Quand, au lendemain de ce dîner, qui devait faire époque dans sa vie,
Mme Favoral se réveilla, son mari était déjà debout et, un crayon à la
main, il alignait des additions.
L'enchantement s'était dissipé comme les fumées du vin de Champagne,
et les nuages des mauvais jours s'amassaient sur son front.
S'apercevant que sa femme l'observait:
--Cela coûte gras, dit-il d'un ton rogue, de mettre une affaire en
train, et il ne faudrait pas recommencer tous les soirs.
A l'entendre, on eût cru, positivement, que Mme Favoral seule, à
force d'obsessions, l'avait décidé à cette dépense qu'il paraissait
regretter si fort. Elle le lui fit remarquer doucement, lui rappelant
que, bien loin de le pousser, elle avait essayé de le retenir,
lui répétant qu'elle augurait mal de cette affaire dont il
s'enthousiasmait, et que s'il voulait la croire, il ne s'aventurerait
pas...
--Sais-tu ce dont il s'agit? interrompit-il brusquement.
--Tu ne me l'as pas dit...
--Eh bien! alors, laisse-moi en repos, avec tes pressentiments. Mes
amis te déplaisent et j'ai bien vu quelle mine tu faisais à la baronne
de Thaller. Mais je suis le maître, et ce que j'ai résolu sera. J'ai
signé, d'ailleurs. Une fois pour toutes, je te défends de revenir sur
ce sujet.
Sur quoi, s'étant habillé avec beaucoup de soin, il décampa en disant
qu'il était attendu pour déjeuner, par Saint-Pavin, le publiciste
financier, et par M. Jottras, de la maison Jottras et frère.
Une femme adroite ne se fût pas tenue pour battue et eût eu facilement
raison de ce despote dont l'intelligence n'était pas le fort. Mais
Mme Favoral était trop fière pour être adroite, et d'ailleurs, les
ressorts de sa volonté avaient été brisés par l'oppression successive
d'une marâtre odieuse et d'un maître brutal. Son renoncement à tout
était complet. Blessée, elle gardait le secret de la blessure,
baissait la tête et se taisait.
Elle ne hasarda donc pas une allusion, et il s'écoula près d'une
semaine sans qu'elle entendit prononcer le nom de ses hôtes.
C'est par un journal qu'avait oublié au salon M. Favoral, qu'elle
apprit que M. le baron de Thaller venait de fonder une société par
actions, le _Comptoir de crédit mutuel_, au capital de plusieurs
millions.
Au-dessous de l'annonce imprimée en énormes caractères, venait un long
article, où il était démontré que la société nouvelle était en même
temps une oeuvre patriotique, et une institution de crédit de premier
ordre, qu'elle répondait à des besoins urgents, qu'elle était appelée
à rendre à l'industrie des services inappréciables, que ses bénéfices
étaient assurés et que souscrire des actions, c'était simplement tirer
sur la fortune à courte échéance.
Un peu rassurée déjà par la lecture de cet article, Mme Favoral le
fut tout à fait lorsqu'elle lut la liste des membres du conseil de
surveillance. Presque tous étaient titrés et décorés de quantité
d'ordres, et les autres, les simples roturiers, étaient tous des
banquiers, des dignitaires ou même d'anciens ministres.
--Je me trompais, pensa-t-elle, subissant l'ascendant de la chose
imprimée.
Et nulle objection ne lui vint, quand à peu de jours de là, son mari
lui dit:
--J'ai la situation que je désirais. Je suis caissier principal de la
Société dont M. de Thaller est le directeur.
Ce fut, d'ailleurs, tout. De ce qu'était cette société, des avantages
qu'elle lui faisait, pas un mot.
A sa façon de s'exprimer seulement, Mme Favoral jugea qu'il devait
être bien traité, et il la confirma dans cette opinion en lui
accordant, de son propre mouvement, quelques francs de plus pour la
dépense journalière de la maison.
--Il faut, déclara-t-il, en cette occasion mémorable, savoir, quoi
qu'il en coûte, faire honneur à sa position sociale.
Pour la première fois de sa vie, il semblait préoccupé du qu'en
dira-t-on, et soucieux de l'opinion qu'on aurait de lui, dans un
quartier où l'opinion est d'autant plus influente que tout le monde
s'y connaît. Il recommanda à sa femme de veiller soigneusement à sa
mise et à celle des enfants, et reprit une servante. Il voulut se
créer des relations et inaugura ses dîners du samedi, où vinrent
assidûment M. et Mme Desclavettes d'abord, M. Chapelain l'avoué, le
papa Desormeaux et quelques autres.
Pour lui, il adopta peu à peu les habitudes dont il ne devait plus se
départir, et dont la régularité chronométrique lui valut le surnom
dont il était fier, de Bureau-Exactitude.
Quant au reste, jamais homme, à un pareil degré, ne se désintéressa de
sa femme et de ses enfants.
Sa maison n'était pour lui qu'une hôtellerie où il venait prendre son
repas du soir et dormir. Jamais il ne songea à demander à sa femme
l'emploi de ses journées, ni à quoi elle s'occupait en son absence.
Pourvu qu'elle ne lui réclamât pas d'argent, et qu'elle fût là quand
il rentrait, il était content.
Bien des femmes, à l'âge de Mme Favoral, auraient étrangement usé de
cette indifférence injurieuse, et de cette absolue liberté.
Si elle en profita, ce fut uniquement pour obéir à une de ces
inspirations qui ne peuvent naître qu'au coeur d'une mère.
L'augmentation du budget du ménage était relativement considérable,
mais si exactement calculée, qu'elle n'en était pas maîtresse d'un
centime de plus. C'est avec un véritable désespoir qu'elle songeait
que ses enfants auraient à endurer les humiliantes privations qui
avaient désolé son existence. Ils étaient trop jeunes encore pour
souffrir de la parcimonie paternelle, mais ils grandiraient, leurs
désirs s'éveilleraient et elle serait dans l'impossibilité de leur
accorder les plus innocentes satisfactions.
A force de tourner et de retourner dans son esprit cette idée
désolante, elle se souvint d'une amie de sa mère, qui avait rue
Saint-Denis un important établissement de lainage et de mercerie. Là
était peut-être la solution du problème. Elle se rendit chez cette
digne femme, et sans même avoir besoin de lui confesser toute la
vérité, elle en obtint divers petits travaux, mal rétribués, comme de
juste, mais qui, moyennant une sévère application, pouvaient rapporter
de huit à douze francs par semaine.
Dès lors, elle ne perdit plus une minute, se cachant de son travail
comme d'une mauvaise action.
Elle connaissait assez son mari pour être certaine qu'il
s'indignerait, et il lui semblait l'entendre s'écrier qu'il dépensait
cependant assez pour que sa femme n'en fût pas réduite au métier
d'ouvrière.
Mais aussi, quelle joie, le jour où elle cacha tout au fond d'un
tiroir la première pièce de vingt francs gagnée par elle, une belle
pièce d'or qui lui appartenait sans conteste, qu'on ne lui connaissait
pas, et qu'elle pouvait dépenser à sa guise sans avoir à en rendre
compte.
Et avec quel orgueil, de semaine en semaine, elle vit son petit trésor
grossir, malgré les emprunts qu'elle lui faisait, tantôt pour donner à
Maxence un jouet dont il avait envie, tantôt pour ajouter un ruban à
la toilette de Gilberte.
Ce fut le temps le plus heureux de sa vie, une halte le long de cette
voie douloureuse où elle se traînait depuis tant d'années. Les heures,
entre ses deux enfants, s'envolaient légères et rapides comme des
secondes. Si toutes les espérances de la jeune fille et de la femme
avaient été flétries avant d'éclore, les joies de la mère, du moins,
ne lui manqueraient pas.
C'est que si le présent suffisait à ses modestes ambitions, l'avenir
avait cessé de l'inquiéter.
Jamais il n'avait été question entre elle et son mari de leurs hôtes
d'une soirée, jamais il ne lui parlait du _Comptoir de crédit mutuel_,
mais il n'avait pas été sans laisser échapper de ci et de là quelques
exclamations qu'elle enregistrait précieusement, et qui trahissaient
des affaires prospères.
--Ce Thaller est un rude mâtin! s'écriait-il, et qui a une chance
infernale!
Et d'autres fois:
--Encore deux ou trois opérations comme celle que nous venons de
réussir, et nous pourrons fermer boutique!...
Que conclure de là, sinon qu'il marchait à grands pas vers cette
fortune, objet de toutes ses convoitises.
Déjà, dans le quartier, il avait cette réputation qui est le
commencement de la richesse, d'être très-riche. On l'admirait de tenir
sa maison avec une économie sévère, car on estime toujours un homme
qui a de l'argent de ne le point dépenser.
--Ce n'est pas lui, bien sûr, qui mangera ce qu'il a, répétaient les
voisins.
Les gens qu'il recevait le samedi le croyaient plus qu'à l'aise. Quand
M. Desclavettes et M. Chapelain s'étaient bien plaints, l'un de sa
boutique et l'autre de son étude, ils ne manquaient pas d'ajouter:
--Vous riez de nos plaintes, vous qui êtes lancé dans les grandes
affaires où l'on gagne ce qu'on veut.
Ils semblaient d'ailleurs tenir en haute estime ses capacités
financières. Ils le consultaient et suivaient ses conseils.