«Au moment où nous mettons sous presse, la petite Bourse est en proie
à la plus violente agitation. Avec la rapidité d'une traînée de
poudre, la nouvelle se répand, tout le long du boulevard, qu'un de nos
grands établissements de crédit vient d'être victime d'un vol d'une
importance exceptionnelle.
«Vers les cinq heures du soir, ayant besoin d'une pièce de
comptabilité, le directeur du _Comptoir de crédit mutuel_ se
transporta dans le bureau occupé par le caissier central, alors
absent. Un bordereau oublié sur une table fit jaillir dans son esprit
l'éclair du soupçon. Épouvanté, il envoya chercher un serrurier, fit
ouvrir les tiroirs et acquit l'irrécusable preuve que le _Crédit
mutuel_ était victime de détournements dont le total connu jusqu'à
présent s'élève à plus de douze millions.
«A l'instant même, une plainte était déposée, et vers sept heures, M.
Brosse, le commissaire du quartier, se présentait, muni d'un mandat
d'amener, au domicile du caissier infidèle.
«Ce caissier, nommé Favoral--nous n'hésitons pas à le nommer, puisque
son nom est dans toutes les bouches--venait de se mettre à table, avec
quelques-uns de ses amis. Prévenu, on ne sait comment, il gagna une
pièce reculée de son appartement, se laissa glisser par la fenêtre
dans la cour d'une maison voisine, et réussit à déjouer toutes les
recherches.
«Il y a des années, paraît-il, que ses détournements duraient,
habilement masqués par des faux.
«M. Favoral avait eu l'habileté de surprendre l'estime de tous les
gens qui le connaissaient. Habitant le Marais, il y menait une
existence plus que modeste. Mais il n'avait là que sa demeure
officielle, en quelque sorte. Dans un autre quartier, et sous un autre
nom, il se livrait à des dépenses effrénées, entourant d'un luxe inouï
une femme dont il était follement épris.
«Sur cette femme, on n'est pas d'accord.
«Les uns nomment une très séduisante comédienne, dont le théâtre n'est
pas à cent lieues du passage des Panoramas; les autres, une dame de
la haute société financière, dont les équipages, les diamants et les
toilettes ont un renom mérité.
«Il nous serait facile de donner, à cet égard, des détails qui
surprendraient bien des gens, car _nous n'ignorons rien_. Mais
dussions-nous paraître moins bien informés que certains confrères
du matin, nous garderons un silence qu'apprécieront nos lecteurs. A
d'autres le triste honneur d'ajouter par une indiscrétion prématurée à
la douleur d'une famille cruellement éprouvée, car M. Favoral laisse
au désespoir une femme et deux enfants, un fils de vingt-cinq ans,
employé d'un chemin de fer, et une fille de vingt ans, d'une beauté
remarquable, et qui a failli, il y a quelques mois, épouser M. C...
«Allons, messieurs les caissiers, à qui le tour?...»
Des larmes de rage obscurcissaient les yeux de Maxence, pendant qu'il
achevait les dernières lignes de ce terrible article.
C'en était fait! Innocent, il se voyait traîné sur la claie de la
plus infamante publicité. Sa douleur devenait un des aliments de
l'insatiable curiosité, un sujet de faits-divers, le texte des
commentaires des imbéciles et des méchants. Après avoir défrayé la
chronique quotidienne du scandale, le crime du caissier du _Crédit
mutuel_ allait passer, à l'état de légende, dans ces recueils
illustrés que les libraires au rabais exposent à leur vitrine.
--C'est le comble! répétait Maxence d'une voix sourde.
Et cependant, il était peut-être plus surpris encore qu'indigné.
Ce journal venait de lui en apprendre plus que n'en savaient les
intimes amis de son père, plus qu'il n'en savait lui-même.
D'où tenait-il ses renseignements?
Maxence avait trop le respect de la chose imprimée pour douter, et
c'est avec une véritable angoisse qu'il se demandait quels pouvaient
être ces autres détails que l'auteur de l'article déclarait connaître
et ne vouloir pas livrer encore à la publicité.
S'il eût suivi son inspiration, il eût couru tout d'une haleine au
bureau du journal, persuadé qu'on y saurait lui dire en quel quartier
de Paris M. Favoral menait son existence de plaisir et de luxe,
sous quel nom, et quelle était réellement cette femme dont il était
follement épris, et que les uns disaient une femme de la haute finance
et les autres une actrice...
Mais il arrivait à son hôtel, l'_Hôtel des Folies_.
Après un moment d'hésitation:
--Baste! se dit-il, j'ai toute la journée pour passer au journal!...
Et il s'engagea dans le corridor de l'hôtel, corridor si étroit, si
obscur et si long, qu'il donne l'idée d'un boyau de mine, et qu'il est
prudent, avant de s'y aventurer, de s'assurer que personne ne vient en
sens contraire.
C'est au voisinage du théâtre des Folies-Nouvelles;--devenu le
théâtre Déjazet, que l'_Hôtel des Folies_ doit son nom.
Installé dans l'arrière-corps de logis d'une grande vieille maison,
désignée, depuis des années, au pic des démolisseurs, il n'a pas de
façade sur le boulevard, et rien n'y trahit son existence, qu'une
lanterne au-dessus d'une porte étroite et basse, entre un café et le
magasin d'un confiseur.
C'est un de ces hôtels comme on en compte à Paris un bon nombre,
d'ailleurs quelque peu mystérieux et suspects, mal tenu, et dont les
bénéfices restent, pour les naïfs, un insoluble problème.
A qui sont loués les appartements du premier et du second étage? On ne
sait. Jamais les voisins les plus instinctivement curieux n'ont aperçu
le bout du nez d'un locataire. Et cependant, ils sont loués. Souvent,
dans l'après-midi, on voit un rideau s'écarter et une ombre passer. Le
soir, les fenêtres s'éclairent, et parfois on entend le son d'un vieux
piano fêlé.
A partir du second étage, le mystère cesse.
Toutes les chambres hautes, dont le prix est relativement modeste, ont
des locataires au mois, des locataires qu'on entend et qu'on voit. Des
employés comme Maxence, des commis et des demoiselles de magasin des
environs, que leurs patrons ne peuvent loger, quelques garçons de
café et parfois un pauvre diable d'acteur ou une figurante du théâtre
Déjazet, du Cirque ou du Château-d'Eau.
Un des agréments de l'_Hôtel des Folies_, et Mme Fortin, la gérante,
ne manque jamais de le vanter aux locataires qui se présentent, un
avantage inestimable, déclare-t-elle, est une sortie sur la rue
Béranger.
--Et chacun sait, conclut-elle, qu'on n'est jamais pris quand on a la
chance d'habiter une maison à deux issues.
Lorsque Maxence entra dans le bureau de l'hôtel, une petite pièce
obscure et malpropre, les gérants, M. et Mme Fortin, terminaient leur
déjeuner par une immense jatte de café au lait de couleur louche, que
partageait avec eux un énorme chat roux.
--Ah! voilà M. Favoral! s'écrièrent-ils.
A leur accent on ne pouvait se méprendre. Ils savaient la catastrophe.
Et le journal déplié sur la table disait comment ils l'avaient
apprise.
--On est venu vous demander hier soir, reprit la Fortin, une grosse
femme aux traits empâtés par la graisse et au nez toujours barbouillé
de tabac, dont la voix mielleuse faisait paraître plus terrible le
regard d'oiseau de proie.
--Qui?
--Un monsieur d'une cinquantaine d'années, un grand sec avec une
longue redingote qui lui tombait sur les talons.
Maxence tressaillit.
A ce portrait il s'imaginait reconnaître son père. Et, cependant,
était-il admissible qu'après ce qui était arrivé, se sachant traqué
par la police, il osât se montrer sur le boulevard du Temple, où tout
le monde le connaissait, à deux pas du café Turc, dont il était un des
plus anciens habitués?
--A quelle heure s'est-il présenté? demanda-t-il.
--Ma foi! ni moi non plus, répondit la gérante; j'étais à moitié
endormie, mais Fortin va nous dire ça, lui...
M. Fortin, qui devait bien avoir une vingtaine d'années de moins que
sa femme, était un de ces petits hommes blonds, à barbe rare, blêmes
comme la fièvre, au regard faux et au sourire inquiétant, comme les
Madame Fortin savent en trouver, on se demande où.
--Le confiseur venait de mettre ses volets, répondit-il, par
conséquent il pouvait être onze heures un quart.
--Et il n'a rien dit, ce monsieur? reprit Maxence.
--Rien, sinon, qu'il était bien contrarié de ne pas vous trouver.
Et dans le fait, oui, il avait l'air vraiment vexé. Nous lui avons
demandé son nom pour vous le dire, mais il nous a répondu que ce
n'était pas la peine, qu'il repasserait...
Au coup d'oeil que de l'angle des paupières lui lançait la Fortin,
Maxence comprit qu'elle avait, au sujet de ce visiteur attardé, le
même soupçon que lui.
Et, du reste, comme si elle eût tenu à le bien indiquer, de l'air le
plus innocent qu'elle put prendre:
--J'aurais peut-être bien fait, insista-t-elle, de lui donner votre
clef...
--Et à quel propos, s'il vous plaît?
--Dame! on ne sait pas, une idée!... Du reste, Mlle Lucienne pourra
vous en dire plus long, car elle était là quand le monsieur est venu,
et je crois même qu'ils ont causé un moment dans la cour...
Maxence voyait bien que les gérants ne cherchaient qu'un prétexte pour
l'interroger; aussi, prenant sa clef:
--Mademoiselle Lucienne est chez elle? fit-il.
--Pourrais pas vous dire. Je l'ai vue aller et venir toute la matinée,
et je ne sais pas si elle est rentrée ou restée dehors. Ce qui est
sûr, c'est qu'elle vous a attendu hier soir jusqu'à plus de minuit,
et, dame! elle n'était pas contente.
Déjà Maxence avait gagné l'escalier, et à mesure qu'il enjambait les
marches roides, une voix de femme fraîche et admirablement timbrée
arrivait plus distincte à son oreille.
Elle chantait une de ces chansons comme tous les mois les
cafés-concerts en lancent dans la circulation sur un air d'orgue de
barbarie:
Espérer, verbe charmant,
Que toute la vie
Conjuguent, l'âme ravie,
L'homme, la femme et l'enfant.
Du bonheur quand l'échéance
Fuit notre fiévreuse main,
C'est la voix de l'espérance
Qui nous dit tout bas: Demain!...
C'est joli de courir,
Mais mieux vaut encor tenir!
--Elle y est! murmura Maxence, respirant plus librement.
Il arrivait au quatrième étage; il s'arrêta devant la porte qui
faisait face à l'escalier, et d'un doigt léger frappa.
Aussitôt la voix qui venait d'entamer un second couplet s'interrompit
et dit:
--Qui est là?
--Moi, Maxence!
--A cette heure! répondit la voix avec un rire ironique, ce n'est pas
malheureux. Vous aviez oublié, sans doute, que nous devions aller
au théâtre hier soir, et partir ce matin à sept heures pour
Saint-Germain...
--Vous ne savez donc pas... commença Maxence, dès qu'il put placer un
mot.
--Je sais que vous n'êtes pas rentré cette nuit.
--C'est vrai, mais quand je vous aurai dit...
--Quoi? le mensonge que vous avez imaginé; je vous en dispense...
--Lucienne, je vous en prie, ouvrez-moi...
--Impossible, je suis en train de m'habiller!
--Lucienne...
--Rentrez chez vous; sitôt prête, je vous y rejoins...
Et pour couper court à ces explications à travers la porte, elle
reprit sa chanson:
Espoir, jadis, j'attendais
Ta manne divine,
Trop longtemps à ta cuisine
J'ai mangé, je te connais.
Pour l'avenir chimérique
J'ai donné mes jours meilleurs!...
Prends ta lanterne magique
Et va la montrer ailleurs!...
C'est joli de courir,
Mais mieux vaut encor tenir!...