tournait devant le feu, et qu’à chaque coin d’une grande

cheminée bouillaient sur deux réchauds deux casseroles, d’où s’exhalait

une double odeur de gibelotte et de matelote qui réjouissait l’odorat.

En outre, le haut d’un secrétaire et le marbre d’une commode étaient

couverts de bouteilles vides.

A la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et Mousqueton,

se levant respectueusement, lui céda la place et s’en alla donner

un coup d’œil aux deux casseroles, dont il paraissait avoir la

surveillance particulière.

--Ah pardieu! c’est vous, dit Porthos à d’Artagnan, soyez le bienvenu,

et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous. Mais, ajouta-t-il

en regardant d’Artagnan avec une certaine inquiétude, vous savez ce qui

m’est arrivé?

--Non.

--L’hôte ne vous a rien dit?

--J’ai demandé après vous, et je suis monté tout droit.

[Illustration: A la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de

joie.]

Porthos parut respirer plus librement.

--Et que vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos? continua d’Artagnan.

--Il m’est arrivé qu’en me fendant sur mon adversaire, à qui j’avais

déjà allongé trois coups d’épée, et avec lequel je voulais en finir

d’un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je me suis foulé le

genou.

--Vraiment?

--D’honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l’aurais laissé que

mort sur la place, je vous en réponds.

--Et qu’est-il devenu?

--Oh! je n’en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans

demander son reste; mais vous, mon cher d’Artagnan, que vous est-il

arrivé?

--De sorte, continua d’Artagnan, que cette foulure, mon cher Porthos,

vous retient au lit?

--Ah! mon Dieu oui, voilà tout; du reste, dans quelque jours je serai

sur pied.

--Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris? Vous

devez vous ennuyer cruellement ici.

--C’était mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous avoue

une chose.

--Laquelle?

--C’est que, comme je m’ennuyais cruellement, ainsi que vous le dites,

et que j’avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles que vous

m’aviez distribuées, j’ai, pour me distraire, fait monter près de moi

un gentilhomme qui était de passage, et auquel j’ai proposé de faire

une partie de dés. Il a accepté, et, ma foi, mes soixante-quinze

pistoles sont passées de ma poche dans la sienne, sans compter mon

cheval, qu’il a encore emporté par-dessus le marché. Mais vous, mon

cher d’Artagnan?

--Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas être privilégié de

toutes les façons, dit d’Artagnan; vous savez le proverbe: «Malheureux

au jeu, heureux en amour.» Vous êtes trop heureux en amour pour que le

jeu ne se venge pas; mais que vous importent à vous les revers de la

fortune! n’avez-vous pas, heureux coquin que vous êtes, n’avez-vous pas

votre duchesse, qui ne peut manquer de vous venir en aide?

--Eh bien! voyez, mon cher d’Artagnan, comme je joue de guignon,

répondit Porthos de l’air le plus dégagé du monde, je lui ai écrit de

m’envoyer quelque cinquante louis dont j’avais absolument besoin, vu la

position où je me trouvais...

--Eh bien?

--Eh bien, il faut qu’elle soit dans ses terres, car elle ne m’a pas

répondu.

--Vraiment?

--Non. Aussi je lui ai adressé hier une seconde épître plus pressante

encore que la première; mais vous voilà, mon très cher, parlons

de vous. Je commençais, je vous l’avoue, à être dans une certaine

inquiétude sur votre compte.

--Mais votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu’il paraît, mon

cher Porthos, dit d’Artagnan, montrant au malade les casseroles pleines

et les bouteilles vides.

--Coussi, coussi! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou quatre

jours que l’impertinent m’a monté son compte, et que je les ai mis

à la porte, son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une

façon de vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous le

voyez, craignant toujours d’être forcé dans la position, je suis armé

jusqu’aux dents.

--Cependant, dit en riant d’Artagnan, il me semble que de temps en

temps vous faites des sorties.

Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.

--Non pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette misérable foulure

me retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il rapporte des

vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous voyez qu’il nous

arrive du renfort, il nous faudra un supplément de victuailles.

--Mousqueton, dit d’Artagnan, il faudra que vous me rendiez un service.

--Lequel, monsieur?

--C’est de donner votre recette à Planchet; je pourrais me trouver

assiégé à mon tour, et je ne serais pas fâché qu’il me fît jouir des

mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître.

--Eh mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d’un air modeste, rien de

plus facile. Il s’agit d’être adroit, voilà tout. J’ai été élevé à

la campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était quelque peu

braconnier.

--Et le reste du temps, que faisait-il?

--Monsieur, il pratiquait une industrie que j’ai toujours trouvée assez

heureuse.

--Laquelle?

--Comme c’était au temps des guerres des catholiques et des huguenots,

et qu’il voyait les catholiques exterminer les huguenots, et les

huguenots exterminer les catholiques, le tout au nom de la religion, il

s’était fait une croyance mixte, ce qui lui permettait d’être tantôt

catholique, tantôt huguenot. Or, il se promenait habituellement, son

escopette sur l’épaule, derrière les haies qui bordent les chemins,

et quand il voyait venir un catholique seul, la religion protestante

l’emportait aussitôt dans son esprit. Il abaissait son escopette dans

la direction du voyageur; puis, lorsqu’il était à dix pas de lui, il

entamait un dialogue qui finissait presque toujours par l’abandon que

le voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire

que lorsqu’il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d’un zèle

catholique si ardent qu’il ne comprenait pas comment, un quart d’heure

auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la supériorité de notre

sainte religion. Car moi, monsieur, je suis catholique, mon père,

fidèle à ses principes, ayant fait mon frère aîné huguenot.

--Et comment a fini ce digne homme? demanda d’Artagnan.

--Oh! de la façon la plus malheureuse, monsieur. Un jour il s’était

trouvé pris dans un chemin creux entre un huguenot et un catholique à

qui il avait déjà eu affaire, et qui le reconnurent tous deux; de sorte

qu’ils se réunirent contre lui et le pendirent à un arbre; puis ils

vinrent se vanter de la belle équipée qu’ils avaient faite dans le

cabaret du premier village, où nous étions à boire, mon frère et moi.

--Et que fîtes-vous? dit d’Artagnan.

--Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en sortant

de ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon frère alla

s’embusquer sur le chemin du catholique et moi sur celui du protestant.

Deux heures après, tout était fini, nous leur avions fait chacun son

affaire, tout en admirant la prévoyance de notre pauvre père, qui avait

pris la précaution de nous élever chacun dans une religion différente.

--En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre père me paraît avoir

été un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que dans ses

moments perdus le brave homme était braconnier?

--Oui, monsieur, et c’est lui qui m’a appris à nouer un collet et à

placer une ligne de fond. Il en résulte que lorsque j’ai vu que notre

gredin d’hôte nous nourrissait d’un tas de grosses viandes bonnes pour

des manants, et qui n’allaient point à deux estomacs aussi débilités

que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon ancien métier. Tout

en me promenant dans le bois de Monsieur le Prince, j’ai tendu des

collets dans les passées; tout en me couchant au bord des pièces d’eau

de Son Altesse, j’ai glissé des lignes dans les étangs. De sorte que

maintenant, grâce à Dieu, nous ne manquons pas, comme monsieur peut

s’en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et d’anguilles, tous

aliments légers et sains, convenables pour des malades.

--Mais le vin, dit d’Artagnan, qui fournit le vin? c’est votre hôte?

--C’est-à-dire oui et non.

--Comment, oui et non?

--Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu’il a cet honneur.

--Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de choses

instructives.

--Voici, monsieur. Le hasard a fait que j’ai rencontré dans mes

pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays et entre

autres le Nouveau Monde.

Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l’avait accompagné dans

son voyage au Mexique. Ce laquais était mon compatriote, et nous nous

liâmes d’autant plus rapidement, qu’il y avait entre nous de grands

rapports de caractère. Nous aimions tous deux la chasse par-dessus

tout, de sorte qu’il me racontait comment, dans les plaines des pampas,

les naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples

nœuds coulants qu’ils jettent au cou de ces terribles animaux. D’abord,

je ne voulais pas croire qu’on pût en arriver à ce degré d’adresse, de

jeter à vingt ou trente pas l’extrémité d’une corde où l’on veut; mais

devant la preuve il fallait bien reconnaître la vérité du récit. Mon

ami plaçait une bouteille à trente pas, et à chaque coup il lui prenait

le goulot dans un nœud coulant. Je me livrai à cet exercice, et comme

la nature m’a doué de quelques facultés, aujourd’hui je jette le lasso

aussi bien qu’homme du monde. Eh bien! comprenez-vous? Notre hôte a une

cave très bien garnie, mais dont la clé ne le quitte pas; seulement,

cette cave a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso;

et comme je sais maintenant où est le bon coin, j’y puise. Maintenant

voulez-vous goûter notre vin, et, sans prévention, vous nous direz ce

que vous en pensez.

--Merci, mon ami, merci; malheureusement je viens de déjeuner.

--Eh bien! dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que nous

déjeunerons, nous, d’Artagnan nous racontera ce qu’il est devenu

lui-même, depuis dix jours qu’il nous a quittés.

--Volontiers, dit d’Artagnan.

Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de

convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les hommes

dans le malheur, d’Artagnan raconta comment Aramis blessé avait été

forcé de s’arrêter à Crèvecœur, comment il avait laissé Athos se

débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui l’accusaient

d’être un faux monnayeur, et comment lui, d’Artagnan, avait été forcé

de passer sur le ventre du comte de Wardes pour arriver jusqu’en

Angleterre.

[Illustration: «--Or, par ce soupirail, je jette le lasso.»]

Mais là s’arrêta la confidence de d’Artagnan: il annonça seulement

qu’à son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre chevaux

magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de ses

compagnons; puis il termina en annonçant à Porthos que celui qui lui

était destiné était déjà installé dans l’écurie de l’hôtel.

En ce moment Planchet entra; il prévenait son maître que les chevaux

étaient suffisamment reposés, et qu’il serait possible d’aller coucher

à Clermont.

Comme d’Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu’il lui

tardait d’avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la

main au malade, et le prévint qu’il allait se mettre en route pour

continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la

même route, si, dans sept à huit jours, Porthos était encore à l’hôtel

du Grand-Saint-Martin, il le reprendrait en passant.

Porthos répondit que, selon toute probabilité sa foulure ne lui

permettrait pas de s’éloigner d’ici là. D’ailleurs il fallait qu’il

restât à Chantilly pour attendre une réponse de sa duchesse.

D’Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne; et, après

avoir recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à

l’hôte, il se remit en route avec Planchet, déjà débarrassé d’un de ses

chevaux de main.

Les trois mousquetaires, Volume 1 (of 2) · 第 56 / 68 题