M. Saint-Pavin se frottait les mains.

--Et plusieurs dames se sont présentées à la caisse, ricana-t-il, Gool

me l'a dit...

--Voici encore, continuait M. Costeclar, Mme Firmin, la femme du

banquier, et Mlle Marcolet, la fille du marchand de brevets, et

là-bas, dans cette voiture, avec ces deux grands valets de pied, Mme

et Mlle de Thaller...

Mais il s'interrompit, se haussa sur ses pieds, et tout à coup:

--Sacrebleu! la belle personne! s'écria-t-il.

Sans trop d'affectation, Maxence recula d'un pas. Il se sentait rougir

jusqu'aux oreilles et tremblait qu'on ne remarquât sa rougeur soudaine

et qu'on ne l'interrogeât.

C'est que c'était Mlle Lucienne qui provoquait ainsi le bruyant

enthousiasme de M. Costeclar. Une fois déjà elle venait de faire le

tour du lac, et elle continuait sa promenade circulaire.

--Positivement, approuva le directeur du _Pilote financier_, elle est

un peu mieux que toutes ces dames que nous venons de voir passer...

Pour un peu, M. Costeclar se serait arraché les cheveux.

--Et je ne la connais pas! poursuivait-il. Une femme adorable se

promène au bois, et je ne sais pas qui elle est! C'est ridicule et

prodigieux! Qui nous renseignera?...

A une petite distance, se tenaient groupés quelques hommes qui, eux

aussi, venaient de mettre pied à terre pour se dégourdir les jambes.

Ils étaient là aux premières loges, et le chapeau sur l'oreille, le

cigare aux dents et le lorgnon à l'oeil, impertinents, contents de

soi, tantôt ricanant et tantôt saluant jusqu'à terre, ils regardaient

ce défilé qui semblait ne pas devoir finir et cette exhibition

d'équipages et de toilettes.

--Ce sont des amis, dit M. Costeclar à Maxence et à Saint-Pavin,

approchons.

Ils approchèrent, et tout de suite, avec cette désinvolture qui le

distinguait:

--Qui est celle-là? interrogea M. Costeclar, cette brune, là-bas, dont

la voiture suit celle de la baronne de Thaller?

Un vieux jeune homme aux cheveux rares, à la barbe teinte et au

sourire impudent, lui répondit:

--Voilà justement ce que nous sommes en train de nous demander.

Personne de nous encore ne l'avait vue.

--Pardon, interrompit un autre, je viens de vous dire que je l'ai

aperçue avant-hier.

--Et vous savez qui elle est?

--Non.

--Alors, nous n'en sommes pas plus avancés, dit un petit jeune homme

à tournure prétentieuse. Ce doit être une étrangère, une Espagnole...

Qu'en pensez-vous, vicomte?

Le vicomte était un grand garçon d'une surprenante maigreur. Ses

habits, sur son corps, flottaient comme des hardes qu'on a mises

sécher le long d'une perche.

--Une Espagnole ne serait pas si blanche, répondit-il. Je n'ai vu ce

teint éblouissant qu'aux brunes des pays du Nord, aux Suédoises, par

exemple.

--Peut-être est-ce une Suédoise? Le vieux beau hocha la tête.

--Une étrangère, déclara-t-il sentencieusement, ne serait pas seule

dans sa voiture. Elle aurait, avec elle, un père ou un mari, une

parente, une amie, quelqu'un enfin...

--Baste! interrompit M. Costeclar, c'est simplement quelque femme de

la société...

--Avec cette toilette? fit M. Saint-Pavin.

--Pardon!... je la trouve délicieuse...

--Naturellement, puisqu'elle tire l'oeil à cent pas. Mais c'est pour

cela, précisément, que jamais une femme comme il faut ne l'étalerait

dans une voiture de louage...

Maxence tressaillit.

--Quoi! c'est une voiture de louage? s'écria-t-il.

D'un air de dédaigneuse surprise, les autres le regardèrent, le

toisant du bout des bottes jusqu'à l'extrémité du chapeau.

--Comment! vous n'avez pas reconnu un huit ressorts de chez Brion? lui

dit M. Costeclar. Où diable aviez-vous la tête!

Mais le maigre vicomte était l'oracle de cette intéressante société.

--Ne vous creusez pas la cervelle, mes très-chers, reprit-il, c'est

une femme qu'on lance, tout simplement. Et si elle est adroite, elle

a d'assez jolis yeux pour faire sa fortune et celle des honnêtes gens

qui spéculent sur sa beauté, et qui lui avancent sa voiture et ses

toilettes...

--J'en aurai, sacrebleu! le coeur net! interrompu M. Costeclar. J'ai

un domestique intelligent...

Déjà il s'élançait vers l'endroit où stationnait son coupé; le vieux

beau le retint.

--Ne vous dérangez pas, cher ami, fit-il d'un ton goguenard. J'ai

aussi un domestique qui n'est pas une bête, et voici un quart d'heure

qu'il a mes ordres.

Tous les autres éclatèrent de rire.

--Distancé, Costeclar! s'écria M. Saint-Pavin, qui, malgré le

débraillé de sa mise et le cynisme de ses façons, semblait on ne peut

mieux accepté.

Personne plus ne faisait attention à Maxence; il en profita pour

s'esquiver sans le moindre souci de ce que penserait M. Costeclar.

Il avait bien eu un moment la pensée de prendre la défense de Mlle

Lucienne; il avait été retenu par la peur du ridicule et aussi par

cette conviction que le vicomte n'avait que trop raison.

Est-ce que toutes les apparences n'étaient pas contre elle?

Comment expliquer autrement que par d'inavouables espérances, sa

présence au bois, à cette heure, avec cette toilette tapageuse, dans

cette voiture de louage?

Ainsi, son existence de privations n'était qu'un calcul; sa sagesse,

qu'une spéculation. Elle était comme toutes les autres, plus prudente

seulement, et plus patiente; et froidement, sans l'excuse de la

passion ni de l'entraînement, elle attendait, elle épiait l'occasion

de faillir fructueusement.

--Ah! la misérable! se disait Maxence, outré de colère, comme si elle

l'eût trahi, et suivant du regard sombre de l'envie tous ces jeunes

gens qui passaient à cheval, des jeunes gens riches, et parmi

lesquels, pensait-il, Mlle Lucienne ne demanderait pas mieux que de

choisir...

Mais il arrivait à l'allée où l'attendait son fiacre:

--Où allons-nous, bourgeois? lui demanda le cocher, tout en se hâtant

de retirer à son cheval sa musette d'avoine.

Maxence hésita. Qu'avait-il de mieux à faire que de rentrer? Il avait

voulu savoir, il savait, croyait-il. Et cependant:

--Nous allons, répondit-il, attendre la voiture de tantôt, et la

suivre au retour.

Il n'en apprit pas davantage.

C'est au boulevard du temple, à l'_Hôtel des Folies_, directement, que

se fit ramener Mlle Lucienne. Et de même que l'autre fois, elle se

hâta de reprendre son éternelle robe noire, et Maxence la vit aller

chercher son modeste dîner chez le petit traiteur de la rue Saintonge.

Mais il vit autre chose encore:

Presque sur les pas de la jeune fille, un domestique s'enfonça dans le

corridor de l'hôtel, et ne se retira qu'après être resté un gros quart

d'heure en grande conférence avec la Fortin.

--C'est fini, pensa le pauvre garçon, Lucienne ne sera pas longtemps

ma voisine.

Il se trompait. Un mois s'écoula sans amener aucun changement. Comme

par le passé, la jeune fille partait tôt, rentrait tard, et tous les

dimanches restait seule enfermée dans sa chambre. Une ou deux fois la

semaine, quand le temps était beau, la voiture de chez Brion venait la

prendre sur les trois heures et la ramenait à la nuit.

Si bien que ne sachant plus qu'imaginer, Maxence, désespérément se

raccrochait aux plus folles conjectures, lorsqu'un soir, c'était le 31

octobre, comme il rentrait se coucher, il entendit de grands éclats de

voix dans le bureau de l'hôtel.

Poussé par une instinctive curiosité, il s'avança sur la pointe du

pied, de façon à bien voir et à bien entendre.

Les époux Fortin et Mlle Lucienne étaient en grande discussion.

--C'est se moquer, clamait l'honorable gérante, et je prétends être

payée...

Mlle Lucienne était fort calme.

--Eh bien! répondait-elle, est-ce que je ne vous paie pas? Est-ce que

ne voici pas 40 francs, 30 francs d'avance pour ma chambre et 10 à

valoir sur l'arriéré?

--Je ne veux pas de vos dix francs.

--Que voulez-vous donc?

--Tout: les cent cinquante francs que vous me devez encore.

La jeune fille haussa les épaules.

--Vous oubliez nos conventions, prononça-t-elle.

--Nos conventions?...

--Oui. Lorsque le calme a été rétabli dans Paris, il a été entendu que

chaque mois je vous donnerais dix francs sur l'arriéré. Tant que je

vous les donne, vous n'avez rien à me réclamer.

Cramoisie de colère, la Fortin s'était dressée sur ses jambes.

--Autrefois, interrompit-elle, je croyais avoir affaire à une pauvre

ouvrière, à une honnête fille...

Mlle Lucienne ne daigna pas relever l'insulte.

--Je n'ai pas la somme que vous me demandez, fit-elle froidement.

--Eh bien! vociféra l'autre, tu iras les demander à ceux qui te

paient des voitures, coquine! A ceux qui te donnent des toilettes qui

affichent ma maison, coureuse!...

Toujours aussi impassible, la jeune fille au lieu de répondre,

allongea la main vers le tableau où était accrochée sa clef.

Mais le sieur Fortin lui arrêta le bras, et ricanant:

--Ah! mais non! fit-il! Pas d'argent, pas de clef! Quand on ne paie

pas son hôtel, on couche dehors, ma biche!

Maxence, le matin même, avait touché son mois, et il sentait, en

quelque sorte, tressaillir dans sa poche deux cents francs en beaux

billets de cinq francs.

Obéissant à une inspiration soudaine, il ouvrit brusquement la porte

du bureau:

--Voilà votre argent, misérables! cria-t-il.

Et, jetant cent cinquante francs sur la table, il se retira.

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille · 第 42 / 44 题