LES TROIS PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE

Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit

l’auteur du _Roman de la Rose_, semblait être dans une révolution

aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde

Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes du côté de

la Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se

hâtaient d’endosser la cuirasse, et, appuyant leur contenance quelque

peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers

l’hôtellerie du _Franc-Meunier_, devant laquelle s’empressait, en

grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de

curiosité.

En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours

se passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses

archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui

guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la guerre au

cardinal; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis,

outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y

avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et

les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois

s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les

laquais,--souvent contre les seigneurs et les huguenots,--quelquefois

contre le roi; mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il

résulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du

mois d’avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni

le guidon jaune et rouge, ni la livrée du cardinal de Richelieu, se

précipitèrent du côté de l’hôtel du _Franc-Meunier_.

Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur.

Un jeune homme...--traçons son portrait d’un seul trait de

plume:--figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans; don Quichotte

décorselé, sans haubert et sans cuissards; don Quichotte revêtu d’un

pourpoint de laine dont la couleur bleue s’était transformée en une

nuance insaisissable de lie de vin et d’azur céleste. Visage long et

brun; la pommette des joues saillante, signe d’astuce; les muscles

maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on

reconnaît le Gascon même sans béret, et notre jeune homme portait un

béret orné d’une espèce de plume; l’œil ouvert et intelligent; le nez

crochu, mais finement dessiné; trop grand pour un adolescent, trop

petit pour un homme fait, et qu’un œil peu exercé eût pris pour un fils

de fermier en voyage, sans la longue épée qui, pendue à un baudrier de

peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et

le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si

remarquable, qu’elle fut remarquée: c’était un bidet du Béarn, âgé de

douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non

pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas

que les genoux, ce qui rendait inutile l’application de la martingale,

faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les

qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et

son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait

en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré

il y avait un quart d’heure à peu près par la porte de Beaugency,

produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu’à son cavalier.

Et cette sensation avait été d’autant plus pénible au jeune d’Artagnan

(ainsi s’appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu’il ne

se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu’il

fût, une pareille monture: aussi avait-il fort soupiré en acceptant le

don que lui en avait fait M. d’Artagnan père. Il n’ignorait pas qu’une

pareille bête valait au moins vingt livres; il est vrai que les paroles

dont le présent avait été accompagné n’avaient pas de prix.

--Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon,--dans ce pur patois de

Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu parvenir à se défaire,--mon

fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt

treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter

à l’aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et

honorablement de vieillesse; et si vous faites campagne avec lui,

ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. A la cour,

continua M. d’Artagnan père, si toutefois vous avez l’honneur d’y

aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne

des droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été

porté dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans, et

pour vous et pour les vôtres. Par les vôtres, j’entends vos parents

et vos amis. Ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du

roi. C’est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul,

qu’un gentilhomme fait son chemin aujourd’hui. Quiconque tremble une

seconde laisse peut-être échapper l’appât que, pendant cette seconde

justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être

brave par deux raisons: la première, c’est que vous êtes Gascon, et la

seconde, c’est que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et

cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l’épée; vous

avez un jarret de fer, un poignet d’acier; battez-vous à tout propos;

battez-vous, d’autant plus que les duels sont défendus, et que, par

conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n’ai, mon fils,

à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous

venez d’entendre. Votre mère y ajoutera la recette d’un certain baume

qu’elle tient d’une Bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse pour

guérir toute blessure qui n’atteint pas le cœur. Faites votre profit

du tout, et vivez heureusement et longtemps. Je n’ai plus qu’un mot à

ajouter, et c’est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car

je n’ai, moi, jamais paru à la cour et n’ai fait que les guerres de

religion en volontaire; je veux parler de M. de Tréville, qui était mon

voisin autrefois, et qui a eu l’honneur de jouer tout enfant avec notre

roi Louis XIIIe, que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux dégénéraient

en batailles, et dans ces batailles le roi n’était pas toujours le

plus fort. Les coups qu’il en reçut lui donnèrent beaucoup d’estime et

d’amitié pour M. de Tréville. Plus tard M. de Tréville se battit contre

d’autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois; depuis la mort du

feu roi jusqu’à la majorité du jeune, sans compter les guerres et les

sièges, sept fois; et depuis cette majorité jusqu’aujourd’hui, cent

fois peut-être! Aussi, malgré les édits, les ordonnances et les arrêts,

le voilà capitaine des mousquetaires, c’est-à-dire chef d’une légion

de Césars dont le roi fait un très grand cas, et que M. le cardinal

redoute, lui qui ne redoute pas grand’chose, comme chacun sait. De

plus, M. de Tréville gagne dix mille écus par an; c’est donc un fort

grand seigneur. Il a commencé comme vous; allez le voir avec cette

lettre, et réglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.

[Illustration: M. d’Artagnan père ceignit à son fils sa propre

épée.]

Sur quoi M. d’Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée,

l’embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction.

En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère qui

l’attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons

de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi. Les adieux

furent de ce côté plus longs et plus tendres qu’ils ne l’avaient été

de l’autre, non pas que M. d’Artagnan n’aimât son fils, qui était sa

seule progéniture, mais M. d’Artagnan était un homme, et il eût regardé

comme indigne d’un homme de se laisser aller à son émotion, tandis

que madame d’Artagnan était femme et de plus était mère.--Elle pleura

abondamment, et, disons-le à la louange de M. d’Artagnan fils, quelques

efforts qu’il tentât pour rester ferme comme le devait être un futur

mousquetaire, la nature l’emporta, et il versa force larmes, dont il

parvint à grand’peine à cacher la moitié.

Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois présents

paternels et qui se composaient, comme nous l’avons dit, de quinze

écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville. Comme on le pense

bien, les conseils avaient été donnés par-dessus le marché.

[Illustration: D’Artagnan prit chaque sourire pour une insulte.]

Avec un pareil _vade mecum_, d’Artagnan se trouva, au moral comme au

physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous l’avons

si heureusement comparé lorsque nos devoirs d’historien nous ont fait

une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait des moulins

à vent pour des géants et les moutons pour des armées, d’Artagnan prit

chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation.

Il en résulta qu’il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu’à

Meung, et que l’un dans l’autre il porta la main au pommeau de son épée

dix fois par jour; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire

et l’épée ne sortit point de son fourreau. Ce n’est pas que la vue du

malencontreux bidet jaune n’épanouît bien des sourires sur les visages

des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille

respectable et qu’au-dessus de cette épée brillait un œil plutôt féroce

que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si l’hilarité

l’emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne rire que

d’un seul côté, comme les masques antiques. D’Artagnan demeura donc

majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu’à cette malheureuse

ville de Meung.

Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du _Franc-Meunier_

sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre

l’étrier au montoir, d’Artagnan avisa à une fenêtre entr’ouverte du

rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine,

quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux

personnes qui paraissaient l’écouter avec déférence. D’Artagnan

crut tout naturellement, selon son habitude, être l’objet de la

conversation et écouta. Cette fois d’Artagnan ne s’était trompé qu’à

moitié: ce n’était pas de lui qu’il était question, mais de son

cheval. Le gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs toutes ses

qualités, et comme, ainsi que je l’ai dit, les auditeurs paraissaient

avoir une grande déférence pour le narrateur, ils éclataient de rire

à tout moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour éveiller

l’irascibilité du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui

tant de bruyante hilarité.

Cependant d’Artagnan voulut d’abord se rendre compte de la physionomie

de l’impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur

l’étranger et reconnut un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux

yeux noirs et perçants, au teint pâle, au nez fortement accentué, à la

moustache noire et parfaitement taillée; il était vêtu d’un pourpoint

et d’un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de même couleur,

sans aucun ornement que les crevés habituels par lesquels passait

la chemise. Ce haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs,

paraissaient froissés comme des habits de voyage longtemps renfermés

dans un portemanteau. D’Artagnan fit toutes ces remarques avec la

rapidité de l’observateur le plus minutieux, et sans doute par un

sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une

grande influence sur sa vie à venir.

Or, comme au moment où d’Artagnan fixait son regard sur le

gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait à l’endroit

du bidet béarnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes

démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de rire, et lui-même

laissa visiblement, contre son habitude, errer, si l’on peut parler

ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette fois, il n’y avait plus

de doute, d’Artagnan était réellement insulté. Aussi, plein de cette

conviction, enfonça-t-il son béret sur ses yeux, et, tâchant de copier

quelques-uns des airs de cour qu’il avait surpris en Gascogne chez des

seigneurs en voyage, il s’avança une main sur la garde de son épée et

l’autre appuyée sur la hanche. Malheureusement au fur et à mesure qu’il

avançait, la colère l’aveuglant de plus en plus, au lieu du discours

digne et hautain qu’il avait préparé pour formuler sa provocation, il

ne trouva plus au bout de sa langue qu’une personnalité grossière qu’il

accompagna d’un geste furieux.

--Eh! monsieur, s’écria-t-il, monsieur qui vous cachez derrière ce

volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous

rirons ensemble.

Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier,

comme s’il lui eût fallu un certain temps pour comprendre que c’était à

lui que s’adressaient de si étranges reproches; puis, lorsqu’il ne put

plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncèrent légèrement, et

après une assez longue pause, avec un accent d’ironie et d’insolence

impossible à décrire, il répondit à d’Artagnan:

--Je ne vous parle pas, monsieur.

--Mais je vous parle, moi! s’écria le jeune homme exaspéré de ce

mélange d’insolence et de bonnes manières, de convenances et de dédains.

L’inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et, se

retirant de la fenêtre, sortit lentement de l’hôtellerie pour venir à

deux pas de d’Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance

tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoublé l’hilarité de

ceux avec lesquels il causait et qui, eux, étaient restés à la fenêtre.

D’Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d’un pied hors du fourreau.

--Ce cheval est décidément ou plutôt a été dans sa jeunesse bouton

d’or, reprit l’inconnu continuant les investigations commencées et

s’adressant à ses auditeurs de la fenêtre, sans paraître aucunement

remarquer l’exaspération de d’Artagnan, qui cependant se redressait

entre lui et eux. C’est une couleur fort connue en botanique, mais

jusqu’à présent fort rare chez les chevaux.

--Tel rit du cheval qui n’oserait pas rire du maître, s’écria l’émule

de Tréville furieux.

--Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l’inconnu, ainsi que vous

pouvez le voir vous-même à l’air de mon visage; mais je tiens cependant

à conserver le privilège de rire quand il me plaît.

--Et moi, s’écria d’Artagnan, je ne veux pas qu’on rie quand il me

déplaît.

--En vérité, monsieur? continua l’inconnu plus calme que jamais, eh

bien! c’est parfaitement juste.

Et tournant sur ses talons, il s’apprêta à rentrer dans l’hôtellerie

par la grande porte, sous laquelle d’Artagnan en arrivant avait

remarqué un cheval tout sellé.

Mais d’Artagnan n’était pas de caractère à lâcher ainsi un homme qui

avait eu l’insolence de se moquer de lui. Il tira son épée entièrement

du fourreau et se mit à sa poursuite en criant:

--Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous frappe

point par derrière.

--Me frapper, moi! dit l’autre en pivotant sur ses talons et en

regardant le jeune homme avec autant d’étonnement que de mépris.

Allons, allons donc, mon cher, vous êtes fou!

Puis à demi-voix, et comme s’il se fût parlé à lui-même:

--C’est fâcheux, continua-t-il; quelle trouvaille pour Sa Majesté, qui

cherche des braves de tous côtés pour recruter ses mousquetaires!

Il achevait à peine, que d’Artagnan lui allongea un si furieux coup

de pointe, que, s’il n’eût fait vivement un bond en arrière, il est

probable qu’il eût plaisanté pour la dernière fois. L’inconnu vit alors

que la chose passait la raillerie, tira son épée, salua son adversaire

et se mit gravement en garde. Mais au même moment ses deux auditeurs,

accompagnés de l’hôte, tombèrent sur d’Artagnan à grands coups de

bâton, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide

et si complète à l’attaque, que l’adversaire de d’Artagnan, pendant

que celui-ci se retournait pour faire face à cette grêle de coups,

rengainait avec la même précision, et, d’acteur qu’il avait manqué

d’être, redevenait spectateur du combat, rôle dont il s’acquitta avec

son impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins:

--La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange et qu’il

s’en aille.

--Pas avant de t’avoir tué, lâche! criait d’Artagnan, tout en faisant

face du mieux qu’il pouvait et sans reculer d’un pas à ses trois

ennemis, qui le moulaient de coups.

--Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces

Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu’il le veut

absolument. Quand il sera las, il dira qu’il en a assez.

Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel genre d’entêté il avait

affaire; d’Artagnan n’était pas homme à jamais demander merci. Le

combat continua donc quelques secondes encore; enfin d’Artagnan,

épuisé, laissa échapper son épée, qu’un coup de bâton brisa en deux

morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque

en même temps tout sanglant et presque évanoui.

C’est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la

scène. L’hôte, craignant du scandale, emporta, avec l’aide de ses

garçons, le blessé dans la cuisine, où quelques soins lui furent

accordés.

Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la fenêtre et

regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait

en demeurant là lui causer une vive contrariété.

--Eh bien! comment va cet enragé? reprit-il en se retournant au

bruit de la porte qui s’ouvrit et en s’adressant à l’hôte qui venait

s’informer de sa santé.

--Votre Excellence est saine et sauve? demanda l’hôte.

--Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c’est moi qui

vous demande ce qu’est devenu notre jeune homme.

--Il va mieux, dit l’hôte: il s’est évanoui tout à fait.

--Vraiment? fit le gentilhomme.

--Mais avant de s’évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour vous

appeler et vous défier en vous appelant.

--Mais c’est donc le diable en personne que ce gaillard-là! s’écria

l’inconnu.

--Oh! non, Votre Excellence, ce n’est pas le diable, reprit l’hôte avec

une grimace de mépris, car pendant son évanouissement nous l’avons

fouillé, et il n’a dans son paquet qu’une chemise et dans sa bourse que

douze écus, ce qui ne l’a pas empêché de dire en s’évanouissant que si

pareille chose était arrivée à Paris vous vous en repentiriez tout de

suite, tandis qu’ici vous ne vous en repentirez que plus tard.

--Alors, dit froidement l’inconnu, c’est quelque prince du sang déguisé.

--Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l’hôte, afin que vous vous

teniez sur vos gardes.

--Et il n’a nommé personne dans sa colère?

--Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: «Nous verrons ce que

M. de Tréville pensera de cette insulte faite à son protégé.»

--M. de Tréville? dit l’inconnu en devenant attentif; il frappait sur

sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville?... Voyons, mon cher

hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous n’avez pas été,

j’en suis bien sûr, sans regarder aussi cette poche-là. Qu’y avait-il?

--Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires.

--En vérité.

--C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Excellence.

L’hôte, qui n’était pas doué d’une grande perspicacité, ne remarqua

point l’expression que ses paroles avaient donnée à la physionomie de

l’inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisée sur lequel il était

toujours resté appuyé du bout du coude, et fronça le sourcil en homme

inquiet.

--Diable! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m’aurait-il envoyé

ce Gascon? il est bien jeune! Mais un coup d’épée est un coup d’épée,

quel que soit l’âge de celui qui le donne, et l’on se défie moins d’un

enfant que de tout autre; il suffit parfois d’un faible obstacle pour

contrarier un grand dessein.

Et l’inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes.

--Voyons, l’hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas

de ce frénétique? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant,

ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il me

gêne. Où est-il?

--Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage.

--Ses hardes et son sac sont avec lui? Il n’a pas quitté son pourpoint?

--Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisqu’il

vous gêne, ce jeune fou...

--Sans doute. Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel

d’honnêtes gens ne sauraient résister. Montez chez vous, faites mon

compte et avertissez mon laquais.

--Quoi! Monsieur nous quitte déjà?

--Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l’ordre de seller mon

cheval. Ne m’a-t-on point obéi?

--Si fait, et, comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous

la grande porte, tout appareillé pour partir.

--C’est bien, faites ce que je vous ai dit alors.

--Ouais! se dit l’hôte, aurait-il peur du petit garçon?

Mais un coup d’œil impératif de l’inconnu vint l’arrêter court. Il

salua humblement et sortit.

--Il ne faut pas que milady[1] soit aperçue de ce drôle, continua

l’étranger: elle ne doit pas tarder à passer; déjà même elle est en

retard. Décidément mieux vaut que je monte à cheval et que j’aille

au-devant d’elle... Si seulement je pouvais savoir ce que contient

cette lettre adressée à Tréville!

[1] Nous savons bien que cette locution de milady n’est usitée

qu’autant qu’elle est suivie du nom de famille. Mais nous la

trouvons ainsi dans le manuscrit, et nous ne voulons pas prendre

sur nous de la changer.

Et l’inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.

Pendant ce temps l’hôte, qui ne doutait pas que ce fût la présence du

jeune garçon qui chassât l’inconnu de son hôtellerie, était remonté

chez sa femme et avait trouvé d’Artagnan maître enfin de ses esprits.

Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui

faire un mauvais parti pour avoir été chercher querelle à un grand

seigneur, car, à l’avis de l’hôte, l’inconnu ne pouvait être qu’un

grand seigneur, il le détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à

continuer son chemin. D’Artagnan, à moitié abasourdi, sans pourpoint

et la tête tout emmaillotée de linges, se leva donc, et, poussé

par l’hôte, commença de descendre; mais, en arrivant à la cuisine,

la première chose qu’il aperçut fut son provocateur, qui causait

tranquillement au marchepied d’un lourd carrosse attelé de deux gros

chevaux normands.

Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la portière,

était une femme de vingt à vingt-deux ans. Nous avons déjà dit avec

quelle rapidité d’investigation d’Artagnan embrassait toute une

physionomie; il vit donc du premier coup d’œil que la femme était

jeune et belle. Or, cette beauté le frappa d’autant plus qu’elle était

parfaitement étrangère aux pays méridionaux que jusque-là d’Artagnan

avait habités. C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux

bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus languissants,

aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. Elle causait très vivement

avec l’inconnu.

--Ainsi, Son Éminence m’ordonne... disait la dame.

--De retourner à l’instant même en Angleterre, et de la prévenir

directement si le duc quittait Londres.

--Et quant à mes autres instructions? demanda la belle voyageuse.

--Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n’ouvrirez que de

l’autre côté de la Manche.

--Très bien; et vous, que faites-vous?

--Moi, je retourne à Paris.

--Sans châtier cet insolent petit garçon? demanda la dame.

L’inconnu allait répondre: mais au moment où il ouvrait la bouche,

d’Artagnan, qui avait tout entendu, s’élança sur le seuil de la porte.

[Illustration: «--Devant une femme tous n’oseriez pas fuir.»]

--C’est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s’écria-t-il,

et j’espère bien que cette fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui

échappera pas comme la première.

--Ne lui échappera pas? reprit l’inconnu en fronçant le sourcil.

--Non, devant une femme, vous n’oseriez pas fuir, je présume.

--Songez, s’écria milady en voyant le gentilhomme porter la main à son

épée, songez que le moindre retard peut tout perdre.

--Vous avez raison, s’écria le gentilhomme; partez donc de votre côté,

moi, je pars du mien.

Et saluant la dame d’un signe de tête, il s’élança sur son cheval

tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage.

Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s’éloignant chacun par

un côté opposé de la rue.

--Eh! votre dépense, vociféra l’hôte, dont l’affection pour son

voyageur se changeait en un profond dédain, en voyant qu’il s’éloignait

sans solder ses comptes.

--Paye, maroufle, s’écria le voyageur, toujours galopant, à son

laquais, lequel jeta aux pieds de l’hôte deux ou trois pièces d’argent

et se mit à galoper après son maître.

--Ah! lâche, ah! misérable, ah! faux gentilhomme! cria d’Artagnan

s’élançant à son tour après le laquais.

Mais le blessé était trop faible encore pour supporter une pareille

secousse. A peine eut-il fait dix pas que ses oreilles tintèrent, qu’un

éblouissement le prit, qu’un nuage de sang passa sur ses yeux et qu’il

tomba au milieu de la rue en criant encore:

--Lâche! lâche! lâche!

--Il est en effet bien lâche, murmura l’hôte en s’approchant de

d’Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le

pauvre garçon, comme le héron de la fable avec son limaçon du soir.

--Oui, bien lâche, murmura d’Artagnan; mais elle, bien belle!

--Qui, elle? demanda l’hôte.

--Milady, balbutia d’Artagnan.

Et il s’évanouit une seconde fois.

--C’est égal, dit l’hôte, j’en perds deux, mais il me reste celui-là,

que je suis sûr de conserver au moins quelques jours. C’est toujours

onze écus de gagnés.

On sait que onze écus faisaient juste la somme qui restait dans la

bourse de d’Artagnan.

L’hôte avait compté sur onze jours de maladie à un écu par jour; mais

il avait compté sans son voyageur. Le lendemain, dès cinq heures du

matin, d’Artagnan se leva, descendit lui-même à la cuisine, demanda,

outre quelques autres ingrédients dont la liste n’est pas parvenue

jusqu’à nous, du vin, de l’huile, du romarin, et, la recette de sa

mère à la main, se composa un baume dont il oignit ses nombreuses

blessures, renouvelant ses compresses lui-même et ne voulant admettre

l’adjonction d’aucun médecin. Grâce sans doute à l’efficacité du baume

de Bohême, et peut-être aussi grâce à l’absence de tout docteur,

d’Artagnan se trouva sur pied dès le soir même, et à peu près guéri le

lendemain.

Mais au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule

dépense du maître, qui avait gardé une diète absolue, tandis qu’au

contraire le cheval jaune, au dire de l’hôtelier du moins, avait mangé

trois fois plus qu’on n’eût raisonnablement pu le supposer pour sa

taille, d’Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite bourse de

velours râpé ainsi que les onze écus qu’elle contenait; mais, quant à

la lettre adressée à M. de Tréville, elle avait disparu.

Le jeune homme commença par chercher cette lettre avec une grande

patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses goussets,

fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa

bourse; mais lorsqu’il eut acquis la conviction que la lettre était

introuvable, il entra dans un troisième accès de rage, qui faillit lui

occasionner une nouvelle consommation de vin et d’huile aromatisés:

car en voyant cette jeune mauvaise tête s’échauffer et menacer de tout

casser dans l’établissement si l’on ne retrouvait pas sa lettre, l’hôte

s’était déjà saisi d’un épieu, sa femme d’un manche à balai, et ses

garçons des mêmes bâtons qui avaient servi la surveille.

--Ma lettre de recommandation! s’écriait d’Artagnan, ma lettre de

recommandation! ou sangdieu je vous embroche tous comme des ortolans!

Malheureusement une circonstance s’opposait à ce que le jeune homme

accomplît sa menace: c’est que, comme nous l’avons dit, son épée avait

été, dans sa première lutte, brisée en deux morceaux, ce qu’il avait

parfaitement oublié. Il en résulta que lorsque d’Artagnan voulut, en

effet, dégainer, il se trouva purement et simplement armé d’un tronçon

d’épée de huit ou dix pouces à peu près, que l’hôte avait soigneusement

renfoncé dans le fourreau. Quant au reste de la lame, le chef l’avait

adroitement détourné pour s’en faire une lardoire.

Cependant cette déception n’eût probablement pas arrêté notre fougueux

jeune homme, si l’hôte n’avait réfléchi que la réclamation que lui

adressait son voyageur était parfaitement juste.

--Mais, au fait, dit-il en abaissant son épieu, où est cette lettre?

--Oui, où est cette lettre? cria d’Artagnan. D’abord, je vous en

préviens, cette lettre est pour M. de Tréville, et il faut qu’elle

se retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire

retrouver, lui!

Cette menace acheva d’intimider l’hôte. Après le roi et M. le cardinal,

M. de Tréville était l’homme dont le nom peut-être était le plus

souvent répété par les militaires et même par les bourgeois. Il y

avait bien le Père Joseph, c’est vrai, mais son nom, à lui, n’était

jamais prononcé que tout bas, tant était grande la terreur qu’inspirait

l’Éminence grise, comme on appelait le familier du cardinal.

Aussi, jetant son épieu loin de lui, et ordonnant à sa femme d’en faire

autant de son manche à balai et à ses valets de leurs bâtons, il donna

le premier l’exemple en se mettant lui-même à la recherche de la lettre

perdue.

--Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de précieux? demanda

l’hôte au bout d’un instant d’investigations inutiles.

--Sandis! je le crois bien! s’écria le Gascon, qui comptait sur cette

lettre pour faire son chemin à la cour, elle contenait ma fortune.

--Des bons sur l’Espagne? demanda l’hôte inquiet.

--Des bons sur la trésorerie particulière de Sa Majesté, répondit

d’Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi, grâce à cette

recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette réponse quelque

peu hasardée.

--Diable! fit l’hôte tout à fait désespéré.

--Mais il n’importe, continua d’Artagnan avec l’aplomb national, il

n’importe, et l’argent n’est rien: cette lettre était tout. J’eusse

mieux aimé perdre mille pistoles que de la perdre.

Il ne risquait pas davantage à dire vingt mille; mais une certaine

pudeur juvénile le retint.

Un trait de lumière frappa tout à coup l’esprit de l’hôte qui se

donnait au diable en ne trouvant rien.

--Cette lettre n’est point perdue, s’écria-t-il.

--Ah! fit d’Artagnan.

--Non; elle vous a été prise.

--Prise! et par qui?

--Par le gentilhomme d’hier. Il est descendu à la cuisine, où était

votre pourpoint. Il y est resté seul. Je gagerais que c’est lui qui l’a

volée.

--Vous croyez? répondit d’Artagnan peu convaincu; car il savait mieux

que personne l’importance toute personnelle de cette lettre, et n’y

voyait rien qui pût tenter la cupidité. Le fait est qu’aucun des

valets, aucun des voyageurs présents n’eût rien gagné à posséder ce

papier.

--Vous dites donc, reprit d’Artagnan, que vous soupçonnez cet

impertinent gentilhomme.

--Je vous dis que j’en suis sûr, continua l’hôte, lorsque je lui ai

annoncé que votre seigneurie était le protégé de M. de Tréville et

que vous aviez même une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a

paru fort inquiet, m’a demandé où était cette lettre, et est descendu

immédiatement à la cuisine, où il savait qu’était votre pourpoint.

--Alors, c’est mon voleur, répondit d’Artagnan; je m’en plaindrai à M.

de Tréville, et M. de Tréville s’en plaindra au roi.

[Illustration: Il le vendit trois écus.]

Puis il tira majestueusement deux écus de sa poche, les donna à l’hôte,

qui l’accompagna, le chapeau à la main, jusqu’à la porte, remonta

sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre accident jusqu’à

la porte Saint-Antoine à Paris, où son propriétaire le vendit trois

écus, ce qui était fort bien payé, attendu que d’Artagnan l’avait fort

surmené pendant la dernière étape. Aussi le maquignon auquel d’Artagnan

le céda, moyennant les neuf livres susdites, ne cacha-t-il point au

jeune homme qu’il n’en donnait cette somme exorbitante qu’à cause de

l’originalité de sa couleur.

D’Artagnan entra donc dans Paris à pied, portant son petit paquet

sous son bras, et marcha tant qu’il trouvât à louer une chambre qui

convînt à l’exiguïté de ses ressources. Cette chambre fut une espèce de

mansarde, sise rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg.

Aussitôt le denier à Dieu donné, d’Artagnan prit possession de son

logement, passa le reste de la journée à coudre à son pourpoint et

à ses chausses des passementeries que sa mère avait détachées d’un

pourpoint presque neuf de M. d’Artagnan père, et qu’elle lui avait

données en cachette; puis il alla quai de la Ferraille faire remettre

une lame à son épée; puis il revint au Louvre s’informer, au premier

mousquetaire qu’il rencontra, de la situation de l’hôtel de M. de

Tréville, lequel était situé rue du Vieux-Colombier, c’est-à-dire

justement dans le voisinage de la chambre arrêtée par d’Artagnan:

circonstance qui lui parut d’un heureux augure pour le succès de son

voyage.

Après quoi, content de la façon dont il s’était conduit à Meung, sans

remords dans le passé, confiant dans le présent et plein d’espérance

dans l’avenir, il se coucha et s’endormit du sommeil du brave.

Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu’à neuf heures

du matin, heure à laquelle il se leva pour se rendre chez ce fameux M.

de Tréville, le troisième personnage du royaume d’après l’estimation

paternelle.

Les trois mousquetaires, Volume 1 (of 2) · 第 10 / 68 题