Il était bien difficile de concilier de telles paroles avec certaines
circonstances de l'existence de Mlle Lucienne, avec ses promenades
autour du lac, par exemple, avec cette voiture de chez Brion qui
venait la prendre plusieurs fois la semaine, avec ses toilettes,
chaque fois renouvelées, et toujours plus excentriques et plus
voyantes.
Mais Maxence n'y songeait pas.
Ce qu'elle lui disait, il le tenait pour absolument vrai et
indiscutable.
Et il se sentait pénétré d'une admiration presque religieuse pour
cette jeune fille si belle, et d'une énergie toute virile, qui seule
dans la vie, à travers les hasards, les tentations et les périls de
Paris, avait su se suffire, se protéger et se défendre.
--Et cependant, fit-il, sans vous en douter, vous aviez un ami près de
vous!...
Elle tressaillit, et un pâle sourire effleura ses lèvres. Elle
n'ignorait pas ce que peut être l'amitié d'un garçon de vingt-cinq ans
pour une fille de dix-huit.
--Un ami!... murmura-t-elle.
Sa pensée, Maxence la saisit, et dans toute la sincérité de son âme:
--Oui, un ami, répéta-t-il, un camarade, un frère!...
Et croyant l'émouvoir et gagner sa confiance:
--Je saurais vous comprendre, ajouta-t-il, car moi aussi, j'ai été
bien malheureux.
Il s'abusait singulièrement.
Elle le regarda d'un air étonné, et lentement:
--Vous, malheureux! prononça-t-elle; vous qui avez une famille, des
parents, une mère qui vous adore, une soeur...
Moins ému, Maxence se fût demandé comment elle savait cela, et il en
eût conclu qu'elle s'était préoccupée de lui, puisqu'elle était allée
sans doute aux informations.
--Vous êtes un homme, d'ailleurs, poursuivit-elle, et je ne comprends
pas qu'un homme se plaigne. N'avez-vous pas la liberté, la force et
le droit de tout entreprendre et de tout oser? Le monde n'est-il
pas ouvert à votre activité et à votre ambition? Une femme subit sa
destinée, un homme fait la sienne.
C'était heurter les plus chères prétentions de Maxence, qui,
très-sérieusement, pensait avoir épuisé les rigueurs de l'adversité.
--Il est des circonstances... commença-t-il.
Mais elle haussa doucement les épaules et l'interrompant:
--N'insistez pas, fit-elle, ou je croirais que vous manquez d'énergie.
Que parlez-vous de circonstances? Il n'en est pas de si contraires,
dont on ne triomphe. Que voudriez-vous donc? Être né avec cent mille
livres de rentes, et n'avoir plus qu'à vous laisser vivre au gré
de votre caprice de chaque jour, désoeuvré, rassasié, à charge à
vous-même, inutile ou nuisible à autrui? Ah! moi, si j'étais homme,
c'est une destinée plus haute que je rêverais. Je voudrais être né aux
Enfants-Trouvés, sans nom, et de par ma volonté, mon intelligence, mon
travail, me faire quelque chose et quelqu'un; je voudrais partir de
rien et arriver à tout.
D'un mouvement superbe, elle se redressait, les yeux étincelants, les
narines frémissantes...
Mais presque aussitôt, baissant la tête:
--Le malheur est que je ne suis qu'une femme, ajouta-t-elle, et vous
qui vous plaignez, si vous saviez...
Elle s'assit, et le coude sur la petite table, le front dans la main,
elle demeura perdue dans ses méditations, l'oeil fixe, comme si elle
eût suivi dans l'espace toutes les phases des dix-huit années de sa
vie.
Il n'est pas d'énergie qui ne se détende à un moment donné, pas de
volonté qui n'ait son heure de défaillance, et si ferme que fût Mlle
Lucienne, et si énergique, elle avait été profondément touchée de
l'action de Maxence.
Trouvait-elle donc enfin, sur son chemin, le compagnon que souvent
elle avait rêvé, aux heures désespérées de solitude et d'abandon?
Au bout d'un moment, elle releva la tête et, plongeant dans les yeux
de Maxence un regard qui le fit tressaillir comme le choc d'une
batterie électrique:
--Sans doute, reprit-elle, d'un ton d'insouciance un peu forcé, vous
vous dites que vous avez une étrange voisine... Eh bien! comme entre
voisins il est bon de se connaître, avant de me juger, écoutez-moi...
La recommandation était inutile. C'est de toute la puissance de son
attention que Maxence écoutait.
--C'est dans un village des environs de Paris, à Louveciennes,
commença la jeune fille, que j'ai été élevée. Ma mère m'y avait mise
en nourrice chez d'honnêtes maraîchers, pauvres et chargés de famille.
Au bout de deux mois, n'entendant pas parler de ma mère, ils lui
écrivirent. Elle ne répondit pas.
Ils se rendirent alors à Paris, à l'adresse qu'elle leur avait donnée.
Elle venait de déménager et on ne savait ce qu'elle était devenue.
C'était fini, ils n'avaient plus à compter sur un centime pour les
soins qu'ils me donnaient. Ils me gardèrent, cependant, se disant
qu'un enfant de plus ne les appauvrirait pas beaucoup.
Je ne sais donc rien de mes parents que par ces braves maraîchers, et
comme j'étais tout enfant encore, lorsque j'ai eu le malheur de les
perdre, tout ce qu'ils m'en avaient appris est resté très-vague dans
ma mémoire.
Je me rappelle cependant que, d'après eux, ma mère était une
très-jeune ouvrière, d'une rare beauté, et que vraisemblablement elle
n'était pas la femme de mon père.
Il me souvient encore que peu de temps avant sa mort, ma bonne
maraîchère ayant eu occasion de passer une journée à Paris, elle
rentra furieuse, disant qu'elle venait de rencontrer ma mère, en
toilette magnifique, étalée dans une superbe voiture à deux chevaux,
que c'était invraisemblable, et que cependant c'était vrai, qu'elle en
était sûre, qu'elle l'avait très-bien reconnue, et qu'il fallait que
ma mère n'eût pas plus de coeur qu'un rocher pour oublier sa fille,
alors qu'elle avait fait fortune.
Si on m'a dit autrefois le nom de ma mère ou de mon père, si je l'ai
su, je ne me le rappelle plus.
Moi-même, je n'avais pas de nom. Mes parents adoptifs m'appelaient la
Parisienne.
Je n'en étais pas moins heureuse chez ces honnêtes gens, et traitée
absolument comme leurs propres enfants. L'hiver, ils m'envoyaient à
l'école.
L'été, j'aidais à sarcler le jardin, je conduisais un mouton ou deux
le long des routes, ou l'on m'envoyait au bois Brûlé, dans la forêt de
Marly ou sous les châtaigneraies de la Celle-Saint-Cloud, cueillir des
violettes et des fraises qu'une de nos voisines, le dimanche, allait
vendre à Bougival.
Ce fut le temps le plus heureux, ou plutôt le seul temps heureux de
ma vie, le seul vers lequel se réfugie ma pensée, lorsque je me sens
gagnée par le découragement.
Hélas! je n'avais que huit ans, lorsque dans la même semaine, le
pauvre maraîcher et sa femme furent emportés presque soudainement par
la même maladie: une fluxion de poitrine.
Par une matinée glaciale de décembre, dans cette maison que venait de
visiter la mort, nous nous trouvâmes six enfants dont l'aînée n'avait
pas onze ans, pleurant de chagrin, de peur, de faim et de froid.
Ni le maraîcher, ni sa femme n'avaient de parents, et ils ne
laissaient rien que quelques misérables meubles dont la vente suffit
à peine à payer leur enterrement. Les deux plus jeunes enfants furent
conduits à l'hospice. Des voisins se chargèrent des autres.
Ce fût une maîtresse blanchisseuse de Marly qui me prit. J'étais
très-grande et très-forte pour mon âge, elle fit de moi son apprentie.
Ce n'était pas une méchante femme, et même d'après certains traits qui
me reviennent à la mémoire, je serais tentée de croire qu'elle avait
bon coeur, mais elle était d'une violence extraordinaire, brutale,
et plus dure que son battoir. Elle m'accablait de travail, et d'un
travail souvent au-dessus de mes forces.
Cinquante fois le jour, il me fallait aller de la rivière à la maison,
portant sur l'épaule d'énormes paquets de serviettes ou de draps
mouillés, tordre, étendre, et ensuite courir jusqu'à Rueil chercher le
linge sale chez les pratiques.
Je ne me plaignais pas, j'étais déjà trop fière pour me plaindre; mais
quand on me commandait quelque chose qui me semblait par trop injuste,
je refusais obstinément d'obéir et alors j'étais rouée de coups.
Malgré tout, je me serais peut-être attachée à ma patronne, si
elle n'eût pas eu la dégoûtante habitude de boire. Chaque semaine,
régulièrement, le jour où elle reportait le linge à Paris, c'était le
mercredi, elle s'enivrait.
Et alors, selon qu'avec le vin la gaieté lui montait au cerveau, ou la
colère, c'étaient au retour des plaisanteries ignobles ou des scènes
atroces.
Quand elle était en cet état, elle me faisait horreur. Et un mercredi,
que je laissai trop voir mon dégoût, elle me frappa si rudement
qu'elle me cassa le bras.
Il y avait vingt mois que j'étais chez elle.
Le mal qu'elle m'avait fait la dégrisa subitement. Elle eut peur et se
mit à m'accabler de caresses, me conjurant de ne rien dire à personne.
Je le lui promis et je tins fidèlement parole.
Mais il avait fallu chercher un médecin. La scène avait eu des témoins
qui parlèrent. L'histoire se répandit de proche en proche, tout le
long de la Seine, jusqu'à Bougival et jusqu'à Rueil.
Si bien qu'un matin, le brigadier de gendarmerie se présenta à la
maison, et que je ne sais trop ce qui serait advenu, si je ne lui
avais pas soutenu _mordieus_ que c'était en tombant dans l'escalier
que je m'étais fait mal.
Ce dont Maxence ne revenait pas, c'était de l'accent naturel et simple
de Mlle Lucienne. Nulle emphase. A peine une apparence d'émotion. On
eut juré que c'était d'une autre qu'elle disait la vie.
Elle poursuivait cependant:
--Grâce à mes dénégations obstinées, ma patronne ne fut pas inquiétée.
Mais la vérité était connue, et sa réputation, qui déjà n'était pas
bonne, en devint tout à fait mauvaise. On s'intéressa à moi. Les
mêmes gens qui, vingt fois, sans sourciller, m'avaient vue porter des
charges de linge à me rompre la poitrine, ce qui était terrible, se
mirent à me plaindre prodigieusement d'avoir eu un bras cassé, ce qui
n'était rien.
Cela en vint à ce point que plusieurs de nos pratiques s'entendirent
pour me faire sortir d'une maison, où, disait-on, je finirais par
succomber sous les mauvais traitements.
Et après beaucoup de démarches, on finit par découvrir à La Jonchère
une vieille dame israélite, très-riche, veuve et sans enfants, qui
consentait à se charger de moi.
J'hésitai d'abord à accepter les offres qui m'étaient faites.
Mais ayant reconnu que ma patronne, depuis qu'elle m'avait blessée, me
prenait de plus en plus en aversion, je me décidai à la quitter.
C'est le jour où je fus présentée à ma nouvelle maîtresse, que je
découvris que je n'avais pas de nom.
Après m'avoir longuement examinée, tournée et retournée, fait marcher
et m'asseoir:
--Maintenant, me demanda-t-elle, comment t'appelles-tu?
J'ouvris de grands yeux, car en vérité, j'étais alors comme une
sauvage, n'ayant pas même la plus vague notion des choses les plus
simples de la vie.
--Je m'appelle la Parisienne, répondis-je.
Elle éclata de rire, ainsi qu'une autre vieille dame de ses amies, qui
assistait à ma présentation, et il me souvient que mon petit orgueil
s'offensait beaucoup de leur hilarité. Je croyais qu'elles se
moquaient de moi.
--Ce n'est pas un nom, me dirent-elles enfin, c'est un sobriquet...
--Je n'en ai pas d'autre.
Elles parurent confondues, répétant à satiété que c'était inouï, qu'on
n'avait pas idée d'une chose pareille dans la banlieue de Paris, et,
séance tenante, elles se mirent à me chercher un nom.
--Où es-tu née? me demanda ma nouvelle maîtresse.
--A Louveciennes.
--Eh bien! dit l'autre, il faut l'appeler Louvecienne.
Une longue discussion s'en suivit, qui m'irritait si fort, que j'avais
envie de m'enfuir, et enfin il fut convenu que je m'appellerais non
pas Louvecienne, mais Lucienne,--et Lucienne je suis restée.
Il ne fut pas question de baptême, puisque ma nouvelle maîtresse était
juive.
C'était une femme excellente, bien que le chagrin qu'elle avait
ressenti de la perte de son mari eût quelque peu troublé ses facultés.
Dès qu'il fut décidé que je lui restais, elle voulut passer en revue
mon trousseau. Je n'en avais pas à lui montrer, ne possédant au monde
que les haillons que j'avais sur le dos. Tant que j'étais restée chez
ma maîtresse blanchisseuse, j'avais achevé d'user ses vieilles
robes et je traînais aux pieds les savates que les ouvrières
m'abandonnaient. Jamais je n'avais porté d'autre linge que celui que
j'empruntais d'autorité aux pratiques, système économique établi chez
beaucoup de blanchisseuses.
Consternée de mon dénuement, ma nouvelle maîtresse envoya chercher
une couturière, et lui commanda sur-le-champ de quoi me vêtir et me
changer.
Depuis la mort des pauvres maraîchers qui m'avaient élevée, c'était la
première fois que quelqu'un s'occupait de moi autrement que pour en
tirer un service.
J'en fus émue jusqu'aux larmes, et dans l'excès de ma reconnaissance,
il m'eût été doux de mourir pour cette vieille femme si bonne.
Ce sentiment me donna la constance de supporter sans dégoût son
caractère. Il était difficile. Elle avait des manies singulières,
des fantaisies déconcertantes et des exigences ridicules souvent ou
exorbitantes. Je m'y pliais de mon mieux.
Comme elle avait déjà deux domestiques, une cuisinière et une femme
de chambre, je n'avais pas, chez elle, d'attributions déterminées.
Je l'accompagnais à la promenade et quand elle sortait en voiture,
j'aidais à la servir à table et à l'habiller, je ramassais son
mouchoir quand il tombait, et surtout je cherchais sa tabatière,
qu'elle égarait continuellement.
Ma docilité lui plaisait, elle s'occupa de moi; pour me mettre à même
de lui faire la lecture, elle me fit apprendre à lire, car c'est à
peine si je connaissais mes lettres. Et le vieux bonhomme qu'elle
me donna pour professeur, me trouvant intelligente, se piqua
d'amour-propre, et m'enseigna tout ce qu'il savait, j'imagine, de
français, de géographie et d'histoire.
La femme de chambre, d'un autre côté, avait été chargée de me montrer
à coudre, à broder, et à exécuter tous les petits ouvrages de femme,
et elle apportait d'autant plus d'intérêt à ses leçons, que petit à
petit elle se débarrassait sur moi du plus ennuyeux de sa besogne.
J'aurais été heureuse, dans cette jolie maison de La Jonchère, si on
n'y eût pas trop complétement oublié mon âge. J'étais naturellement
sérieuse et réservée, comme tous les enfants qui ont été aux prises
avec la misère, mais enfin, je n'avais que douze ans, et je souffrais
de toujours vivre entre des vieilles femmes qui, dès que je me
permettais un mouvement un peu brusque, me grondaient... Que
n'aurais-je pas donné, pour qu'il me fût permis de courir et de jouer
avec les fillettes que je voyais passer le dimanche, par bandes, sur
la grande route!...
Et cependant, pouvais-je souhaiter une condition meilleure? Non. Et je
ne devais pas tarder à l'apprendre cruellement à mes dépens...
De mois en mois, ma vieille maîtresse s'attachait à moi davantage et
s'ingéniait à me donner des preuves de son attachement. Je mangeais
à table avec elle, au lieu de la servir comme au début. Elle m'avait
fait habiller de façon à pouvoir m'emmener et me présenter partout.
Elle s'en allait répétant à tout venant qu'elle m'aimait comme
sa fille, qu'elle m'établirait et que bien certainement elle me
laisserait une partie de sa fortune.
Elle le disait trop haut, pour mon malheur! Si haut, que la nouvelle
s'en alla jusqu'aux oreilles de neveux qu'elle avait à Paris, des
hommes de Bourse, que je voyais de temps à autre à La Jonchère.
Ils n'avaient guère fait attention à moi, jusque-là. Ces propos leur
ouvrant les yeux, ils discernèrent le chemin que j'avais fait dans la
coeur de leur parente, et leur cupidité s'alarma.
Tremblant de voir leur échapper un héritage qu'ils considéraient
comme leur, ils se liguèrent contre moi, résolus à couper court aux
généreuses velléités de leur tante, en obtenant qu'elle me renvoyât.
Mais c'est en vain que pendant près d'une année leur haine s'épuisa en
savantes manoeuvres.
L'instinct de la conservation aiguisant ma perspicacité, j'avais
pénétré leurs intentions, et je luttais de toutes mes forces.
C'était un intérêt dans ma vie. Chaque jour, pour me rendre plus
indispensable, j'imaginais quelque nouvelle prévenance.
Ils ne venaient guère à La Jonchère qu'une fois par semaine, j'y étais
toujours, je luttais avec succès. A diverses reprises, j'avais entendu
ma bienfaitrice leur défendre de lui parler de moi, et même les
menacer de leur fermer sa maison, s'ils s'obstinaient à la tourmenter
à mon sujet.
Je touchais probablement au terme des tracasseries, quand ma pauvre
vieille maîtresse tomba malade. En quarante-huit heures, elle fut au
plus mal. Elle gardait toute sa connaissance, mais précisément parce
qu'elle avait la conscience du danger, la peur de la mort la rendait
folle.
Ses nièces étaient venues s'installer autour de son lit, défense
expresse m'était faite d'entrer dans sa chambre, et elle n'osait déjà
plus faire prévaloir sa volonté.
Les parents avaient compris leur avantage, et que c'était là une
occasion sans pareille d'en finir avec moi.
Gagnés d'avance, évidemment, les médecins déclarèrent à ma pauvre
bienfaitrice que l'air de La Jonchère lui était fatal, et que son
unique chance de salut était d'aller s'établir à Paris, chez un de ses
neveux. On l'y porterait à bras, ajoutaient-ils, elle se rétablirait
très-vite et elle irait ensuite consolider sa convalescence dans
quelque ville du Midi.
Son premier mot fut pour moi. Elle ne voulait pas se séparer de moi,
protestait-elle, et tenait absolument à m'emmener.
Ses neveux gravement lui représentèrent que c'était impossible, qu'il
ne fallait pas songer à s'embarrasser de moi, que le plus simple était
de me laisser à La Jonchère, et que d'ailleurs ils se chargeaient de
me trouver une bonne condition.
La malade lutta longtemps, et avec un courage dont je ne l'aurais pas
crue capable. Dix fois, en voyant ce qu'elle souffrait de ce
cruel débat, je fus sur le point d'y mettre fin en m'enfuyant.
L'amour-propre me retint, et non certes la cupidité.
Mais les autres l'obsédaient. Les médecins ne cessaient de lui répéter
qu'ils ne répondaient de rien, si on ne suivait pas leurs avis. Elle
avait peur de mourir...
Elle céda en pleurant...
Dès le matin, le lendemain, une sorte de litière portée par huit
hommes s'arrêta devant la porte. Ma pauvre maîtresse y fut couchée, et
on l'emporta, sans m'avoir permis de l'embrasser une dernière fois.
Deux heures après, la cuisinière et la femme de chambre étaient
congédiées.
Quant à moi, le neveu qui avait promis de s'occuper de mon sort, me
mit une pièce de vingt francs dans la main, en me disant:
--Voici vos huit jours; faites immédiatement un paquet de vos hardes,
et filez!...
Il était bien difficile, il était impossible même, que Mlle Lucienne
ne fut pas profondément émue, tandis qu'elle remuait ainsi les cendres
de son passé. Il n'en paraissait rien, cependant, et c'est à peine si
par moments on pouvait discerner une légère altération de sa voix.
Maxence, lui, eût vainement essayé de dissimuler l'intérêt passionné
qu'il prenait à ces confidences inattendues, et à quel point elles le
troublaient.
--N'avez-vous donc jamais revu votre bienfaitrice? interrogea-t-il.
--Jamais! répondit la jeune fille. Toutes mes démarches pour arriver
jusqu'à elle ont été infructueuses. Elle n'habite plus Paris. Je
lui ai écrit, mes lettres sont restées sans réponse. Lui sont-elles
parvenues? Je ne le crois pas. Quelque chose me dit qu'elle ne m'a pas
oubliée...
Pendant quelques minutes elle garda le silence, comme si elle eût
essayé de ressaisir quelque chose des sensations qu'elle avait
éprouvées au temps dont elle parlait. Puis:
--C'est ainsi, brutalement, reprit-elle, que je fus chassée. Prier eût
été inutile, je le compris, et d'ailleurs je n'ai jamais su implorer
personne.
Je me hâtai d'empiler dans deux malles et dans des cartons tout ce
que je possédais, tout ce que je tenais de la générosité de ma pauvre
maîtresse, et avant le moment fixé, j'étais prête.
Déjà la cuisinière et la femme de chambre s'étaient éloignées. L'homme
qui me traitait si cruellement m'attendait.
Il m'aida à transporter dehors, sur la route, mes cartons et mes
malles. Après quoi, les volets ayant été tirés, il ferma la porte à
double tour et mit la clef dans sa poche.
L'omnibus américain passait. Il l'arrêta d'un signe. Et avant d'y
monter:
--Bonne chance, la belle fille! me dit-il, en ricanant.
C'était le 9 janvier 1866, un mardi. Je venais d'avoir treize ans.
J'ai eu, depuis, des épreuves plus terribles, et je me suis trouvée
dans des situations bien autrement désespérées, mais je ne me
rappelle pas avoir jamais éprouvé un découragement pareil à celui qui
m'anéantit, lorsque je me vis seule, sur cette route, ne sachant où
aller ni que devenir.
Je m'étais assise sur une de mes malles.
Le temps était froid et sombre. De gros nuages chargés de neige
semblaient toucher la cime dépouillée des arbres de l'avenue. Les
passants étaient rares.
En arrivant devant moi, ils ralentissaient le pas, se demandant sans
doute ce que je faisais là, et longtemps après m'avoir dépassée, ils
retournaient encore la tête.
Je pleurais.
Je sentais vaguement que, sans le soupçonner, ma pauvre bienfaitrice
m'avait rendu un service fatal. Elle m'avait désaccoutumée de la
misère et privée de cette expérience que donne la lutte de chaque
jour. Elle avait fait des mains oisives de mes mains calleuses jadis,
et durcies par le battoir. En ouvrant mon esprit aux aspirations
généreuses et nobles, en m'inspirant le sentiment du bien et du beau,
en me donnant ce que jamais je n'aurais eu sans elle: du coeur, elle
avait décuplé en moi la faculté de souffrir. Pauvre chère maîtresse!
Elle m'avait désarmée, et le combat recommençait.
Il me montait des nausées à la gorge en songeant à ce que j'avais subi
chez ma maîtresse blanchisseuse, et à l'idée de ce que me réservait
l'avenir de tortures et d'humiliations, je souhaitais la mort.
La Seine était proche. Pourquoi n'y pas courir? Pourquoi n'y pas
terminer cette existence de misère que j'entrevoyais!
Voilà quelles étaient mes réflexions, quand une femme de Rueil, qui
était marchande des quatre saisons et que je connaissais de vue, vint
à passer, poussant sur le pavé boueux sa petite charrette de légumes.
M'apercevant, elle s'arrêta, et adoucissant sa voix rauque:
--Que faites-vous là, ma mignonne? me demanda-t-elle.
Maîtrisant à grand'peine mes sanglots, je lui exposai en peu de mots
ma situation. Elle en parut plus surprise que touchée.
--Voilà ce que c'est que la vie, me dit-elle, on a des hauts et des
bas.
Et s'approchant:
--Que vas-tu faire? interrogea-t-elle.
Cette familiarité soudaine eût suffi pour m'éclaircir sur l'horreur de
ma chute. Elle m'avait dit: vous, d'abord; sachant ma détresse, elle
me tutoyait.
--Je ne sais pas, répondis-je.
Après un petit moment de réflexion:
--Tu ne peux pas rester là, reprit-elle, les gendarmes t'arrêteraient.
Viens avec moi, nous nous consulterons à la maison et je te donnerai
des conseils.
J'étais à une de ces heures d'effondrement où on est sans force comme
sans volonté. A quoi bon réfléchir, d'ailleurs, et que vouloir!
Avais-je à choisir entre les partis à prendre? Enfin, les offres de
cette femme me paraissaient une dernière faveur de la destinée.
--Je ferai ce que vous voudrez, madame, lui dis-je.
Aussitôt, elle chargea mon petit bagage sur sa charrette; nous nous
mîmes en route et nous ne tardâmes pas à arriver «chez elle.»
Ce qu'elle nommait ainsi, était une sorte de cave, plus basse d'un bon
pied que la rue, éclairée uniquement par une porte vitrée où plusieurs
carreaux cassés avaient été remplacés par du papier. La malpropreté y
était révoltante, et la puanteur soulevait l'estomac. De tous côtés
s'élevaient des tas de légumes, de choux, de pommes de terre et
d'oignons. Dans un coin pourrissait un monceau de haillons sans nom
qu'elle appelait son lit. Au milieu se dressait un petit poêle de
fonte, dont le tuyau, rongé par la rouille, laissait échapper la
fumée.
--Te voilà toujours un domicile, me dit-elle.
Je l'aidai à décharger sa charrette. Elle bourra le poêle de charbon
de terre, et tout de suite, elle déclara qu'elle voulait passer
l'inspection de mes nippes.
Mes malles furent ouvertes, et c'est avec des exclamations
d'étonnement que la marchande des quatre saisons étalait et maniait
mes robes, mes jupons, mes chemises, mes bas...
--Mâtin! ricanait-elle, tu te mettais bien!
Ses yeux brillaient si fort, que toutes sortes de défiances
s'éveillaient en moi. Il me semblait qu'elle considérait tout ce
que j'avais comme une trouvaille inespérée. Ses mains avaient des
frémissements, tandis qu'elle touchait quelque bijou que je possédais,
et elle m'attira au jour pour mieux examiner et évaluer mes boucles
d'oreilles.
Aussi quand elle me demanda si j'avais de l'argent, résolue à
dissimuler au moins ma pièce de vingt francs qui constituait toute ma
fortune, je répondis effrontément:
--Non!
--C'est fâcheux! grommela-t-elle.
Mais elle voulait connaître mon histoire, et je fus obligée de la
lui raconter. Une seule chose la surprit: mon âge. Et, dans le fait,
n'ayant que treize ans, j'en paraissais bien quinze ou seize.
Lorsque j'eus achevé:
--N'importe, reprit-elle, tu as eu de la chance de me rencontrer. Te
voilà, du moins, assurée de manger tous les jours. Car je me charge de
toi. Je me fais vieille, tu m'aideras à pousser ma brouette. Si tu es
aussi fûtée que tu es gentille, nous gagnerons beaucoup d'argent.
Rien ne pouvait moins me convenir. Mais comment résister?
Elle étendit par terre quelques haillons sur lesquels je couchai, et
dès le lendemain, vêtue de ma plus mauvaise robe, les pieds dans
des sabots qu'elle était allée m'acheter et qui me meurtrissaient
affreusement, il me fallut m'atteler à la charrette, avec une bretelle
de cuir qui me déchirait les épaules et la poitrine.
C'était une abominable créature, que cette marchande, et je ne tardai
pas à reconnaître que son visage repoussant ne trahissait que trop
ses ignobles instincts. Après avoir mené une existence inavouable,
vieille, ne gardant plus rien de la femme, avilie, repoussée de tous,
tombée dans la plus crapuleuse misère, elle avait adopté ce métier de
revendeuse des quatre saisons, et elle l'exerçait juste assez pour se
gagner sa ration de pain de chaque jour.
Enragée de son sort, c'était pour elle comme une revanche que d'avoir
à sa discrétion une pauvre jeune fille telle que moi, et elle prenait
un détestable plaisir à m'accabler de mauvais traitements, ou à
essayer de me salir l'imagination par les plus immondes propos...
Ah! si j'avais su comment fuir, et ou me réfugier! Mais, abusant de
mon ignorance de la vie, cette exécrable femme m'avait persuadé qu'au
premier pas que je ferais seule, je serais arrêtée par la gendarmerie.
Et je ne voyais personne au monde à qui demander protection. Et je
commençais à apprendre que la beauté, pour une pauvre fille, est un
présent fatal...
Le temps passait, et je restais.
Petit à petit, l'atroce mégère avait vendu tout ce que je possédais,
robes, linge, bijoux, et j'en étais réduite à des haillons presque
aussi misérables que ceux d'autrefois, quand j'étais apprentie.
Chaque matin, par la pluie ou le vent, par le soleil ou la gelée, nous
partions, roulant notre charrette, et nous nous en allions, criant
nos légumes, tout le long de la Seine, depuis Courbevoie jusqu'à
Port-Marly, dans les villages, et à la porte des maisons de campagne.
Je ne découvrais pas de fin à cette effroyable vie, quand un soir, le
commissaire de police se présenta à notre taudis et nous commanda de
le suivre.
Il nous conduisit en prison, et je me trouvai jetée au milieu d'une
centaine de femmes, dont la figure, les paroles, les gestes, la colère
ou la gaieté me faisaient peur.
La marchande des quatre saisons avait commis un vol, et j'étais
accusée de complicité. Il me fut facile, heureusement, de démontrer
mon innocence. Et, au bout de quinze jours, un geôlier m'ouvrit la
porte, en me disant:
--Allez, vous êtes libre!
Maxence, maintenant, s'expliquait le sourire doucement ironique
de Mlle Lucienne, lorsqu'il se vantait d'avoir été, lui aussi,
malheureux.
Quelle vie, que celle de cette enfant, et comment de telles
choses pouvaient-elles avoir lieu à deux pas de Paris, en pleine
civilisation, au milieu d'une société qui juge son organisation trop
parfaite pour consentir à la modifier!
Hâtant son débit, la jeune fille continuait:
--C'était vrai, j'étais libre. Mais que faire de ma liberté? Voilà ce
que je me demandais, en m'en allant à travers les rues de Paris, car
c'est à Paris que j'avais été emprisonnée. Bientôt, la peur me
prit, du mouvement, du bruit, et aussi des sergents de ville qui me
suivaient d'un regard soupçonneux, lorsque je passais près d'eux,
vêtue de loques, la tête couverte d'un mauvais madras.
Je me hâtai de gagner la barrière, puis la grande route.
Un instinct machinal me ramenait sur Rueil. Il me semblait que je
serais moins abandonnée et plus en sûreté, dans un pays familier
où tout le monde me connaissait pour m'avoir vue passer cent fois,
poussant ma petite charrette. J'espérais aussi que je trouverais un
abri dans le logement que j'avais occupé avec la marchande des quatre
saisons.
Ce dernier espoir devait être déçu. Aussitôt après notre arrestation,
le propriétaire du taudis en avait enlevé et jeté au fumier tout ce
qu'il contenait et l'avait loué à une espèce de mendiant hideux,
lequel, lorsque je me présentai, me proposa en ricanant de devenir sa
ménagère.
Je m'enfuis en courant.
Certes, la situation était plus affreuse que le jour où j'avais été
chassée de la maison de ma bienfaitrice. Mais les huit mois que je
venais de passer avec l'horrible revendeuse m'avaient appris de
nouveau la misère et retrempé mon énergie.
Je retirai d'un pli de ma robe, où je la tenais constamment cousue,
la pièce de vingt francs que je possédais, et comme j'avais faim,
j'entrai chez une espèce de marchand de vins-logeur, où j'avais mangé
quelquefois.
Ce logeur était un brave homme. Lorsque je lui eus exposé ma
situation, il m'offrit de rester chez lui en attendant mieux. Les
consommateurs affluant le dimanche et le lundi, il était obligé de
prendre, ces jours-là, une servante de renfort. Il me proposait d'être
cette servante, me promettant en échange le logement et un repas par
jour.
Il ajoutait que le reste du temps je trouverais à m'employer dans une
fabrique de parfumerie, dont le contremaître était son client.
J'acceptai. Nous étions au samedi. Dès le lendemain, j'entrepris cette
rude besogne de servante d'auberge, résignée d'avance à toutes les
brutalités, et ce qui est pis, aux ignobles galanteries des ivrognes.
Je parlai aussi au contre-maître, et dès le lundi, je fus admise à la
fabrique, et occupée, avec une quinzaine d'autres ouvrières, à coller
des étiquettes, et à envelopper des savons ou de la poudre de riz.
Ce n'est guère pénible, en apparence; ce ne l'est pas du tout en
réalité, quand on a l'habitude. Mais il faut l'habitude. Vivre
continuellement au milieu des parfums les plus violents donne, dans
les commencements, des maux de tête terribles, et chaque soir je
rentrais avec la fièvre, et malade de tels vertiges, que je ne pouvais
plus ni manger ni dormir.
Ce n'était pas là le pis. Les autres ouvrières, mes camarades, étaient
presque toutes perdues de moeurs, et affectaient un cynisme qui
dépassait de beaucoup celui des ivrognes que je servais le lundi.
J'eus l'imprudence de laisser voir l'insurmontable dégoût que
m'inspiraient leurs propos et leurs chansons éhontées. Dès lors, je
devins une mijaurée, on déclara que je «faisais ma tête,» on décida
qu'il fallait m'aguerrir, et ce fut à qui tâcherait de me révolter par
les pires obscénités. J'ai vu d'autres ateliers depuis; dans presque
tous, c'est ainsi.
Je tins bon, cependant.
Je gagnais quarante sous par jour, j'étais logée et nourrie gratis,
mes pourboires du lundi et du dimanche s'élevaient souvent à cinq
francs; en moins de trois mois j'avais pu me vêtir décemment, me
commencer un trousseau, et je voyais avec une immense fierté grossir
dans un coin de mon tiroir un petit pécule.
Je commençais à respirer, quand tout à coup, la fabrique ferma. Le
fabricant avait fait faillite.
D'un autre côté, les affaires du marchand de vins avaient pris un
développement si considérable, qu'un garçon lui devenait nécessaire et
qu'il m'engagea à chercher fortune ailleurs. Je cherchai.
Une vieille femme, notre voisine, me parla d'une place, chez des
bourgeois de Bougival, où je serais très-bien, affirmait-elle.
Surmontant mes répugnances, je m'y présentai, et je fus accueillie. Je
devais gagner trente francs par mois.
La place eût pu n'être pas rude. Les maîtres n'étaient que trois, le
mari, la femme et un fils de vingt-cinq ans. Tous les matins, le père
et le fils, qui étaient employés à Paris, partaient par le premier
train et ne rentraient plus que pour dîner, vers six heures. Je
restais donc seule avec la femme, toute la journée. C'était,
malheureusement, une personne d'un caractère difficile, acariâtre et
froidement méchante. Comme jusqu'alors elle s'était servie elle-même,
et que j'étais la première domestique qu'elle eût, elle était
tourmentée d'un insatiable besoin de commandement, et croyait par
son despotisme, ses exigences et ses dédains, montrer une immense
supériorité. Elle était de plus d'une défiance extraordinaire,
persuadée que je la volais, et il ne se passait pas de semaine qu'elle
n'imaginât quelque prétexte de fouiller ma malle pour s'assurer que je
n'y cachais pas ses serviettes ou ses six couverts d'argent.
Ayant eu la naïveté de lui dire que j'avais été blanchisseuse, elle en
abusait. Il me fallait laver et repasser tout le linge de la maison,
et encore elle ne cessait de me reprocher d'user trop de savon et trop
de charbon.
Je ne me déplaisais pourtant pas trop dans cette maison. J'y avais,
sous les combles, une chambrette que je trouvais charmante, et que
je prenais plaisir à orner. Libre de m'y retirer de bonne heure, j'y
passais des soirées délicieuses, à coudre ou à lire...
Mais la chance était contre moi.
J'avais plu au fils de la maison, et il avait résolu de faire de moi
sa maîtresse. Bien que n'ayant pas seize ans, j'avais de la vie une
trop cruelle expérience pour ne l'avoir pas deviné tout d'abord, et
j'opposai la plus froide réserve aux prévenances par lesquelles
il espérait m'amadouer. Il n'en fut pas découragé, et bientôt ses
persécutions devinrent telles, que je crus devoir me plaindre à ma
patronne.
Elle m'écouta d'un air goguenard, et quand j'eus achevé:
--Vous êtes dégoûtée, ma mie! me dit-elle simplement.
J'en faillis tomber de mon haut, car je compris que cette femme eût
trouvé commode et peut-être économique, que moi, sa servante, sous son
toit, je devinsse la maîtresse de son fils. Et cependant, elle avait
un grand renom d'honnêteté, et elle ne cessait de parler de la
sévérité de ses principes.
Mon persécuteur sut-il ce que m'avait répondu sa mère? Je le crois,
car de ce moment il devint plus hardi. Il ne ménagea plus rien, et
je ne tardai pas à comprendre que je n'étais plus en sûreté dans ma
chambre. Il venait, la nuit, frapper à ma porte, et une fois qu'il la
fit sauter d'un coup d'épaule, il me fallut crier au secours de toutes
mes forces pour me débarrasser de lui.
Pour la première fois, l'imperturbable sang-froid de la jeune fille se
démentait.
Sa voix tremblait de ressentiment au souvenir de l'injure, sa joue
s'empourprait, ses yeux étincelaient.
Après une pose d'un moment:
--Le lendemain, poursuivit-elle, je quittai cette maison funeste.
C'est en vain que je cherchai à me placer à Bougival. Sentant le tort
que leur ferait la vérité si elle venait à être connue, mes patrons
prirent l'avance en me calomniant. Tirant parti de l'histoire de mon
arrestation, que je leur avais contée, ils répondaient aux gens qui
allaient aux renseignements, que j'étais une créature perdue, et que
j'avais déjà subi des condamnations pour vol.
Je ne pouvais lutter. Je résolus de chercher une place à Paris.
J'étais exaspérée, je roulais dans mon esprit toutes sortes de projets
de vengeance, mais j'étais sans inquiétude. Je possédais une grosse
malle pleine de bons effets et cent francs d'économies...
Sur l'indication qu'une servante m'avait donnée, j'allai tout droit,
en arrivant à Paris, m'adresser à un bureau de placement de la rue du
Faubourg-Saint-Martin.
J'y fus reçue à bras ouverts, par une vieille femme extrêmement
affable, qui, après m'avoir bien examinée et questionnée, me promit
une condition merveilleuse, et m'engagea en attendant, à prendre
pension chez elle.
Dans le fait, sa maison n'était qu'un hôtel garni, et nous étions là
une soixantaine de domestiques sans place, qu'elle mettait coucher
dans d'immenses dortoirs. Le prix de la nourriture était en apparence
modique; mais comme, dans ce prix, n'étaient compris ni le vin, ni le
dessert, ni quantité d'autres choses, on se trouvait, en définitive,
dépenser plus que dans un hôtel passable.
Elle vendait aussi à ses pensionnaires de l'absinthe, du café et de la
bière, et les soirées se passaient en bavardages interminables, car
c'était à qui se vanterait de bons tours joués aux maîtres, et les
vieilles, les rouées, enseignaient aux plus jeunes l'art d'exploiter
habilement les maîtres, de faire danser l'anse du panier et chanter
les fournisseurs...
Cependant, le temps passait, et cette fameuse condition qui m'était
tant promise ne se trouvait pas. Chaque matin, la placeuse
me remettait un certain nombre d'adresses, j'y courais, mais
régulièrement on débutait par me poser des questions si étranges, que
je m'enfuyais rouge de colère et de honte, et qu'à la fin des soupçons
me vinrent. Une vieille cuisinière que je consultai acheva de
m'éclairer. Je compris l'infâme trafic de cette placeuse, et la source
la plus claire de ses bénéfices. Sur-le-champ, je la payai et je la
quittai.
Mais comme je m'en allais en quête d'un logement, suivie d'un
commissionnaire qui portait ma malle, en arrivant au coin du
boulevard, je ne sus éviter une voiture de maître qui arrivait lancée
au grand trot, et je fus renversée et foulée aux pieds des chevaux.
Sans permettre que Maxence l'interrompît:
--J'avais perdu connaissance, poursuivit Mlle Lucienne. Lorsque je
revins à moi, j'étais assise dans la boutique d'un pharmacien, et
trois ou quatre personnes s'empressaient autour de moi.
Je n'avais pas de fracture mais seulement des contusions très-graves,
qui me faisaient beaucoup souffrir, et une large blessure à la tête.
C'était un médecin qui passait, un vieillard décoré, qui m'avait donné
les premiers soins. Il me dit de marcher, mais il me fut impossible de
me dresser seulement sur mes pieds.
Alors, il me demanda où je demeurais, pour m'y faire reconduire, et il
me fallut avouer que j'étais une pauvre servante sans place, et que je
n'avais pas de domicile, ni personne pour me soigner.
--Cela étant, dit le docteur au pharmacien, nous allons l'envoyer à
l'hôpital.
Et ils commandèrent à un employé d'aller chercher un fiacre.
Au dehors, pendant ce temps, la foule s'était amassée, et je voyais,
aux carreaux, se coller le visage des curieux. On était indigné, et
le pharmacien plus que les autres, de la froide indifférence de la
personne qui se trouvait dans la voiture qui m'avait renversée.
C'était une femme, et j'avais eu le temps de l'entrevoir au moment où
je roulais sous les pieds de ses chevaux.
Elle n'avait même pas daigné descendre, racontaient les gens qui
m'entouraient.
Appelant les sergents de ville qui s'étaient hâtés d'accourir, elle
leur avait donné son nom et son adresse, en ajoutant, assez haut pour
être entendue des badauds:
--Je suis trop pressée pour m'arrêter. Mon cocher est un maladroit
que je vais chasser en rentrant. Qu'on donne à cette fille les soins
nécessaires. Je suis prête à payer tout ce qu'on me réclamera.
Elle avait aussi remis une de ses cartes pour moi. Un sergent de ville
entra me la donner, et je lus: _Baronne de Thaller_.
--C'est encore heureux pour vous, ma pauvre fille, me dit le médecin.
Cette dame est la femme d'un banquier très-riche. Ce vous sera une
protection toute trouvée, pour le jour où vous serez rétablie.
Le fiacre venait d'arriver; on m'y porta, et une heure plus tard
j'étais admise d'urgence à l'hôpital Lariboisière et couchée dans un
bon lit bien blanc de la salle Sainte-Thérèse.
Et ma malle! ma malle qui renfermait tout ce que je possédais, tous
mes effets, et pour comble de malheur, le reste de mon argent...
Je la redemandai, le coeur gros d'inquiétude. Personne ne l'avait vue,
ni n'en avait entendu parler. Le commissionnaire m'avait-il perdue,
dans la bagarre, ou avait-il lâchement profité de l'accident pour me
voler? C'était difficile à décider.
Les bonnes soeurs me promirent qu'on allait faire des recherches, et
que certainement la police saurait retrouver cet homme, que j'avais
pris aux environs du bureau de placement.
Mais toutes ces assurances ne me consolèrent pas. Ce coup m'accablait.
La fièvre me prit, et pendant plus de quinze jours il me fut
impossible de lier deux idées et on désespéra de moi.
Je m'en tirai, mais ma convalescence devait être longue. Pendant plus
de deux mois je traînai, avec des alternatives de mieux et de plus
mal...
Eh bien! telles avaient été mes misères depuis deux ans, que ce triste
séjour dans un hôpital était pour moi comme une halte dans une oasis,
après une longue marche dans les sables.
Les bonnes soeurs m'avaient prise en amitié, et quand mon état le
permettait, je les aidais aux menus travaux de la lingerie, ou je les
accompagnais à la chapelle.
J'aurais voulu ne les quitter jamais.
Je frissonnais, en songeant au jour où je serais guérie, et où l'on
me renverrait. Que deviendrais-je? Car ma malle n'avait pas été
retrouvée, et j'étais dénuée de tout...
Et cependant j'avais à l'hôpital plus d'un sujet de sombres
réflexions.
Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, les salles étaient
ouvertes au public, et je voyais arriver les visiteurs, les mains
chargées d'oranges et de ces menus objets dont l'administration permet
l'introduction. Il n'était pas une malade qui ne reçût, ces jours-là,
un parent ou un ami...
Moi, rien, personne, jamais!...
Je me trompe pourtant. Je commençais à me rétablir, quand, un
dimanche, je vis s'arrêter au chevet de mon lit, un vieil homme, tout
vêtu de noir, d'aspect inquiétant, portant des lunettes bleues et
tenant sous le bras un énorme portefeuille, tout gonflé de paperasses.
--Vous êtes bien mademoiselle Lucienne? me demanda-t-il.
--Oui, répondis-je toute surprise.
--C'est bien vous qui avez failli être écrasée par une voiture, à
l'angle du faubourg Saint-Martin et du boulevard?
--Oui.
--Savez-vous à qui appartenait cet équipage?
--A la baronne de Thaller, à ce qu'on m'a dit.
Il parut un peu étonné, mais tout de suite:
--Avez-vous fait ou fait faire des démarches près de cette dame?
interrogea-t-il.
--Aucune.
--Vous a-t-elle donné signe de vie?
--Non.
Le sourire lui revint aux lèvres.
--Heureusement pour vous, je suis là! me dit-il. Plusieurs fois déjà
je me suis présenté, vous étiez trop souffrante pour m'entendre.
Maintenant que vous allez mieux, écoutez-moi.
Et là-dessus, ayant pris une chaise, il s'assit et se mit à
m'expliquer sa profession.
Il était homme d'affaires, et avait pour spécialité les accidents.
Dès qu'il en arrivait un, il en était prévenu par les relations qu'il
avait à la préfecture de police. Aussitôt il se mettait en quête de
la victime, la rejoignait, soit chez elle, soit à l'hôpital, et lui
offrait ses services.
Moyennant une raisonnable rémunération, il se chargeait, s'il y avait
lieu, d'obtenir des dommages-intérêts. Il intentait des procès au
besoin, et quand la cause lui semblait imperdable, il en faisait les
avances.
Il m'affirmait, par exemple, que mon droit était indiscutable, que la
baronne de Thaller me devait une indemnité, et qu'il se faisait fort
de lui tirer quatre ou cinq mille francs pour le moins. Je n'avais
qu'à lui donner ma procuration...
Mais en dépit de ses instances, je repoussai ses offres, et il se
retira très-mécontent en me disant que je ne tarderais pas à m'en
repentir...
A la réflexion, en effet, je regrettai d'avoir suivi la première
inspiration de mon orgueil, et d'autant plus vivement que les bonnes
soeurs que je consultai, me dirent toutes que j'avais eu tort et que
ma réclamation n'eût été que légitime.
Alors, sur leurs conseils, je pris une autre voie, qui, tout aussi
sûrement, estimaient-elles, devait me mener au but.
Le plus brièvement qu'il me fut possible, je rédigeai l'histoire de ma
vie, depuis le jour où j'avais été abandonnée chez les maraîchers
de Louveciennes, j'y joignis l'exposé fidèle de ma situation et
j'adressai le tout à Mme de Thaller.
--Vous allez la voir arriver dès demain, me disaient les bonnes
religieuses.
Elles se trompaient, Mme de Thaller ne vint ni le lendemain, ni les
jours suivants.
Et j'étais encore à attendre une réponse d'elle, quand, un mois plus
tard, le médecin déclara que j'étais tout à fait rétablie et signa mon
bulletin de sortie.
Je n'en fus pas trop affectée.
J'avais fait, en ces derniers temps, la connaissance d'une ouvrière,
qui avait dû entrer à Lariboisière à la suite d'une chute, et qui
occupait le lit le plus rapproché du mien.
C'était une jeune fille d'une vingtaine d'années, très-douce,
très-obligeante, et dont l'aimable physionomie m'avait séduite tout
d'abord.
De même que moi, elle était sans famille. Mais elle était riche, elle,
immensément riche! Elle possédait un petit mobilier, une machine à
coudre qui lui avait coûté trois cents francs, et en vraie fille de
Paris, elle savait cinq ou six métiers, dont le moins lucratif lui
rapportait encore vingt-cinq à trente sous par jour, aux époques du
chômage.
En moins d'une semaine, nous fûmes amies.
Et lorsque étant guérie, elle quitta l'hôpital:
--Croyez-moi, me dit-elle, quand à votre tour vous sortirez, ne vous
mettez pas en peine d'une place. Venez me trouver. Je puis vous loger.
Je vous montrerai ce que je sais, et si vous êtes travailleuse, vous
gagnerez très-bien votre vie, et vous serez libre...
C'est donc chez cette amie, qu'en sortant de Lariboisière, je me
rendis tout droit, portant noué dans un mouchoir mon mince bagage, une
robe et quatre chemises que m'avaient données les bonnes soeurs.
Elle demeurait aux Batignolles, au dernier étage d'une immense maison
divisée en une infinité de petits logements.
Et tout en montant son roide escalier, le coeur me battait bien fort,
car je n'avais guère d'illusions, et je me demandais si elle n'aurait
pas oublié ses promesses, et comment elle allait me recevoir.
Elle me reçut comme une soeur.
Et après m'avoir fait admirer son logement, deux petites mansardes où
éclatait la plus admirable propreté:
--Tu verras, me dit-elle, en m'embrassant, que nous serons
très-heureuses ici!...
La nuit s'avançait. Il y avait longtemps déjà que le sieur Fortin
était monté éteindre le gaz de l'escalier. Un à un s'étaient tus les
derniers bruits de l'_Hôtel des Folies_. Rien ne troublait plus le
silence que, par intervalles, le roulement lointain de quelque fiacre
attardé, traversant le boulevard.
Mais ni Maxence ni Mlle Lucienne ne s'apercevaient du vol des heures.
Pour eux, le présent n'existait plus.
Peu à peu, la jeune fille s'était laissée gagner à l'irrésistible
intérêt du souvenir. Elle revivait en quelque sorte cette vie
d'épreuves dont elle déroulait les phases navrantes, et de nouveau
elle était poignée par les émotions d'autrefois.
Quant à Maxence, jamais il n'avait ouï rien de tel.
Jamais il ne s'était imaginé que de telles existences, qui échappent à
toute classification sociale, s'agitent dans les bas-fonds de la plus
méthodique et de la mieux ordonnée, en apparence, des civilisations.
La fatigue, cependant, altérait le timbre si pur de la voix de Mlle
Lucienne.
Elle se versa un verre d'eau qu'elle vida d'un trait.
Et tout de suite:
--Jamais encore, reprit-elle, je n'avais été remuée d'une sensation
si douce. J'avais les yeux pleins de larmes, mais de larmes de
reconnaissance et de joie. Après tant d'années d'isolement et
d'abandon, rencontrer une telle amie, si généreuse et si dévouée,
c'était trouver une famille. Et durant quelques semaines, je crus que
la destinée, à la fin, se lassait.
Mon amie était une très-habile ouvrière, mais je ne manquais ni
d'intelligence ni d'adresse, ma bonne volonté était incomparable; il
ne lui fallut pas beaucoup de temps pour me montrer tout ce qu'elle
savait.
C'était à un bon moment; l'ouvrage ne manquait pas. En travaillant
douze heures, la bienheureuse machine à coudre aidant, nous arrivions
à gagner six, sept et jusqu'à huit francs par jour. C'était la
fortune.
Et nous étions d'autant plus riches que mon amie s'entendait
merveilleusement à administrer nos finances.
Livrée à elle-même depuis l'âge de treize ans, habituée à ne compter
que sur elle seule, elle avait de la vie une expérience dont j'étais
confondue. De ce Paris où elle était née, elle savait tout, elle
connaissait tout. Personne mieux qu'elle ne pouvait débattre ses
intérêts, défendre son droit, se faire rendre justice. Rien ne
l'étonnait, nul ne l'intimidait. Sa science des détails matériels de
l'existence était inconcevable. Impossible de la duper. Et quand
elle avait dépensé une de nos pièces de cinq francs, je pouvais être
tranquille, elle en avait tiré le meilleur et le plus utile parti.
Eh bien! cette fille si laborieuse et si économe, n'avait même pas la
plus vague notion des sentiments qui sont l'honneur de la femme.
Je n'avais pas idée d'une si complète absence de sens moral, d'une si
inconsciente dépravation, d'une impudeur si effrontément naïve.
La règle de sa conduite, c'était sa fantaisie, son instinct, le
caprice du moment.
Elle avait des côtés que je ne pouvais pas m'expliquer. Elle disait,
par exemple, qu'il faut se reposer quand on a bien travaillé, et elle
faisait le lundi comme les ouvriers. Elle restait volontiers à sa
machine le dimanche, mais le lundi, elle se fût laissé couper le bras
plutôt que de faire un point.
Elle aimait les longues stations dans les cafés, les mélodrames
entremêlés de chopes et d'oranges pendant les entr'actes, les parties
de canot à Asnières, et surtout, et avant tout, le bal.
Elle était comme chez elle à l'Élysée-Montmartre et au Château-Rouge;
elle y connaissait tout le monde, le chef d'orchestre la saluait,
ce dont elle était extraordinairement fière, et quantité de gens la
tutoyaient.
Je l'accompagnais partout, dans les commencements, et bien que n'étant
pas précisément naïve, ni gênée par les scrupules de mon éducation, je
fus tellement consternée de l'incroyable désordre de sa vie, que je ne
pus m'empêcher de lui en faire quelques représentations.
Elle se fâcha tout rouge.
--Tu fais ce qui te plaît, me dit-elle, laisse-moi faire ce qui me
convient.
C'est une justice que je lui dois: jamais elle n'essaya sur moi son
influence, jamais elle ne m'engagea à suivre son exemple. Ivre de
liberté, elle respectait la liberté des autres. Alors que ma conduite
eût dû lui paraître l'amère critique de la sienne, elle la trouvait
toute naturelle. Si les gens qui se trouvaient avec nous se moquaient
de moi, elle prenait mon parti. En deux ou trois circonstances, où on
m'attaqua un peu vivement, elle me défendit vigoureusement.
--Laissez-la, disait-elle, chacun a son idée, n'est-ce pas?
Mais la société qu'elle recherchait me répugnait, et j'éprouvais pour
ce qu'elle appelait le plaisir un insurmontable dégoût. Peu à peu je
sortais plus rarement avec elle. Lorsqu'elle s'en allait le lundi,
je restais à la maison, lisant quelque roman que j'allais louer au
cabinet de lecture de la rue des Dames, ou passant l'après-midi avec
un de nos voisins.
C'était un vieux musicien, si pauvre que, plus d'une fois, sans nous,
il serait peut-être mort de faim tout seul dans sa mansarde. Mais il
possédait un piano, et me faisait de la musique. Il savait, paroles
et musique, des opéras entiers, qu'il me chantait avec un accent si
comique, que parfois j'éclatais de rire, mais avec une telle intensité
d'expression que, par moments, je ne pouvais retenir mes larmes.
Il m'appelait sa madone brune et voulait m'apprendre à chanter,
prétendant qu'il ferait de moi une grande actrice. Pauvre bonhomme!
qui sait ce qu'il est devenu?...
Enfin! une fois encore j'étais à flot, et je possédais bien plus de
nippes que n'en contenait la malle qui m'avait été volée.
Je trouvais cette vie bonne, et je la mènerais encore, si mon amie,
un beau jour, ne s'était éprise follement d'un jeune homme dont elle
avait fait la connaissance à l'Élysée.
Il était calicot de son état, assez bien de sa personne, et toujours
mis avec une extrême recherche, mais prétentieux et commun, égoïste,
sot et fat au delà de toute expression.
Il me déplaisait, et je ne le cachais guère, et cependant mon amie
s'imagina que je le lui enviais et que j'avais formé le dessein de le
lui ravir.
J'essayai de lui démontrer son erreur, en vain. La jalousie ne
raisonne pas.
C'était chaque jour quelque scène nouvelle et de plus en plus
violente, et quand elle avait la tête montée, elle s'en allait
racontant partout que c'était une indignité, que ma sagesse n'était
qu'une abominable hypocrisie, qu'elle m'avait ramassée au coin d'une
borne, logée, nourrie, vêtue, et que pour la récompenser je prétendais
lui ravir son amant. Elle jurait qu'elle me marquerait de ses ongles,
et que certainement, quelque jour elle me jetterait du haut en bas de
l'escalier.
Je n'avais pas le courage de lui en vouloir, car véritablement elle
souffrait beaucoup, et je ne pouvais oublier l'immense service qu'elle
m'avait rendu.
Mais je compris que la vie commune était désormais impossible et qu'il
ne me restait plus qu'à me chercher un asile.
Mon amie ne m'en laissa pas le temps.
Rentrant un lundi soir, sur les onze heures, elle me signifia d'avoir
à déguerpir sur-le-champ. J'essayai quelques observations, elle
m'accabla d'injures. Pour rester il eût fallu engager une lutte
dégradante, je cédai, et quoique de beaucoup la plus forte, je sortis.
Je passai cette nuit-là sur une chaise, chez notre vieux voisin.
Mais le lendemain, ce fut bien une autre explication encore, lorsque
j'allai demander à mon ancienne amie de me donner mes effets. Elle
prétendait tout garder, et je fus obligée, quoiqu'il m'en coûtât, de
recourir à l'intervention du commissaire de police.
Il me donna raison. Mais les bons moments étaient passés. La chance
propice ne me suivit pas dans la misérable maison garnie où je louai
une chambre. Je n'avais pas les relations de mon amie avec quantité
d'entrepreneurs, et je ne possédais pas une machine à coudre. A peine
en travaillant quinze ou seize heures arrivais-je à gagner trente sous
par jour. Ce n'était pas assez pour me nourrir et payer mon logement
qui me coûtait vingt-cinq francs par mois.
Pour comble, l'ouvrage me manqua. Loque à loque, tout ce que je
possédais prit le chemin du Mont-de-Piété.
Et par un triste jour de décembre, chassée de mon garni, je me trouvai
sur le pavé, n'ayant pour toute fortune qu'une pièce de dix sous.
Jamais je ne m'étais vue si bas, et le découragement s'en mêlant, et
la lassitude de la lutte, je ne sais à quelles extrémités je me serais
décidée, quand le souvenir me revint de cette dame si riche, dont les
chevaux m'avaient renversée au coin du boulevard.
J'avais gardé sa carte de visite.
Sans hésiter, j'entrai dans une crèmerie, où je demandai une plume
et du papier, et surmontant les dernières révoltes de mon orgueil,
j'écrivis:
«Vous souvient-il, madame, d'une pauvre fille que votre voiture a
failli écraser? Une fois déjà, elle s'est adressée à vous, et vous ne
lui avez pas répondu.
Elle est aujourd'hui sans asile et sans pain, et vous êtes sa suprême
espérance...»
Ces quelques lignes mises sous enveloppe, je courus à l'adresse
indiquée, et j'y trouvai un hôtel magnifique, précédé d'une vaste
cour.
Chez le concierge où j'entrai, cinq ou six domestiques causaient, qui
me toisèrent en ricanant, quand je leur demandai de porter ma lettre à
Mme le baronne de Thaller...
L'un d'eux pourtant eut pitié:
--Venez avec moi, me dit-il, venez!...
Il me fit traverser la cour, et m'ayant fait entrer dans le vestibule:
--Donnez-moi votre lettre, ajouta-t-il, et attendez-moi ici.
De même que la première fois, au nom de Mme de Thaller, Maxence
ouvrait la bouche pour formuler les réflexions qui lui traversaient
l'esprit...
Mais, ainsi que la première fois, Mlle Lucienne lui imposa silence.
Et continuant:
--De ma vie, dit-elle, je n'avais rien vu d'aussi magnifique que ce
vestibule de l'hôtel de Thaller, avec ses hautes colonnes, son pavé
de marbres de toutes les couleurs, ses statues, ses larges caisses de
bronze pleines de fleurs les plus rares, et ses banquettes de velours
où des valets en grande livrée bâillaient à se démettre la mâchoire.
J'étais un peu intimidée, je l'avoue, de tout ce luxe, et je demeurais
piteusement plantée sur mes pieds, lorsque, tout à coup, les valets se
dressèrent respectueusement.
Une des portes du fond venait de s'ouvrir, livrant passage à un homme
d'un certain âge déjà, grand, mince, vêtu à la dernière mode, et
portant de longs favoris roux qui lui descendaient jusqu'au milieu de
la poitrine...
--Le baron de Thaller! murmura Maxence.
La jeune fille ne releva pas l'interruption.
--L'attitude des domestiques, poursuivit-elle, m'avait révélé le
maître.
Je m'inclinais devant lui, rouge et toute honteuse, lorsque
m'apercevant, il s'arrêta court, tressaillant de la tête aux pieds.
--Qui êtes-vous? me demanda-t-il brusquement.
J'attribuais sa stupeur au triste état de ma toilette, que les
splendeurs qui m'environnaient faisaient paraître plus misérable et
plus délabrée. Et d'une voix à peine intelligible je commençai:
--Je suis une pauvre fille, monsieur...
Mais il m'interrompit.
--Au fait! Que voulez-vous?
--J'attends une réponse à une requête que je viens de faire présenter
à madame la baronne...
--A quel sujet?
--Un jour, monsieur, j'ai été renversée par la voiture de madame
la baronne. J'ai été grièvement blessée, il a fallu me porter à
l'hôpital...
Il y avait comme de l'effarement dans le regard que cet homme tenait
obstinément rivé sur moi.
--Alors, c'est vous, reprit-il, qui, une fois déjà, avez fait parvenir
à ma femme une longue lettre?
--Oui, monsieur.
--Vous y racontiez votre vie?...
--En effet.
--Vous y disiez que vous n'avez pas de famille, ayant été abandonnée
par votre mère chez des maraîchers de Louveciennes?
--C'est la vérité.
--Que sont devenus ces maraîchers?
--Ils sont morts.
--Comment s'appelait votre mère?
--Je ne l'ai jamais su.
A la stupeur première de M. de Thaller succédait visiblement une vive
irritation. Mais plus ses façons étaient hautaines et brutales, mieux
je reprenais mon sang-froid.
--Et vous voulez des secours? reprit-il.
Je me redressai, et le regardant bien dans les yeux:
--Pardon! dis-je, c'est une légitime indemnité que je réclame.
En vérité, il me sembla que ma fermeté l'inquiétait.
Avec une précipitation fébrile, il se mit à fouiller ses poches.
Il en retira pêle-mêle tout ce qu'elles contenaient d'or et de billets
de banque, et me le mettant dans la main, sans compter:
--Tenez, me dit-il, prenez! Êtes-vous contente?
Je lui fis remarquer qu'ayant fait remettre une lettre à Mme de
Thaller, il était convenable d'attendre sa réponse. Mais il ne voulut
pas me le permettre. Et me poussant vers la porte, qu'un valet venait
d'ouvrir:
--Allez, disait-il, soyez tranquille, je dirai à ma femme que je vous
ai vue, retirez-vous...
Je me retirai, en effet, et je n'avais pas fait dix pas dans la cour,
que je l'entendis crier à ses domestiques:
--Vous voyez bien cette mendiante? Le premier de vous qui lui
laisserait franchir le seuil de ma porte, serait chassé à l'instant...
Une mendiante, moi! Ah! le misérable! Je me retournai pour lui jeter
son aumône à la face, mais déjà il avait disparu et je ne trouvai
devant moi que les visages stupidement gouailleurs des valets.
Je sortis donc. Mais à mesure que la marche dissipait ma colère, je
m'applaudissais d'avoir été empêchée de suivre l'inspiration de mon
orgueil blessé.
--Pauvre fille! me disais-je, où en serais-tu à cette heure? Tu
n'aurais plus qu'à choisir entre le suicide et la plus vile débauche;
tandis que te voici désormais au-dessus de la misère.
Je passais alors devant l'établissement d'un petit traiteur. J'y
entrai. J'avais grand faim, n'ayant pour ainsi dire rien pris depuis
plusieurs jours. J'avais hâte aussi de compter mon trésor.
Le baron de Thaller m'avait donné neuf cent trente francs.
Je n'en revenais pas, de me voir en possession d'un telle somme, qui
dépassait de beaucoup mes ambitions les plus hautes et qui me semblait
inépuisable. J'en avais comme des éblouissements.
--Et cependant, pensais-je, si M. de Thaller eût eu aussi bien dix
mille francs dans ses poches, il me les eût donnés de même.
Comment expliquer cette étrange générosité? D'où venait sa stupeur,
en m'apercevant, puis sa colère, son trouble et cette hâte de se
débarrasser de moi? Comment un homme qui devait avoir la tête pleine
des plus grands soucis, s'était-il si parfaitement souvenu de moi et
de la lettre que j'avais écrite à sa femme? Pourquoi, après s'être
montré si libéral, m'avait-il si sévèrement consignée à sa porte?
C'est en vain que je me torturais l'esprit à chercher une explication
à une chose inexplicable.
Je finis par me dire que sans doute je m'étais abusée, que j'avais
mal vu, que j'avais pris pour des réalités les chimères de mon
imagination.
Et je ne me préoccupai plus que de l'emploi de ma soudaine fortune.
Le jour même, je me louai une petite chambre, rue du Faubourg
Saint-Denis, où je m'achetai une machine à coudre. Et dès la fin de la
semaine, j'avais de l'ouvrage devant moi pour plusieurs mois...
Ah! cette fois, il me semblait bien que je n'avais plus rien
à redouter de la destinée, et c'est d'un oeil tranquille que
j'envisageais l'avenir.
Je travaillais d'un tel coeur, que j'en étais arrivée, au bout d'un
mois, à gagner de quatre à cinq francs par jour, quand une après-midi,
je vis arriver chez moi un gros homme, très-bien mis, à l'air loyal et
bon enfant, et qui s'exprimait assez difficilement en français.
Il était Américain, me dit-il, et m'était adressé par la patronne
pour laquelle je travaillais. Ayant besoin d'une habile ouvrière
parisienne, il venait me proposer de le suivre à New-York, où il
m'assurerait une brillante position.
Mais je connaissais plusieurs pauvres filles, qui sur la foi de
promesses éblouissantes s'étaient expatriées. Une fois à l'étranger,
elles avaient été misérablement abandonnées, et en avaient été
réduites, pour ne pas mourir de faim, aux plus épouvantables
expédients.
Je refusai donc, en avouant les raisons de mon refus.
Mon visiteur aussitôt se récria. Pour qui donc le prenais-je? C'était
la fortune que je repoussais. Il me garantissait à New-York le
logement, la table et des appointements de deux cents francs par mois.
Il prenait à sa charge tous les frais de voyage et de déplacement.
Et pour me prouver la pureté de ses intentions, il était prêt,
déclarait-il, à signer un traité et à me verser une somme de mille
francs.
Dame! c'était si séduisant que ma résolution chancela.
--Eh bien! lui dis-je, accordez-moi vingt-quatre heures de réflexion.
Je veux consulter ma patronne.
Il en parut extrêmement contrarié, mais ne pouvant me faire revenir
sur cette détermination, il me quitta en me promettant de revenir le
lendemain chercher ma réponse définitive.
Aussitôt, je courus chez ma patronne. Elle ne comprit rien à ce que
je lui contais; elle ne m'avait envoyé personne; elle ne connaissait
aucun Américain...
Je ne le revis plus, comme de raison, et cette aventure singulière ne
laissait pas que de me tracasser un peu, quand un soir de la semaine
suivante, comme je rentrais chez moi, vers onze heures, deux agents de
police m'arrêtèrent, et malgré mes protestations, me conduisirent au
poste, où je fus enfermée avec une douzaine de malheureuses qu'on
venait de prendre sur le boulevard.
Je passais la nuit à pleurer de honte et de colère, et je ne sais trop
tout ce qui serait advenu, si l'officier de paix qui m'interrogea le
matin ne s'était trouvé un homme juste et bon.
Dès que je lui eus exposé que j'étais victime de la plus humiliante
erreur, il envoya un agent aux renseignements, et la preuve lui
ayant été fournie que j'étais une ouvrière honnête, et vivant de son
travail, il me dit que j'étais libre.
Cependant, avant de me laisser sortir:
--Prenez garde, mon enfant, me dit-il, c'est sur une déclaration
formelle, et qui a tous les caractères d'une parfaite authenticité,
que vous avez été arrêtée. Donc, vous avez des ennemis, des gens qui
ont un intérêt quelconque à se débarrasser de vous.
Visiblement, Mlle Lucienne était écrasée de fatigue; la voix lui
manquait. Mais c'est inutilement que Maxence la conjura de prendre
quelques moments de repos.
--Non, répondit-elle, mieux vaut en finir...
Et, faisant un effort, elle reprit, se hâtant de plus en plus:
--Je rentrai chez moi toute bouleversée des avertissements de
l'officier de paix. Je ne suis pas lâche, mais c'est une chose
terrible que de se savoir incessamment menacée d'un danger inconnu,
mystérieux, qu'on ne peut imaginer, contre lequel on ne peut rien.
Et mes inquiétudes étaient d'autant plus grandes, qu'il me semblait
discerner une relation frappante entre l'infâme délation dont
je venais d'être victime, et l'étrange démarche de ce soi-disant
Américain qui avait essayé de m'emmener à New-York.
C'est en vain, cependant, que je fouillais mon passé, je n'y
découvrais personne qui eût à ma perte un intérêt quelconque.
Ceux-là seuls ont des ennemis qui ont eu des amis.
Je n'avais jamais eu qu'une amie: cette bonne fille des Batignolles,
qui dans un accès de jalousie absurde m'avait jetée hors de chez elle.
Était-ce elle que je devais accuser? Évidemment non! Je la connaissais
assez pour la savoir incapable de rancune, assez pour être persuadée
que depuis longtemps déjà elle devait avoir oublié le calicot
vainqueur qui avait été cause de notre rupture.
Fallait-il m'en prendre aux neveux de ma vieille bienfaitrice, à ces
gens avides et sans scrupules qui m'avaient chassée de la Jonchère?
Plusieurs lettres de moi à leur parente avaient dû leur rappeler mon
existence. Mais que pouvaient-ils craindre de moi?
L'officier de paix s'était-il donc amusé de ma simplicité? Pourquoi?
Dans quel but? C'était inadmissible. Et d'ailleurs il m'avait remis sa
carte, en me disant de me recommander de lui en cas de malheur.
Mais il pouvait s'être trompé.
Si improbable que ce fût, je cherchais à me le persuader. Et comme les
semaines se succédaient sans amener de nouvel incident, comme j'avais
toujours beaucoup d'ouvrage et que je gagnais assez d'argent pour
faire des économies, je me rassurai, petit à petit, et je négligeai
les précautions dont je m'étais entourée dans les commencements.
J'en étais venue à rire de mes terreurs, quand un jour que ma patronne
avait à livrer une commande importante et très-pressée, elle m'envoya
chercher.
Nous n'eûmes terminé notre besogne que bien après minuit.
Elle voulait me faire coucher chez elle, mais il eût fallu dédoubler
un lit et déranger toute la maison.
--Baste! lui dis-je, ce ne sera pas la première fois que je
traverserai Paris au beau milieu de la nuit.
Je partis donc, et je m'en allais pressant le pas, quand, de l'angle
d'une rue obscure, un homme s'élança sur moi, me terrassa, me frappa,
et m'eût infailliblement tuée, sans deux braves bourgeois qui
accoururent au seul cri que je poussai.
L'homme s'enfuit, et j'en fus quitte pour une blessure tellement
légère, que je pus regagner mon domicile à pied.
Mais le lendemain, dès le matin, je courus chez l'officier de paix.
Il m'écouta d'un air grave, et quand j'eus achevé:
--Comment étiez-vous vêtue? me demanda-t-il.
--Tout de noir, répondis-je, comme une ouvrière, bien modestement...
--N'aviez-vous rien sur vous qui pût tenter la cupidité d'un voleur?
--Rien: pas de bijoux, pas de chaîne de montre, pas même de boucles
d'oreilles.
Il fronçait les sourcils.
--Alors, prononça-t-il, ce n'est pas un crime fortuit, c'est une
tentative nouvelle des gens qui déjà se sont attaqués à vous.
Telle était bien mon opinion. Et cependant:
--Eh! monsieur, m'écriai-je, qui donc peut s'attaquer à moi qui ne
suis rien? J'ai beau chercher, je ne me vois pas un ennemi!...
Et comme je n'avais pas à douter de sa bienveillance, tout de suite,
je lui dis ce que je suis et tous les hasards de ma vie.
--Vous êtes une fille naturelle, reprit-il, dès que j'eus fini, et
vous avez été lâchement abandonnée; cela seul suffirait à justifier
toutes les suppositions. Vous ne connaissez pas vos parents, mais il
se peut qu'ils vous connaissent, eux, et que jamais ils ne vous aient
perdue de vue. Votre mère, à ce que vous croyez, était une ouvrière?
soit! Mais votre père? Savez-vous quels intérêts votre existence
menace? savez-vous quel échafaudage de mensonges et d'infamies votre
apparition renverserait?
J'écoutais, bouche béante.
Jamais de telles conjectures ne m'avaient traversé l'esprit, et si je
doutais de leur vraisemblance, il me fallait bien reconnaître qu'elles
étaient admissibles.
--Enfin, que dois-je faire? demandai-je.
L'officier de paix hocha la tête.
--En vérité, ma pauvre enfant, me répondit-il, je ne sais trop que
vous dire. La police n'a pas la puissance de Dieu. Elle ne peut rien
pour prévenir le crime conçu dans la cervelle d'un scélérat inconnu.
J'étais épouvantée, il le vit et eut pitié:
--A votre place, ajouta-t-il, je changerais de domicile. Peut-être
un déménagement lestement exécuté fera-t-il perdre votre piste aux
misérables acharnés après vous. Et surtout, donnez-moi votre nouvelle
adresse. Tout ce qui est en mon pouvoir pour vous protéger et assurer
votre sécurité, je le ferai...
Et cet homme excellent a tenu sa parole, et une fois encore, je lui
ai dû mon salut. C'est lui, à cette heure, qui est le commissaire
de police de notre quartier, et c'est lui qui a mis à la raison Mme
Fortin.
Je me hâtai du reste de suivre ses conseils, et dès le surlendemain
j'étais installée ici, dans la chambre que j'occupe encore.
Craignant d'être épiée, avant de déménager, et quoiqu'il m'en coûtât,
j'avais annoncé à ma patronne que je la quittais, la priant, si
quelqu'un venait aux informations, de répondre que je m'étais décidée
à partir pour l'Amérique.
Je ne tardai pas à retrouver de l'ouvrage, chez un couturier très à la
mode, et que vous devez connaître de nom: Van Klopen. Ce ne fut pas
pour longtemps.
La guerre venait d'être déclarée. Tous les jours le télégraphe
annonçait une nouvelle défaite. Les Prussiens approchaient. La
République fut proclamée.
Puis, le siége commença. Déjà depuis une quinzaine, M. Van Klopen
avait fermé ses ateliers et quitté Paris.
J'avais quelques économies, grâce à Dieu, et je les ménageais comme
des naufragés ménagent leurs derniers vivres, quand, au moment où je
m'y attendais le moins, un peu d'ouvrage m'arriva.
C'était un dimanche, et j'étais descendue sur le boulevard, quand
plusieurs bataillons de la garde nationale vinrent à passer.
Debout sur le bord du trottoir, je les regardais défiler, lorsque tout
à coup, je vis une des cantinières qui marchaient derrière la musique
s'arrêter et accourir vers moi, les bras ouverts...
C'était mon ancienne amie des Batignolles, qui m'avait reconnue.
Elle se jeta à mon cou, et comme immédiatement nous étions devenues le
centre d'un groupe de cinq cents badauds:
--Il faut que je te parle, me dit-elle. Si tu demeures aux environs,
allons chez toi. Tant pis pour le service!
Je l'amenai ici, et aussitôt elle se mit à s'excuser en pleurant de
sa conduite passée, me suppliant de lui rendre mon amitié. Comme je
l'avais prévu, il y avait longtemps qu'elle avait oublié le calicot,
cause de notre rupture, et c'est avec le dernier mépris qu'elle en
parlait. En ce moment, elle aimait pour tout de bon, déclarait-elle,
un tapissier-décorateur qui était capitaine de la garde nationale.
C'était à lui qu'elle devait d'être cantinière, et elle m'offrait une
situation pareille, si le coeur m'en disait.
Mais le coeur ne m'en disait pas. Et comme cependant, je me plaignais
de ne pouvoir trouver de travail, elle me jura qu'elle m'en aurait,
par son capitaine, qui était un homme très-influent.
Par lui, en effet, j'obtins quelques douzaines de vareuses. C'était
assurément fort mal payé, mais le peu que je gagnais était toujours
autant de moins à prendre sur mes pauvres ressources.
A cela, je dus de ne pas trop souffrir pendant le siége.
Mes ennemis avaient-ils perdu ma piste ou avaient ils quitté Paris?
Le fait est que nulle tentative nouvelle ne trahit leur haine, en un
moment où il me semblait que cependant elle eût eu beau jeu.
Après l'armistice, malheureusement, M. Van Klopen n'étant pas de
retour encore, il me fut impossible de me procurer de l'ouvrage; mes
économies étaient épuisées, et je serais morte de faim pendant la
Commune, sans mon amie des Batignolles.
A diverses reprises, elle m'apporta un peu d'argent et des provisions.
Elle avait abandonné son baril de cantinière et se croyait fermement
appelée aux plus hautes destinées politiques.
Son capitaine était devenu colonel, il allait, m'assurait-elle, être
nommé membre du gouvernement, et il lui avait promis de l'épouser...
L'entrée des troupes dans Paris vint mettre fin à son rêve
éblouissant.
Un soir, je la vis arriver blême de peur. Elle se supposait
très-gravement compromise et me suppliait de la cacher.
Pendant quatre jours, je lui donnai l'hospitalité. Le cinquième, au
moment où nous allions nous mettre à table pour dîner, des agents
envahirent ma chambre, et nous montrant un mandat d'amener, nous
commandèrent de les suivre.
Tel était, en prononçant ces derniers mots, l'accent de Mlle Lucienne,
que Maxence, instinctivement, se dressa, comme s'il l'eût vue menacée
d'un grand danger et qu'il eût voulu la défendre.
Elle le remercia d'un regard, et sans s'interrompre et toujours plus
vite:
--Il n'y avait pas à résister, dit-elle, ni à discuter, ni à
protester. Mon amie, stupide de terreur, s'était affaissée sur une
chaise. Moi, je ne perdis pas la tête. Pendant que les agents
se livraient dans ma chambre à de minutieuses et bien inutiles
investigations, je décidai l'un d'eux à courir prévenir mon ami
l'officier de paix.
Il était chez lui, par grand hasard, et en apprenant ce qui se
passait, il se hâta de venir à mon secours.
Sur le moment, son intervention ne pouvait me servir. Les agents lui
déclarèrent que leurs ordres étaient formels et qu'ils devaient nous
conduire directement à Versailles.
--Eh bien! me dit-il, je vous accompagnerai.
Ma situation était grave, il le reconnut dès les premières démarches
qu'il fit le lendemain. Mais il discerna, du même coup et nettement
cette fois, une nouvelle manoeuvre des misérables qui avaient juré ma
perte.
J'avais été dénoncée, en même temps, au préfet de police et à
l'autorité militaire, comme étant restée, jusqu'aux dernières heures
de la lutte, au service de la Commune. On affirmait que j'avais fait
partie d'une bande d'ignobles incendiaires et qu'on m'avait reconnue
derrière une barricade, faisant le coup de feu.
J'avais été épiée, évidemment, et l'idée de cette infamie avait
été suggérée par mes relations avec mon amie des Batignolles, plus
terriblement compromise encore qu'elle ne l'avait cru, la pauvre
fille, puisque son colonel avait été pris les armes à la main, qu'il
était convaincu de pillage et de meurtre, et qu'elle était accusée de
complicité.
C'était chez moi, prétendaient les délateurs, qu'elle avait caché le
produit de ses vols, et ils ajoutaient que dix témoins, au besoin,
affirmeraient l'avoir vue entrer à l'_Hôtel des Folies_, pliant sous
le faix d'énormes paquets.
De là, les perquisitions obstinées des agents, le jour de notre
arrestation.
C'est d'ailleurs avec une infernale perfidie que la dénonciation nous
confondait, mon amie et moi, attribuant à l'une les actes de l'autre,
m'imputant à moi tout ce qu'elle avait pu faire de criminel.
Et les provisions qu'elle m'avait apportées, et sa présence chez moi
après la lutte, donnaient à la calomnie toutes les apparences de la
vérité.
On m'a conté qu'en ces heures sinistres, des lâches immondes se
trouvèrent, qui profitant de l'effarement des esprits, essayèrent
d'assouvir leurs haines et de se défaire de leurs ennemis. J'ai
ouï dire que la police fut surprise par un tel débordement de
dénonciations, que le coeur lui en leva, et qu'elle fut obligée de
menacer les délateurs de les rechercher et de les poursuivre.
Isolée comme je l'étais, sans ressources, je devais périr et je
périssais, certainement, sans le dévouement de mon ami l'officier
de paix, sans sa situation particulière surtout, qui lui ouvrit
immédiatement la porte de tous les bureaux et du cabinet même de mes
juges.
Il réussit à démontrer que j'étais victime d'une ténébreuse intrigue,
que je n'étais pas restée un seul jour hors de chez moi, que j'étais
innocente, enfin, de tout ce dont on m'accusait.
Et après quarante-huit heures de détention, qui me parurent un siècle,
je fus remise en liberté...
A la porte, je trouvai l'homme qui venait de me sauver.
Il m'attendait, mais il ne me permit pas de lui exprimer la
reconnaissance dont mon coeur débordait.
--Vous me remercierez, interrompit-il brusquement, quand je l'aurai
mérité. Je n'ai rien fait pour vous, que n'eût fait, à ma place, le
premier honnête homme venu. Ce que je veux, c'est découvrir quels
intérêts vous menacez, sans vous en douter, et qui doivent être
considérables, si j'en juge par la passion et la ténacité qu'on met
à vous poursuivre. Ce que je prétends, c'est mettre la main sur les
lâches gredins que vous gênez si fort...
Je secouai la tête.
--Vous ne réussirez pas, lui dis-je.
--Qui sait! J'ai fait, dans ma vie, plus difficile que cela, et plus
fort!...
Et tirant à demi de sa poche, et me montrant un large pli:
--Ceci, me dit-il, est la dénonciation sur laquelle vous avez été
arrêtée. J'ai obtenu qu'on me la confiât. J'en ai attentivement étudié
l'écriture, et je me suis assuré qu'elle n'est pas contrefaite. C'est
un élément, cela. C'est le moyen, toujours à ma portée, de vérifier
mes soupçons, le jour où il m'en viendra. Patience! Nous avons du
temps devant nous...
C'est l'avenue de Paris que nous suivions, en causant ainsi, car il me
conduisait au chemin de fer.
--Nous allons nous quitter, continuait-il, mais avant, écoutez mes
instructions et tâchez de ne vous en point écarter.
Vous allez rentrer à Paris et reprendre vos occupations ordinaires.
Répondez vaguement aux questions qui vous seront adressées, et
surtout, ne parlez pas de moi. Il faut continuer à habiter l'_Hôtel
des Folies_. Il est dans mon quartier, d'abord, dans ma sphère
d'action, ce qui est très-important, et de plus les propriétaires
se sont mis dans le cas de n'oser pas me désobéir quand je leur
commanderai quelque chose. A moins d'un incident imprévu et grave, ne
venez jamais à mon bureau; notre succès serait fort aventuré si on
soupçonnait l'intérêt que je vous porte.
Après ce dernier échec, vos ennemis vont, j'imagine, se tenir en repos
quelques jours, mais ils ne tarderont pas, j'en suis sûr, à chercher
une occasion meilleure et à vous faire épier. Soyez sur vos gardes,
guettez du coin de l'oeil, et si vous surprenez quelque chose de
suspect, n'en laissez rien paraître, mais écrivez-moi. Je vais, de
mon côté, organiser autour de vous une surveillance occulte. Si
je parviens à empoigner un des gredins chargés de vous observer,
l'affaire est dans le sac, car il faudra bien qu'il me dise qui le
paye...
Nous arrivions à la gare.
--Et maintenant, ajouta cet honnête homme, assez causé! Au revoir, et
bon courage...
Malheureusement, il n'avait pas songé à m'offrir un peu d'argent, je
n'avais pas osé lui en demander; il me restait huit sous en poche, et
je ne savais que trop que je ne trouverais rien chez moi. C'est donc à
pied que je rentrai à Paris.
La Fortin me reçut à bras ouverts. Avec moi lui revenait l'espoir
d'une créance de cent et quelques francs dont elle avait déjà fait son
deuil.
Elle avait d'ailleurs à m'annoncer la meilleure des nouvelles.
Un des garçons de magasin de M. Van Klopen était venu, en mon absence,
me prier de passer à l'atelier. Si fatiguée que je fusse de la route
que je venais de faire, j'y courus.
Je trouvai M. Van Klopen fort triste. Il était de retour depuis
l'avant-veille, et déjà criait misère. Plus de bals, plus de
fêtes, plus d'assauts d'élégance au bois. C'était la fin du monde,
déclarait-il. Et pour comble, ses principales clientes, ses préférées,
celles qui lui devaient le plus d'argent, étaient toutes absentes, et
les quelques maris chez lesquels il s'était présenté, sa facture à la
main, l'avaient mis à la porte.
Il était cependant résolu à lutter, me dit-il, et il voulait
m'employer, non plus comme ouvrière, mais comme essayeuse, aux
appointements de cent vingt francs par mois.
Je n'étais pas dans une situation à consulter mes goûts. C'était à
prendre ou à laisser; je pris, et essayeuse je suis encore.
Chaque matin, en arrivant à l'atelier, je quitte le costume modeste
que vous me voyez, et je revêts une sorte de livrée qui appartient à
M. Van Klopen: d'amples jupons et une robe de soie noire.
Je n'ai plus alors qu'à m'asseoir et à attendre.
Une cliente se présente-t-elle, qui désire un pardessus, un manteau,
«une confection» quelconque:
--Mademoiselle Lucienne? crie M. Van Klopen.
J'arrive, j'endosse un vêtement; par l'effet qu'il produit sur moi,
l'acheteuse juge de l'effet qu'il produira sur elle. M. Van Klopen
débite son boniment, et c'est à qui des deux me fera mouvoir:
--Marchez, mademoiselle... Pas si vite... Veuillez reculer...
Tournez-vous... Avancez un peu... Tenez-vous plus droite... Le
vêtement est délicieux... Il est décidément fort laid, faites-m'en
voir un autre.
Et il y a des jours où il vient cinquante clientes, et où pour chacune
d'elles, il me faut essayer deux, trois, quatre et jusqu'à dix
vêtements.
C'est atrocement ridicule toujours, c'est souvent humiliant. Il y a
des femmes qui oublient que je suis une femme comme elles, et non pas
une mécanique, ou qui s'imaginent que l'impertinence est une preuve de
distinction.
Il y en a qui me parlent comme elles ne parleraient pas à leur
servante, et qui ont des exigences ineptes, le dégoût de tout, et des
fantaisies impossibles.
Il en vient de laides, de vieilles, de difformes, qui s'étonnent que
le même manteau qui va bien sur mes épaules, aille mal sur leur
dos, qui s'en indignent, qui s'en prennent à moi, qui m'accusent de
m'entendre avec Van Klopen pour les voler et les tromper.
Que de fois, après de telles séances, dans les premiers jours surtout,
j'étais tentée de rendre à Van Klopen sa robe de soie!
Mais j'avais perdu mon indépendance superbe, l'audace et l'insouciance
qui étaient toute ma fortune.
Les conjectures de mon ami l'officier de paix s'agitaient incessamment
dans mon cerveau, et plus je les examinais, plus je les trouvais
vraisemblables. Depuis qu'il me semblait avoir découvert un mystère
dans ma vie, moi si positive autrefois, je me berçais de chimères.
J'attendais, à brève échéance, un événement extraordinaire, une
revanche de la destinée... Et je restais.
Je n'étais pas au bout de mes peines.
Mais depuis qu'il était question du sieur Van Klopen, Maxence croyait
voir se démentir l'assurance hautaine de Mlle Lucienne et son
imperturbable sang-froid.
Geste, attitude, regard, tout en elle trahissait l'embarras d'une
situation qu'on juge ridicule, et la confusion d'un aveu qui peut
prêter à la raillerie.
Moitié souriant, d'un sourire un peu forcé, et moitié attristée:
--Mais est-il bien sensé, poursuivit-elle, après les épreuves atroces
de ma première jeunesse, de tant prendre au sérieux mes contrariétés
actuelles!... J'ai un emploi, des vêtements, un abri, du pain...
Pourquoi me plaindre!... Et cependant, il me semble qu'aux heures
sombres de ma vie, lorsque j'avais froid et que j'avais faim, je
souffrais moins, en mon corps, que je ne souffre maintenant en mon
âme, de certains froissements de mon amour-propre... Du moins, ce
n'était pas la même souffrance...
C'est avec la plus extrême surprise, que Maxence la considérait.
Elle rougissait, sa voix se troublait, elle hésitait, elle cherchait
ses mots...
Jusqu'à ce qu'enfin, secouant la tête, comme quelqu'un qui
s'encourage:
--Décidément, c'est trop niais, reprit-elle. On ne doit rougir que
de ce qui est honteux. Il n'y a rien d'humiliant à être pauvre, et à
faire ce qu'on peut pour vivre.
Ce que je faisais chez Van Klopen m'était excessivement pénible, et,
cependant, il ne tarda pas à me demander quelque chose de plus pénible
encore.
Petit à petit, les fuyards du siége et de la Commune étaient revenus.
Paris se repeuplait, les hôtels se rouvraient, les étrangers
affluaient, le bois de Boulogne dévasté revoyait autour du lac une
partie de ses hôtes d'autrefois. Mais le luxe ne reprenait pas.
M. Van Klopen se désolait. Les commandes ne lui manquaient pas, mais
quelles commandes! Des robes sévères, des costumes de la plus extrême
simplicité, des vêtements de couleur sombre, sur lesquels il avait
bien du mal à gagner vingt-cinq pour cent.
Souvent il en gémissait devant moi, disant que la France était perdue,
si elle laissait échapper le sceptre de la mode et des élégances
féminines.
Il ne cessait de me parler du bon temps, du temps où certaines de ses
clientes dépensaient chez lui jusqu'à trente mille francs par mois,
où il était du meilleur ton, en revenant du bois, de monter chez lui,
causer un instant chiffon et boire un verre de madère et même un verre
d'absinthe.
Alors, toutes les semaines, il «créait» quelque mode nouvelle, quelque
disposition bizarre, quelque complication de toilette bien savante et
bien coûteuse.
Et il n'était pas embarrassé pour lancer dans le monde et faire
adopter ses créations les plus excentriques. Toujours, parmi ses
clientes, les plus jeunes, les plus charmantes et les plus haut
titrées, il s'en trouvait qui étaient criblées de dettes, et qui, en
échange d'un renouvellement de billet, consentaient à s'affubler des
costumes les plus risqués, et à les montrer et à les produire.
--Voilà les bonnes petites femmes qu'il me faudrait,
disait-il, pour lancer les autres et les remettre en goût, et
malheureusement elles ne sont pas rentrées, et leurs maris abusent des
événements pour les confiner à la campagne et faire des économies...
Où voulait en venir M. Van Klopen? Je déclare que je ne le soupçonnais
pas du tout. Ce que voyant:
--Il n'y a que vous, ma chère, me dit-il un jour, qui puissiez me
tirer de là. Vous n'êtes vraiment pas mal, et je suis sûr qu'en grande
toilette, nonchalamment étendue sur les coussins d'un huit ressorts,
vous feriez tant d'effet, que toutes les femmes en seraient jalouses,
et voudraient vous ressembler... Il n'en faut qu'une, vous le savez,
pour donner le bon exemple...
Brusquement Maxence se leva, et se frappant le front:
--Je comprends! s'écria-t-il.
Mais la jeune fille poursuivait:
--Je crus que M. Van Klopen plaisantait. Jamais il n'avait été plus
sérieux, et pour me le prouver, il se mit à m'expliquer ce qu'il
attendait de moi. Je pouvais, selon lui, remplacer les clientes qui
avaient été ses courtières. Il me confectionnerait de ces toilettes
qui forcent l'attention, et deux ou trois fois la semaine, je
m'installerais dans une belle voiture qu'il me louerait, et j'irais me
montrer au Bois.
La proposition me révolta.
--Jamais! lui dis-je.
--Pourquoi?
--Parce que j'ai trop le respect de moi pour consentir jamais à faire
de ma personne une réclame vivante...
Il haussait les épaules.
--Vous avez tort, fit-il. Vous n'êtes pas riche, et je vous donnerais
vingt francs par promenade. A huit par mois, ce serait cent soixante
francs ajoutés à vos appointements.
Et avec un sourire honteux:
--Sans compter, ajouta-t-il, que je vous fournis là une occasion
unique de fortune. Jolie comme vous êtes, et inconnue, vous
serez remarquée. Il n'en faut pas tant pour tourner la tête d'un
millionnaire...
J'étais indignée.
--Quand ce ne serait, m'écriai-je, que pour la raison que vous me
dites, je refuse!...
Il ne se tenait point pour battu.
--Vous n'êtes qu'une sotte, ma chère, me dit-il, et comme, si vous
n'acceptez pas, vous cesserez de faire partie de ma maison, je pense
que vous réfléchirez.
C'était tout réfléchi, et je ne songeais qu'à me mettre en quête d'un
autre patron, quand mon ami, l'officier de paix, m'écrivit de passer à
son bureau.
Je m'y rendis, et après m'avoir amicalement fait asseoir:
--Eh bien, me demanda-t-il, quoi de nouveau?
--Rien. Je ne me suis pas aperçue que l'on m'ait épiée.
Il fit claquer sa langue d'un air mécontent.
--Pas plus que vous, gronda-t-il, mes agents n'ont rien surpris. Et,
cependant, il est clair que vos ennemis ne vous ont pas lâchée comme
cela. Nous avons affaire à des malins. S'ils font les morts, c'est
qu'ils méditent quelque mauvais coup. Lequel? c'est ce que je veux
savoir, et je le saurai; je suis têtu, je ne suis pas Breton pour
rien, et je n'ai pas encore jeté ma langue aux chiens. Déjà, j'ai un
indice. A force de me creuser la cervelle, j'y ai trouvé une idée qui
serait excellente, si je découvrais un moyen de vous mêler à ce qu'on
appelle le beau monde...
Je lui expliquai, bien vite, qu'étant chez M. Van Klopen, un des
premiers couturiers de Paris, j'y voyais, forcément, beaucoup de
femmes de la plus haute société.
--Cela ne suffit pas! dit-il.
Alors, les propositions de M. Van Klopen me revinrent à l'esprit, et
je les lui exposai.
Il bondit sur sa chaise.
--Voilà l'affaire! s'écria-t-il, et la preuve manifeste que la chance
est pour nous. Il faut accepter...
Ce n'est pas à cet homme excellent que je pouvais taire mes
répugnances, que la réflexion avait fort accrues.
--Qu'adviendra-t-il, lui dis-je, si je me résigne à ce rôle odieux que
M. Van Klopen me propose? Je ne le sais que trop. Lui-même, en croyant
m'éblouir, m'en a montré les dangers. Obligée d'étaler des toilettes
combinées pour forcer l'attention, forcément je serai remarquée. Je ne
me serai pas montrée au bois quatre fois, seule, au fond de ma voiture
de louage, que chacun s'imaginera deviner quel métier j'y viens faire.
Nul assurément ne soupçonnera la vérité. On me prendra pour une
créature perdue. Je serai obsédée d'offres avilissantes, poursuivie,
traquée. Certes, je suis sûre de moi; je serai toujours mieux gardée
par mon orgueil que par la plus attentive des mères. Mais je serai
montrée au doigt, et c'en sera fait de ma réputation...
Je ne parvins pas à le convaincre.
--Je sais que vous êtes une honnête fille, me dit-il, mais pour cela,
précisément, que vous importe ce que dira le monde, toute cette cohue
de gens que vous ne connaissez pas? Le monde!... vous comprendrez ce
que vaut son estime quand vous aurez vu à quelles gens il l'accorde,
quand vous saurez que ce sont les plus effrontés et les plus
hypocrites, les plus tarés et les plus lâches, qui constituent entre
eux, et pour leur usage, cette puissance idiote qui fait trembler les
imbéciles, et qui s'appelle l'opinion. Votre avenir est en jeu. Je
vous le répète, il faut accepter...
--Si vous me le commandez, dis-je...
--Oui, je vous le commande, et je vais vous expliquer pourquoi...
Pour la première fois, Mlle Lucienne eut une réticence. Les
explications de l'officier de paix, elle ne les dit pas.
Et après une pause d'un instant:
--Vous savez le reste, mon voisin, dit-elle, puisque vous m'avez vue
dans ce rôle inepte et ridicule de réclame vivante, d'annonce, de
mannequin de modes.
Et les résultats ont été ce que j'avais prévu... Trouvez donc
quelqu'un qui croie à mon honnêteté!... Vous avez entendu la Fortin,
ce soir? Vous-même, mon voisin, pour quelle femme m'avez-vous prise?
Et cependant vous auriez dû surprendre quelque chose de ma souffrance
et de mon humiliation, le jour où vous m'observiez si attentivement,
au bois de Boulogne...
Maxence tressauta.
--Quoi! s'écria-t-il, vous savez?...
--Ne viens-je pas de vous dire que je crains toujours d'être épiée
et suivie, et que je veille... Oui, je sais que vous avez essayé de
surprendre le secret de mes sorties en voiture...
Maxence voulait s'excuser.
--Restons-en là, prononça-t-elle... Vous voulez être mon ami,
m'avez-vous dit? Maintenant que vous savez ma vie tout entière, et
que vous me connaissez presque comme je me connais moi-même,
réfléchissez... Demain, vous me direz vos réflexions...
Et elle sortit.