L’affaire fit grand bruit. M. de Tréville gronda beaucoup tout haut
contre ses mousquetaires et les félicita tout bas; mais comme il n’y
avait pas de temps à perdre pour prévenir le roi, M. de Tréville
s’empressa de se rendre au Louvre. Il était déjà trop tard, le roi
était enfermé avec le cardinal, et l’on dit à M. de Tréville que le roi
travaillait et ne pouvait recevoir en ce moment. Le soir M. de Tréville
revint au jeu du roi. Le roi gagnait, et, comme Sa Majesté était fort
avare, elle était d’excellente humeur; aussi, du plus loin que le roi
aperçut Tréville:
--Venez ici, monsieur le capitaine, dit-il, venez, que je vous gronde;
savez-vous que Son Éminence est venue me faire des plaintes sur
vos mousquetaires, et cela avec une telle émotion, que ce soir Son
Éminence en est malade. Ah çà mais, ce sont des gens à pendre, que vos
mousquetaires.
--Non, sire, répondit Tréville, qui vit du premier coup d’œil comment
la chose allait tourner; non, tout au contraire, ce sont de bonnes
créatures, douces comme des agneaux, et qui n’ont qu’un désir, je m’en
ferai garant: c’est que leur épée ne sorte du fourreau que pour le
service de Votre Majesté. Mais, que voulez-vous, les gardes de M. le
cardinal sont sans cesse à leur chercher querelle, et, pour l’honneur
même du corps, les pauvres jeunes gens sont obligés de se défendre.
--Écoutez monsieur de Tréville! dit le roi, écoutez! ne dirait-on pas
qu’il parle d’une communauté religieuse! En vérité, mon cher capitaine,
j’ai envie de vous ôter votre brevet, et de le donner à mademoiselle
de Chemerault, à laquelle j’ai promis une abbaye. Mais ne pensez pas
que je vous croirai ainsi sur parole. On m’appelle Louis le Juste,
monsieur de Tréville, et tout à l’heure, tout à l’heure nous verrons.
--Ah! c’est parce que je me fie à cette justice, sire, que j’attendrai
patiemment et tranquillement le bon plaisir de Votre Majesté.
--Attendez donc, monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous ferai
pas longtemps attendre.
En effet la chance tournait, et, comme le roi commençait à perdre
ce qu’il avait gagné, il n’était pas fâché de trouver un prétexte
pour faire,--qu’on nous passe cette expression de joueur, dont, nous
l’avouons, nous ne connaissons pas l’origine,--pour faire charlemagne.
Le roi se leva donc au bout d’un instant, et mettant dans sa poche
l’argent qui était devant lui et dont la majeure partie venait de son
gain:
--La Vieuville, dit-il, prenez ma place, il faut que je parle à M. de
Tréville pour affaire d’importance. Ah!... j’avais quatre-vingts louis
devant moi; mettez la même somme, afin que ceux qui ont perdu n’aient
point à se plaindre. La justice avant tout.
Puis, se retournant vers M. de Tréville et marchant avec lui vers
l’embrasure d’une fenêtre:
--Eh bien, monsieur, continua-t-il, vous dites que ce sont les gardes
de l’Éminentissime qui ont été chercher querelle à vos mousquetaires?
--Oui, sire, comme toujours.
--Et comment la chose est-elle venue, voyons? car, vous le savez, mon
cher capitaine, il faut qu’un juge écoute les deux parties.
--Ah! mon Dieu! de la façon la plus simple et la plus naturelle. Trois
de mes meilleurs soldats, que Votre Majesté connaît de nom, et dont
elle a plus d’une fois apprécié le dévouement, et qui ont, je puis
l’affirmer au roi, son service fort à cœur; trois de mes meilleurs
soldats, dis-je, MM. Athos, Porthos et Aramis, avaient fait une partie
de plaisir avec un jeune cadet de Gascogne que je leur avais recommandé
le matin même. La partie allait avoir lieu à Saint-Germain, je crois,
et ils s’étaient donné rendez-vous aux Carmes-Deschaux, lorsqu’elle
fut troublée par M. de Jussac et MM. Cahusac, Bicarat, et deux autres
gardes qui ne venaient certes pas là en si nombreuse compagnie sans
mauvaise intention contre les édits.
--Ah! ah! vous m’y faites penser, dit le roi: sans doute ils venaient
pour se battre eux-mêmes.
--Je ne les accuse pas, sire, mais je laisse Votre Majesté apprécier ce
que peuvent aller faire cinq hommes armés dans un lieu aussi désert que
le sont les environs du couvent des Carmes.
--Oui, vous avez raison, Tréville, vous avez raison.
--Alors quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont changé d’idée et
ils ont oublié leur haine particulière pour la haine de corps; car
Votre Majesté n’ignore pas que les mousquetaires, qui sont au roi, et
rien qu’au roi, sont les ennemis naturels des gardes qui sont à M. le
Cardinal.
--Oui, Tréville, oui, dit le roi mélancoliquement, et c’est bien
triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux têtes à
la royauté; mais tout cela finira, Tréville, tout cela finira. Vous
dites donc que les gardes ont cherché querelle aux mousquetaires.
--Je dis qu’il est probable que les choses se sont passées ainsi, mais
je n’en jure pas, sire. Vous savez combien la vérité est difficile à
connaître, et à moins d’être doué de cet instinct admirable qui a fait
nommer Louis XIII le Juste...
--Et vous avez raison, Tréville; mais ils n’étaient pas seuls, vos
mousquetaires, il y avait avec eux un enfant.
--Oui, sire, et un homme blessé, de sorte que trois mousquetaires du
roi, dont un blessé, et un enfant, non seulement ont tenu tête à cinq
des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en ont porté
quatre à terre.
--Mais c’est une victoire, cela! s’écria le roi tout rayonnant; une
victoire complète!
[Illustration: «--Brave jeune homme!» murmura le roi.]
--Oui, sire, aussi complète que celle du Pont de Cé.
--Quatre hommes dont un blessé, et un enfant, dites-vous?
--Un jeune homme à peine; lequel s’est même si parfaitement conduit en
cette occasion, que je prendrai la liberté de le recommander à Votre
Majesté.
--Comment s’appelle-t-il?
--D’Artagnan, sire. C’est le fils d’un de mes plus anciens amis;
le fils d’un homme qui a fait avec le roi votre père, de glorieuse
mémoire, la guerre de partisan.
--Et vous dites qu’il s’est bien conduit, ce jeune homme? Racontez-moi
cela, Tréville; vous savez que j’aime les récits de guerre et de combat.
Et le roi Louis XIII releva fièrement sa moustache en se posant sur la
hanche.
--Sire, reprit Tréville, comme je vous l’ai dit, M. d’Artagnan est
presque un enfant, et, comme il n’a pas l’honneur d’être mousquetaire,
il était en habit bourgeois; les gardes de M. le cardinal,
reconnaissant sa grande jeunesse, et de plus qu’il était étranger au
corps, l’invitèrent donc à se retirer avant qu’ils attaquassent.
--Alors, vous voyez bien, Tréville, interrompit le roi, que ce sont eux
qui ont attaqué.
--C’est juste, sire: ainsi plus de doute; ils le sommèrent donc de se
retirer; mais il répondit qu’il était mousquetaire de cœur et tout à Sa
Majesté, qu’ainsi donc il resterait avec messieurs les mousquetaires.
--Brave jeune homme! murmura le roi.
--En effet, il demeura avec eux; et Votre Majesté a là un si ferme
champion, que ce fut lui qui donna à Jussac ce terrible coup d’épée qui
met si fort en colère M. le cardinal.
--C’est lui qui a blessé Jussac? s’écria le roi; lui, un enfant! Ceci,
Tréville, c’est impossible.
--C’est comme j’ai l’honneur de le dire à Votre Majesté.
--Jussac, une des premières lames du royaume!
--Eh bien, sire! il a trouvé son maître.
--Je veux voir ce jeune homme, Tréville, je veux le voir, et si l’on
peut faire quelque chose, eh bien! nous nous en occuperons.
--Quand Votre Majesté daignera-t-elle le recevoir?
--Demain à midi, Tréville.
--L’amènerai-je seul?
--Non, amenez-les-moi tous les quatre ensemble. Je veux les remercier
tous à la fois; les hommes dévoués sont rares, Tréville, et il faut
récompenser le dévouement.
--A midi, sire, nous serons au Louvre.
--Ah! par le petit escalier, Tréville, par le petit escalier. Il est
inutile que le cardinal sache.
--Oui, sire.
--Vous comprenez, Tréville, un édit est toujours un édit; il est
défendu de se battre, au bout du compte.
--Mais cette rencontre, sire, sort tout à fait des conditions
ordinaires d’un duel, c’est une rixe, et la preuve, c’est qu’ils
étaient cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et M.
d’Artagnan.
--C’est juste, dit le roi; mais n’importe, Tréville, venez toujours par
le petit escalier.
Tréville sourit. Mais comme c’était déjà beaucoup pour lui d’avoir
obtenu de cet enfant qu’il se révoltât contre son maître, il salua
respectueusement le roi, et, avec son agrément, prit congé de lui.
Dès le soir même les trois mousquetaires furent prévenus de l’honneur
qui leur était accordé. Comme ils connaissaient depuis longtemps le
roi, ils n’en furent pas trop échauffés; mais d’Artagnan, avec son
imagination gasconne, y vit sa fortune à venir, et passa la nuit à
faire des rêves d’or. Aussi, dès huit heures du matin, était-il chez
Athos.
D’Artagnan trouva le mousquetaire tout habillé et prêt à sortir.
Comme on n’avait rendez-vous chez le roi qu’à midi, il avait formé
le projet, avec Porthos et Aramis, d’aller faire une partie de paume
dans un tripot situé tout près des écuries du Luxembourg. Athos invita
d’Artagnan à les suivre, et, malgré son ignorance de ce jeu, auquel
il n’avait jamais joué, celui-ci accepta, ne sachant que faire de son
temps, depuis neuf heures du matin jusqu’à midi.
Les deux mousquetaires étaient déjà arrivés et pelotaient ensemble.
Athos, qui était très fort à tous les exercices du corps, passa
avec d’Artagnan du côté opposé, et leur fit défi. Mais au premier
mouvement qu’il essaya, quoiqu’il jouât de la main gauche, il comprit
que sa blessure était encore trop récente pour lui permettre un pareil
exercice. D’Artagnan resta donc seul, et comme il déclara qu’il était
encore trop maladroit pour soutenir une partie en règle, on continua
seulement de s’envoyer des balles sans compter le jeu. Mais une de ces
balles, lancée par le poignet herculéen de Porthos, passa si près du
visage de d’Artagnan, qu’il pensa que si, au lieu de passer à côté,
elle eût donné dedans, son audience était probablement perdue, attendu
qu’il lui eût été de toute impossibilité de se présenter chez le roi.
Or, comme de cette audience, dans son imagination gasconne, dépendait
tout son avenir, il salua poliment Porthos et Aramis, déclarant qu’il
ne reprendrait la partie que lorsqu’il serait en état de leur tenir
tête, et il s’en revint prendre place près de la corde et dans la
galerie.
Malheureusement pour d’Artagnan, parmi les spectateurs se trouvait un
garde de Son Éminence, lequel, tout échauffé encore de la défaite de
ses compagnons, arrivée la veille seulement, s’était promis de saisir
la première occasion de la venger. Il crut donc que cette occasion
était venue, et, s’adressant à son voisin:
--Il n’est pas étonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur d’une
balle, c’est sans doute un apprenti mousquetaire.
D’Artagnan se retourna comme si un serpent l’eût mordu et regarda
fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos.
--Pardieu! reprit celui-ci en frisant insolemment sa moustache,
regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit monsieur, j’ai dit ce que
j’ai dit.
--Et comme ce que vous avez dit est trop clair pour que vos paroles
aient besoin d’explication, répondit d’Artagnan à voix basse, je vous
prierai de me suivre.
--Et quand cela? demanda le garde avec le même air railleur.
--Tout de suite, s’il vous plaît.
--Et vous savez qui je suis sans doute?
--Moi, je l’ignore complètement, et je ne m’en inquiète guère.
[Illustration: Une de ces balles passa près du visage de
d’Artagnan.]
--Et vous avez tort, car, si vous saviez mon nom, peut-être seriez-vous
moins pressé.
--Comment vous appelez-vous?
--Bernajoux, pour vous servir.
--Eh bien! monsieur Bernajoux, dit tranquillement d’Artagnan, je vais
vous attendre sur la porte.
--Allez, monsieur, je vous suis.
--Ne vous pressez pas trop, monsieur, qu’on ne s’aperçoive pas que nous
sortons ensemble; vous comprenez que, pour ce que nous allons faire,
trop de monde nous gênerait.
--C’est bien, répondit le garde, étonné que son nom n’eût pas produit
plus d’effet sur le jeune homme.
En effet, le nom de Bernajoux était connu de tout le monde, de
d’Artagnan seul excepté, peut-être; car c’était un de ceux qui
figuraient le plus souvent dans les rixes journalières que tous les
édits du roi et du cardinal n’avaient pu réprimer.
Porthos et Aramis étaient si occupés de leur partie, et Athos les
regardait avec tant d’attention, qu’ils ne virent pas même sortir
leur jeune compagnon, lequel, ainsi qu’il l’avait dit au garde de Son
Éminence, s’arrêta sur la porte; un instant après celui-ci descendit à
son tour. Comme d’Artagnan n’avait pas de temps à perdre, vu l’audience
du roi, qui était fixée à midi, il jeta les yeux autour de lui, et
voyant que la rue était déserte:
--Ma foi, dit-il à son adversaire, il est bien heureux pour vous,
quoique vous vous appeliez Bernajoux, de n’avoir affaire qu’à un
apprenti mousquetaire; cependant, soyez tranquille, je ferai de mon
mieux. En garde!
--Mais, dit celui que d’Artagnan provoquait ainsi, il me semble que le
lieu est assez mal choisi, et que nous serions mieux derrière l’abbaye
de Saint-Germain ou dans le Pré-aux-Clercs.
--Ce que vous dites est plein de sens, répondit d’Artagnan;
malheureusement j’ai peu de temps à moi, ayant un rendez-vous à midi
juste. En garde donc, monsieur, en garde.
Bernajoux n’était pas homme à se faire répéter deux fois un pareil
compliment. Au même instant son épée brilla à sa main et il fondit sur
son adversaire, que grâce à sa grande jeunesse il espérait intimider.
Mais d’Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et tout frais
émoulu de sa victoire, tout gonflé de sa future faveur, il était résolu
à ne pas reculer d’un pas: aussi les deux fers se trouvèrent-ils
engagés jusqu’à la garde et comme d’Artagnan tenait ferme à sa place,
ce fut son adversaire qui fit un pas de retraite. Mais d’Artagnan
saisit le moment où, dans ce mouvement, le fer de Bernajoux déviait de
la ligne, il dégagea, se fendit et toucha son adversaire à l’épaule.
Aussitôt d’Artagnan, à son tour, fit un pas de retraite et releva
son épée; mais Bernajoux lui cria que ce n’était rien, et se fendant
aveuglément sur lui, il s’enferra de lui-même. Cependant, comme il ne
tombait pas, comme il ne se déclarait pas vaincu, mais que seulement il
rompait du côté de l’hôtel de M. de La Trémouille, au service duquel
il avait un parent, d’Artagnan, ignorant lui-même la gravité de la
dernière blessure que son adversaire avait reçue, le pressait vivement,
et sans doute allait l’achever d’un troisième coup, lorsque la rumeur
qui s’élevait de la rue s’étant étendue jusqu’au jeu de paume, deux
des amis du garde, qui l’avaient entendu échanger quelques paroles
avec d’Artagnan, et qui l’avaient vu sortir à la suite de ces paroles,
se précipitèrent l’épée à la main hors du tripot et tombèrent sur le
vainqueur. Mais aussitôt Athos, Porthos et Aramis parurent à leur tour,
et au moment où les deux gardes attaquaient leur jeune camarade, les
forcèrent à se retourner. En ce moment, Bernajoux tomba; et comme les
gardes étaient seulement deux contre quatre, ils se mirent à crier: «A
nous, l’hôtel de La Trémouille!» A ces cris, tout ce qui était dans
l’hôtel sortit, se ruant sur les quatre compagnons, qui de leur côté se
mirent à crier: «A nous, mousquetaires!»
Ce cri était ordinairement entendu; car on savait les mousquetaires
ennemis de Son Éminence, et on les aimait pour la haine qu’ils
portaient au cardinal. Aussi les gardes des autres compagnies que
celles appartenant au duc Rouge, comme l’avait appelé Aramis,
prenaient-ils en général parti dans ces sortes de querelles pour
les mousquetaires du roi. De trois gardes de la compagnie de M.
des Essarts, qui passaient, deux vinrent donc en aide aux quatre
compagnons, tandis que l’autre courait à l’hôtel de M. de Tréville,
criant: «A nous mousquetaires, à nous!» Comme d’habitude, l’hôtel de
M. de Tréville était plein de soldats de cette arme, qui accoururent
au secours de leurs camarades; la mêlée devint générale, mais la force
était aux mousquetaires: les gardes du cardinal et les gens de M. de La
Trémouille se retirèrent dans l’hôtel, dont ils fermèrent les portes
assez à temps pour empêcher que leurs ennemis n’y fissent irruption
en même temps qu’eux. Quant au blessé, il y avait été tout d’abord
transporté et, comme nous l’avons dit, en fort mauvais état.
[Illustration: «--A nous, mousquetaires!»]
L’agitation était à son comble parmi les mousquetaires et leurs
alliés, et l’on délibérait déjà si, pour punir l’insolence qu’avaient
eue les domestiques de M. de La Trémouille, de faire une sortie sur
les mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu à son hôtel. La
proposition en avait été faite et accueillie avec enthousiasme, lorsque
heureusement onze heures sonnèrent; d’Artagnan et ses compagnons se
souvinrent de leur audience, et, comme ils eussent regretté que l’on
fît un si beau coup sans eux, ils parvinrent à calmer les têtes. On
se contenta donc de jeter quelques pavés dans les portes, mais les
portes résistèrent: alors on se lassa; d’ailleurs ceux qui devaient
être regardés comme les chefs de l’entreprise avaient depuis un instant
quitté le groupe et s’acheminaient vers l’hôtel de M. de Tréville, qui
les attendait, déjà au courant de cette algarade.
--Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et tâchons
de voir le roi avant qu’il soit prévenu par le cardinal; nous lui
raconterons la chose comme une suite de l’affaire d’hier, et les deux
passeront ensemble.
M. de Tréville, accompagné des quatre jeunes gens, s’achemina donc vers
le Louvre; mais, au grand étonnement du capitaine des mousquetaires,
on lui annonça que le roi était allé courre le cerf dans la forêt de
Saint-Germain. M. de Tréville se fit répéter deux fois cette nouvelle,
et à chaque fois ses compagnons virent son visage rembrunir.
--Est-ce que Sa Majesté, demanda-t-il, avait dès hier le projet de
faire cette chasse?
--Non, Votre Excellence, répondit le valet de chambre, c’est le grand
veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu’on avait détourné cette
nuit un cerf à son intention. Il a d’abord répondu qu’il n’irait pas,
puis il n’a pas su résister au plaisir que lui promettait cette chasse,
et après le dîner il est parti.
--Et le roi a-t-il vu le cardinal? demanda M. de Tréville.
--Selon toute probabilité, répondit le valet de chambre, car j’ai vu
ce matin les chevaux au carrosse de Son Éminence, j’ai demandé où elle
allait, et l’on m’a répondu: A Saint-Germain.
--Nous sommes prévenus, dit M. de Tréville. Messieurs, je verrai le
roi ce soir; mais, quant à vous, je ne vous conseille pas de vous y
hasarder.
L’avis était trop raisonnable et surtout venait d’un homme qui
connaissait trop bien le roi pour que les quatre jeunes gens
essayassent de le combattre. M. de Tréville les invita donc à rentrer
chacun chez eux et à attendre de ses nouvelles.
En entrant à son hôtel, M. de Tréville songea qu’il fallait prendre
date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses domestiques
chez M. de La Trémouille avec une lettre dans laquelle il le priait de
mettre hors de chez lui le garde de M. le cardinal, et de réprimander
ses gens de l’audace qu’ils avaient eue de faire leur sortie contre les
mousquetaires. Mais M. de La Trémouille, déjà prévenu par son écuyer,
dont, comme on le sait, Bernajoux était le parent, lui fit répondre que
ce n’était ni à M. de Tréville ni à ses mousquetaires de se plaindre,
mais bien au contraire à lui, dont les mousquetaires avaient chargé les
gens et avaient voulu brûler l’hôtel. Or, comme le débat entre ces deux
seigneurs eût pu durer longtemps, chacun devant naturellement s’entêter
dans son opinion, M. de Tréville avisa un expédient qui avait pour but
de tout terminer: c’était d’aller trouver lui-même M. de La Trémouille.
Il se rendit donc aussitôt à son hôtel et se fit annoncer.
Les deux seigneurs se saluèrent poliment, car, s’il n’y avait pas
amitié entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux étaient
gens de cœur et d’honneur; et comme M. de La Trémouille, protestant,
et voyant rarement le roi, n’était d’aucun parti, il n’apportait en
général dans ses relations sociales aucune prévention. Cette fois,
néanmoins, son accueil, quoique poli, fut plus froid que d’habitude.
--Monsieur, dit M. de Tréville, nous croyons avoir à nous plaindre
chacun l’un de l’autre, et je suis venu moi-même pour que nous tirions
de compagnie cette affaire au clair.
--Volontiers, répondit M. de La Trémouille; mais je vous préviens que
je suis bien renseigné, et tout le tort est à vos mousquetaires.
--Vous êtes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur, dit M.
de Tréville, pour ne pas accepter la proposition que je vais vous faire.
--Faites, monsieur, j’écoute.
--Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre écuyer?
--Mais, monsieur, fort mal. Outre le coup d’épée qu’il a reçu dans le
bras, et qui n’est pas autrement dangereux, il en a encore ramassé un
autre qui lui a traversé le poumon, de sorte que le médecin en dit de
pauvres choses.
--Mais le blessé a-t-il conservé sa connaissance?
--Parfaitement.
--Parle-t-il?
--Avec difficulté, mais il parle.
--Eh bien, monsieur! rendons-nous près de lui; adjurons-le, au nom du
Dieu devant lequel il va être appelé peut-être, de dire la vérité. Je
le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et ce qu’il dira je
le croirai.
M. de La Trémouille réfléchit un instant, puis, comme il était
difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.
Tous deux descendirent dans la chambre où était le blessé. Celui-ci, en
voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui faire visite,
essaya de se relever sur son lit, mais il était trop faible, et, épuisé
par l’effort qu’il avait fait, il retomba presque sans connaissance.
[Illustration: Bernajoux raconta les choses exactement.]
M. de La Trémouille s’approcha de lui et lui fit respirer des sels qui
le rappelèrent à la vie. Alors M. de Tréville, ne voulant pas qu’on pût
l’accuser d’avoir influencé le malade, invita M. de La Trémouille à
l’interroger lui-même.
Ce qu’avait prévu M. de Tréville arriva. Placé entre la vie et la mort
comme l’était Bernajoux, il n’eut pas même l’idée de taire un instant
la vérité; et il raconta aux deux seigneurs les choses exactement,
telles qu’elles s’étaient passées.
C’était tout ce que voulait M. de Tréville; il souhaita à Bernajoux une
prompte convalescence, prit congé de M. de La Trémouille, rentra à son
hôtel et fit aussitôt prévenir les quatre amis qu’il les attendait à
dîner.
M. de Tréville recevait fort bonne compagnie, tout anti-cardinaliste
d’ailleurs. On comprend donc que la conversation roula pendant tout le
dîner sur les deux échecs que venaient d’éprouver les gardes de Son
Éminence. Or, comme d’Artagnan avait été le héros de ces deux journées,
ce fut sur lui que tombèrent toutes les félicitations, qu’Athos,
Porthos et Aramis lui abandonnèrent, non seulement en bons camarades,
mais en hommes qui avaient eu assez souvent leur tour pour lui laisser
le sien.
Vers six heures, M. de Tréville annonça qu’il était tenu d’aller au
Louvre; mais comme l’heure de l’audience accordée par Sa Majesté était
passée, au lieu de réclamer l’entrée par le petit escalier, il se
plaça avec les quatre jeunes gens dans l’antichambre. Le roi n’était
pas encore revenu de la chasse. Nos jeunes gens attendaient depuis une
demi-heure à peine, mêlés à la foule des courtisans, lorsque toutes les
portes s’ouvrirent et qu’on annonça Sa Majesté.
A cette annonce, d’Artagnan se sentit frémir jusqu’à la moelle des os.
L’instant qui allait suivre devait, selon toute probabilité, décider du
reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixèrent-ils avec angoisse sur la
porte par laquelle devait entrer le roi.
Louis XIII parut, marchant le premier; il était en costume de chasse,
encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un fouet à la
main. Au premier coup d’œil, d’Artagnan jugea que l’esprit du roi était
à l’orage.
Cette disposition, toute visible qu’elle était chez Sa Majesté,
n’empêcha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans les
antichambres royales, mieux vaut encore être vu d’un œil irrité que de
ne pas être vu du tout. Les trois mousquetaires n’hésitèrent donc pas
et firent un pas en avant, tandis que d’Artagnan au contraire restait
caché derrière eux; mais quoique le roi connût personnellement Athos,
Porthos et Aramis, il passa devant eux sans les regarder, sans leur
parler, et comme s’il ne les avait jamais vus. Quant à M. de Tréville,
lorsque les yeux du roi s’arrêtèrent un instant sur lui, il soutint ce
regard avec tant de fermeté, que ce fut le roi qui détourna la vue;
après quoi, tout en grommelant, Sa Majesté rentra dans son appartement.
--Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons pas
encore faits chevaliers de l’ordre cette fois-ci.
--Attendez ici dix minutes, dit M. de Tréville; et si au bout de dix
minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez à mon hôtel: car il sera
inutile que vous m’attendiez plus longtemps.
Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d’heure, vingt
minutes; et, voyant que M. de Tréville ne reparaissait point, ils
sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver.
M. de Tréville était entré hardiment dans le cabinet du roi, et avait
trouvé Sa Majesté de très méchante humeur, assise sur un fauteuil
et battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne l’avait pas
empêché de lui demander avec le plus grand flegme des nouvelles de sa
santé.
--Mauvaise, monsieur, mauvaise, répondit le roi, je m’ennuie.
C’était en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent prenait un
de ses courtisans, l’attirait à une fenêtre et lui disait: Monsieur un
tel, ennuyons-nous ensemble.
--Comment! Votre Majesté s’ennuie! dit M. de Tréville. N’a-t-elle donc
pas pris aujourd’hui le plaisir de la chasse?
--Beau plaisir, monsieur! Tout dégénère, sur mon âme, et je ne sais
si c’est le gibier qui n’a plus de voie ou les chiens qui n’ont plus
de nez. Nous lançons un cerf dix-cors, nous le courons six heures,
et quand il est prêt à tenir, quand Saint-Simon met déjà le cor à
sa bouche pour sonner l’hallali, toute la meute prend le change et
s’emporte sur un daguet. Vous verrez que je serai obligé de renoncer à
la chasse à courre comme j’ai renoncé à la chasse au vol. Ah! je suis
un roi bien malheureux, monsieur de Tréville! Je n’avais plus qu’un
gerfaut, il est mort avant-hier.
--En effet, sire, je comprends votre désespoir, et le malheur est
grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de faucons,
d’éperviers et de tiercelets.
--Et pas un homme pour les instruire; les fauconniers s’en vont, il n’y
a plus que moi qui connaisse l’art de la vénerie. Après moi tout sera
dit, et l’on chassera avec des traquenards, des pièges, des trappes. Si
j’avais le temps encore de former des élèves! mais oui, M. le cardinal
est là qui ne me laisse pas un instant de repos, qui me parle de
l’Espagne, qui me parle de l’Autriche, qui me parle de l’Angleterre!
Ah! à propos de M. le cardinal, monsieur de Tréville, je ne suis pas
content de vous.
M. de Tréville attendait le roi à cette chute. Il connaissait le roi de
longue main; il avait compris que toutes ses plaintes n’étaient qu’une
préface, une espèce d’excitation pour s’encourager lui-même, et que
c’était où il était arrivé enfin qu’il en voulait venir.
--Et en quoi ai-je été assez malheureux pour déplaire à Votre Majesté?
demanda M. de Tréville en feignant le plus profond étonnement.
--Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua le roi
sans répondre directement à la question de M. de Tréville: est-ce pour
cela que je vous ai nommé capitaine de mes mousquetaires, que ceux-ci
assassinent un homme, émeuvent tout un quartier et veulent brûler Paris
sans que vous en disiez un mot? Mais au reste, continua le roi, sans
doute que je me hâte de vous accuser, sans doute que les perturbateurs
sont en prison et que vous venez m’annoncer que justice est faite.
--Sire, répondit tranquillement M. de Tréville, je viens vous la
demander au contraire.
--Et contre qui? s’écria le roi.
--Contre les calomniateurs, dit M. de Tréville.
--Ah! voilà qui est nouveau, reprit le roi. N’allez-vous pas me dire
que vos trois mousquetaires damnés, Athos, Porthos et Aramis et
votre cadet de Béarn, ne se sont pas jetés comme des furieux sur le
pauvre Bernajoux, et ne l’ont pas maltraité de telle façon qu’il est
probable qu’il est en train de trépasser à cette heure! N’allez-vous
pas dire qu’ensuite ils n’ont pas fait le siège de l’hôtel du duc de
La Trémouille, et qu’ils n’ont point voulu le brûler! Ce qui n’aurait
peut-être pas été un très grand malheur en temps de guerre, vu que
c’est un nid de huguenots; mais ce qui, en temps de paix, est un
fâcheux exemple. Dites, n’allez-vous pas nier tout cela?
--Et qui vous a fait ce beau récit, sire? demanda tranquillement M. de
Tréville.
--Qui m’a fait ce beau récit, monsieur! et qui voulez-vous que ce soit,
si ce n’est celui qui veille quand je dors, qui travaille quand je
m’amuse, qui mène tout au dedans et au dehors du royaume, en France
comme en Europe?
--Sa Majesté veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Tréville, car
je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de Sa Majesté.
--Non, monsieur; je veux parler du soutien de l’État, de mon seul
serviteur, de mon ami, de M. le cardinal.
--Son Éminence n’est pas Sa Sainteté, sire.
--Qu’entendez-vous par là, monsieur?
--Qu’il n’y a que le pape qui soit infaillible et que cette
infaillibilité ne s’étend pas aux cardinaux.
--Vous voulez dire qu’il me trompe, vous voulez dire qu’il me trahit.
Vous l’accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement que vous
l’accusez.
--Non, sire; mais je dis qu’il se trompe lui-même; je dis qu’il a été
mal renseigné; je dis qu’il a eu hâte d’accuser les mousquetaires de
Votre Majesté, pour lesquels il est injuste, et qu’il n’a pas été
puiser ses renseignements aux bonnes sources.
--L’accusation vient de M. de La Trémouille, du duc lui-même. Que
répondez-vous à cela?
--Je pourrais répondre, sire, qu’il est trop intéressé dans la question
pour être un témoin impartial; mais loin de là, sire, je connais le duc
pour un loyal gentilhomme, et je m’en rapporterai à lui, mais à une
condition, sire.
--Laquelle?
--C’est que Votre Majesté le fera venir, l’interrogera, mais elle-même,
en tête à tête, sans témoins, et que je reverrai Votre Majesté aussitôt
qu’elle aura reçu le duc.
--Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez à ce que dira M. de
La Trémouille?
--Oui, sire.
--Vous accepterez son jugement?
--Sans doute.
--Et vous vous soumettrez aux réparations qu’il exigera?
--Parfaitement.
--La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!
Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait toujours
à la porte, entra.
--La Chesnaye! dit le roi, qu’on aille à l’instant même me querir M. de
La Trémouille; je veux lui parler ce soir.
--Votre Majesté veut-elle bien me donner sa parole qu’elle ne verra
personne entre M. de La Trémouille et moi.
--Personne, foi de gentilhomme.
--A demain, sire, alors.
--A demain, monsieur.
--A quelle heure, s’il plaît à Votre Majesté?
--A l’heure que vous voudrez.
--Mais en venant par trop matin, je crains de réveiller Votre Majesté.
--Me réveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je rêve
quelquefois, voilà tout. Venez donc d’aussi bon matin que vous voudrez,
à sept heures; mais gare à vous si vos mousquetaires sont coupables.
--Si mes mousquetaires sont coupables, sire, les coupables seront remis
aux mains de Votre Majesté, qui ordonnera d’eux selon son bon plaisir.
Votre Majesté exige-t-elle quelque chose de plus? qu’elle parle, je
suis prêt à lui obéir.
--Non, monsieur, non. A demain donc, monsieur, à demain.
--Dieu garde jusque-là Votre Majesté!
Si peu que dormit le roi, M. de Tréville dormit plus mal encore; il
avait fait prévenir dès le soir même ses trois mousquetaires et leur
compagnon de se trouver chez lui à six heures et demie du matin. Il les
emmena avec lui, sans leur rien affirmer, sans leur rien promettre, et
ne leur cachant pas que leur faveur et même la sienne tenaient à un
coup de dés.
Arrivé au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi était
toujours irrité contre eux, ils s’éloigneraient sans être vus; si le
roi consentait à les recevoir, on n’aurait qu’à les faire appeler.
En arrivant dans l’antichambre particulière du roi, M. de Tréville
trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu’on n’avait pas rencontré le duc
de La Trémouille la veille au soir à son hôtel, qu’il était rentré trop
tard pour se présenter au Louvre, qu’il venait seulement d’arriver, et
qu’il était à cette heure chez le roi.
Cette circonstance plut beaucoup à M. de Tréville, qui, de cette façon,
fut certain qu’aucune suggestion étrangère ne se glisserait entre la
déposition de M. de La Trémouille et lui.
En effet, dix minutes s’étaient à peine écoulées, que la porte du
cabinet du roi s’ouvrit, et que M. de Tréville en vit sortir le duc de
La Trémouille, lequel vint à lui et dit:
--Monsieur de Tréville, Sa Majesté vient de m’envoyer querir pour
savoir comment les choses se sont passées hier matin à mon hôtel. Je
lui ai dit la vérité, c’est-à-dire que la faute est à mes gens, et que
je suis prêt à vous en faire mes excuses. Puisque je vous rencontre,
veuillez les recevoir, et me tenir toujours pour un de vos amis.
--Monsieur le duc, dit M. de Tréville, j’étais si plein de confiance
dans votre loyauté, que je n’avais pas voulu, près de Sa Majesté,
d’autre défenseur que vous-même. Je vois que je ne m’étais pas abusé,
et je vous remercie de ce qu’il y a encore en France un homme de qui on
puisse dire sans se tromper ce que j’ai dit de vous.
--C’est bien, c’est bien! dit le roi, qui avait écouté tous ces
compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Tréville,
puisqu’il se prétend un de vos amis, que moi aussi je voudrais être
des siens, mais qu’il me néglige; qu’il y a tantôt trois ans que je ne
l’ai vu, et que je ne le vois que quand je l’envoie chercher. Dites-lui
tout cela de ma part; car ce sont de ces choses qu’un roi ne peut dire
lui-même.
--Merci, sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majesté croie bien que
ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour M. de Tréville, que ce
ne sont point ceux qu’elle voit à toute heure du jour qui lui sont le
plus dévoués.
--Ah! vous avez entendu ce que j’ai dit; tant mieux, duc, tant mieux,
dit le roi en s’avançant jusque sur la porte. Ah! c’est vous, Tréville!
où sont vos mousquetaires? Je vous avais dit avant-hier de me les
amener, pourquoi ne l’avez-vous pas fait?
--Ils sont en bas, sire, et avec votre congé La Chesnaye va leur dire
de monter.
--Oui, oui, qu’ils viennent tout de suite; il va être huit heures, et
à neuf heures j’attends une visite. Allez, monsieur le duc, et revenez
surtout. Entrez, Tréville.
Le duc salua et sortit. Au moment où il ouvrait la porte, les trois
mousquetaires et d’Artagnan, conduits par La Chesnaye, apparaissaient
au haut de l’escalier.
--Venez, mes braves, dit le roi, venez; j’ai à vous gronder.
Les mousquetaires s’approchèrent en s’inclinant; d’Artagnan les suivait
par derrière.
--Comment diable! continua le roi, à vous quatre, sept gardes de Son
Éminence mis hors de combat en deux jours. C’est trop, messieurs, c’est
trop. A ce compte-là, Son Éminence serait forcée de renouveler sa
compagnie dans trois semaines, et moi de faire appliquer les édits dans
toute leur rigueur. Un, par hasard, je ne dis pas; mais sept en deux
jours, je le répète, c’est trop, c’est beaucoup trop.
--Aussi, dit M. de Tréville, Votre Majesté voit qu’ils viennent tout
contrits et tout repentants lui faire leurs excuses.
--Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie point
à leurs faces hypocrites; il y a surtout là-bas une figure de Gascon.
Venez ici, monsieur.
D’Artagnan, qui comprit que c’était à lui que le compliment
s’adressait, s’approcha en prenant son air le plus désespéré.
--Eh bien! que me disiez-vous donc, que c’était un jeune homme? c’est
un enfant, monsieur de Tréville, un véritable enfant! Et c’est celui-là
qui a donné ce rude coup d’épée à Jussac?
--Et ces deux beaux coups d’épée à Bernajoux.
--Véritablement!
--Sans compter, dit Athos, que s’il ne m’avait pas tiré des mains de
Bicarat, je n’aurais très certainement pas l’honneur de faire en ce
moment ma très humble révérence à Votre Majesté.
--Mais c’est donc un véritable démon, que ce Béarnais, ventre
saint-gris! monsieur de Tréville? comme eût dit le roi mon père. A ce
métier-là, on doit trouer force pourpoints et briser force épées. Or
les Gascons sont toujours pauvres, n’est-ce pas?
--Sire, je dois dire qu’on n’a pas encore trouvé des mines d’or dans
leurs montagnes, quoique le Seigneur leur dût bien ce miracle en
récompense de la manière dont ils ont soutenu les prétentions du roi
votre père.
--Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m’ont fait roi moi-même,
n’est-ce pas, Tréville, puisque je suis le fils de mon père? Eh bien!
à la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye, allez voir si, en
fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez quarante pistoles; et
si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et maintenant, voyons, jeune
homme, la main sur la conscience, comment cela s’est-il passé?
D’Artagnan raconta l’aventure de la veille dans tous ses détails:
comment, n’ayant pas pu dormir de la joie qu’il éprouvait à voir Sa
Majesté, il était arrivé chez ses amis trois heures avant l’heure de
l’audience; comment ils étaient allés ensemble au tripot, et comment,
sur la crainte qu’il avait manifestée de recevoir une balle au visage,
il avait été raillé par Bernajoux, lequel avait failli payer cette
raillerie de la perte de la vie, et M. de La Trémouille, qui n’y était
pour rien, de la perte de son hôtel.
[Illustration: «--Voici, dit le roi, une preuve de ma
satisfaction.»]
--C’est bien cela, murmurait le roi; oui, c’est ainsi que le duc m’a
raconté la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours et de ses
plus chers; mais c’est assez comme cela, messieurs, entendez-vous!
c’est assez: vous avez pris votre revanche de la rue Férou, et au delà;
vous devez être satisfaits.
--Si Votre Majesté l’est, dit Tréville, nous le sommes.
--Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignée d’or de la main
de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d’Artagnan: Voici, dit-il,
une preuve de ma satisfaction.
A cette époque, les idées de fierté qui sont de mise de nos jours
n’étaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main à la
main de l’argent du roi, et n’en était pas le moins du monde humilié.
D’Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche sans faire
aucune façon, et en remerciant tout au contraire grandement Sa Majesté.
--Là, dit le roi en regardant sa pendule, là, et maintenant qu’il est
huit heures et demie, retirez-vous; car je vous l’ai dit, j’attends
quelqu’un à neuf heures. Merci de votre dévouement, messieurs. J’y puis
compter, n’est-ce pas?
--Oh! sire! s’écrièrent d’une même voix les quatre compagnons, nous
nous ferions couper en morceaux pour Votre Majesté.
--Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me serez
plus utiles. Tréville, ajouta le roi à demi-voix pendant que les autres
se retiraient, comme vous n’avez pas de place dans les mousquetaires
et que d’ailleurs pour entrer dans ce corps nous avons décidé qu’il
fallait faire un noviciat, placez ce jeune homme dans la compagnie des
gardes de M. des Essarts, votre beau-frère. Ah pardieu! Tréville, je me
réjouis de la grimace que va faire le cardinal: il sera furieux, mais
cela m’est égal, je suis dans mon droit.
Et le roi salua de la main Tréville, qui sortit et s’en vint rejoindre
ses mousquetaires, qu’il trouva partageant avec d’Artagnan les quarante
pistoles.
Et le cardinal, comme l’avait dit Sa Majesté, fut effectivement
furieux, si furieux, que pendant huit jours il abandonna le jeu du roi,
ce qui n’empêchait pas le roi de lui faire la plus charmante mine du
monde, et toutes les fois qu’il le rencontrait de lui demander de sa
voix la plus caressante:
--Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux et ce
pauvre Jussac, qui sont à vous?