Qu'un intérêt considérable s'attachât à ce dîner, c'est ce dont Mme
Favoral ne douta pas, lorsqu'elle vit les jours se succéder sans que
la fabuleuse libéralité de son mari se démentît un instant.
Dix fois par après-midi, il rentrait pour apprendre à sa femme le nom
d'un mets qu'on avait prononcé devant lui, ou pour la consulter au
sujet de quelque victuaille exotique qu'il venait d'apercevoir à la
vitrine d'un marchand de comestibles. Sans cesse, il rapportait des
vins de crûs fantastiques, de ces vins que les négociants fabriquent à
l'usage des niais, et qu'ils vendent dans des bouteilles singulières,
préalablement enduites d'une poussière séculaire et de toile
d'araignée.
Il fit passer un long examen à la cuisinière que Mme Favoral avait
arrêtée, et exigea qu'elle lui énumérât les maisons où elle avait
cuisiné. Il voulut absolument que le garçon qui devait servir à table
lui montrât l'habit noir qu'il endosserait.
Le grand jour venu, il ne bougea pas du logis, allant et venant de la
cuisine à la salle à manger, inquiet, agité, incapable de rester en
place. Il ne respira qu'après avoir vu la table dressée et toute
chargée du service qu'il avait acheté, et d'une superbe argenterie
qu'il était allé louer lui-même.
Et quand sa jeune femme lui apparut, charmante sous sa fraîche
toilette et tenant ses deux enfants, Maxence et Gilberte, tout de neuf
habillés:
--C'est parfait, s'écria-t-il, au comble du ravissement. On ne saurait
faire mieux. Maintenant nos quatre convives peuvent arriver.
Ils arrivèrent à sept heures moins quelques minutes, dans deux
voitures, dont la magnificence étonna la rue Saint-Gilles.
Et les présentations terminées, Vincent Favoral eut enfin l'ineffable
satisfaction de voir s'asseoir à sa table le baron et la baronne de
Thaller, M. Saint-Pavin, qui s'intitulait publiciste financier et M.
Jules Jottras, de la maison Jottras et frère.
C'est avec une ardente curiosité, que Mme Favoral observait ces gens,
que son mari appelait ses amis, et qu'elle voyait, elle, pour la
première fois.
M. de Thaller, qui n'avait guère plus de trente ans alors, n'avait
déjà plus d'âge. Froid, gourmé, visant évidemment au genre anglais, il
s'exprimait en phrases brèves avec un très-sensible accent étranger.
Rien à surprendre sur sa physionomie. Il avait le front bombé, l'oeil
d'un bleu terne et le nez très-mince. Ses rares cheveux étaient étalés
sur son crâne avec une laborieuse symétrie, et sa barbe rousse,
touffue et bien soignée, paraissait le préoccuper beaucoup.
M. Saint-Pavin n'avait point ces façons empesées. Négligé dans sa
mise, il manquait de tenue. C'était un robuste gaillard, brun et
barbu, à la lèvre épaisse, à l'oeil saillant et brillant, étalant sur
la nappe de larges mains ornées aux phalanges de bouquets de poil,
parlant haut; riant fort, mangeant ferme, buvant mieux...
Près de lui, M. Jules Jottras, bien que ressemblant à une gravure de
modes, ne resplendissait guère. Mièvre, blond, blême, quasi
imberbe. M. Jottras ne se distinguait que par une sorte d'impudence
inconsciente, un cynisme douceâtre et un ricanement dont les hoquets
secouaient le binocle qu'il portait planté sur le nez. Mais c'est
surtout Mme de Thaller qui inquiétait Mme Favoral.
Vêtue avec une magnificence d'un goût au moins contestable,
très-décolletée, portant de gros diamants aux oreilles et des bagues
à tous les doigts, la jeune baronne était insolemment belle, d'une
beauté provoquante jusqu'à la brutalité. Avec des cheveux d'un noir
bleu, tordus sur la nuque en lourdes boucles, elle avait la peau d'une
blancheur nacrée, des lèvres plus rouges que le sang et de grands yeux
qui jetaient des flammes entre leurs longs cils, recourbés. C'était la
poésie de la chair, on ne pouvait se tenir d'admirer. Parlait-elle,
par exemple, ou faisait-elle un mouvement, l'admiration tombait. La
voix était vulgaire, le geste commun. Si M. Jottras risquait un mot à
double sens, elle se renversait sur sa chaise pour rire, tendant le
cou et avançant la gorge...
Tout à ses convives, M. Favoral ne remarquait rien.
Il ne songeait qu'à charger les assiettes et à remplir les verres,
se plaignant qu'on ne mangeât pas, qu'on ne bût rien, demandant avec
inquiétude si ce qu'on servait n'était pas bon, si son vin était
mauvais, tourmentant le garçon qui servait jusqu'à lui faire perdre la
tête.
Il est sûr que ni M. de Thaller ni M. Jottras n'avaient grand appétit.
Mais M. Saint-Pavin officiait pour tous, et rien qu'à lui tenir tête
et à lui faire raison, M. Favoral s'animait visiblement.
Il avait la joue fort enluminée, quand, ayant versé à la ronde du vin
de Champagne, il leva son verre couronné de mousse, en s'écriant:
--Je bois au succès de l'affaire!
--Au succès de l'affaire! répondirent les autres en trinquant...
Et quelques moments après, on passa au salon pour prendre le café.
Ce toast n'avait pas été sans inquiéter Mme Favoral. Mais il lui fut
impossible d'adresser une question, tant vivement elle fut entreprise
par Mme de Thaller, laquelle l'entraîna près d'elle sur le canapé,
sous prétexte que deux femmes ont toujours des secrets à échanger,
alors même qu'elles se voient pour la première fois.
La jeune baronne était de première force sur les articles mode et
toilette, et c'est avec une volubilité étourdissante qu'elle demandait
à Mme Favoral le nom de sa couturière et de sa modiste, et à quel
joaillier elle donnait ses diamants à remonter.
Cela ressemblait si bien à une plaisanterie, que la pauvre ménagère
de la rue Saint-Gilles ne pouvait s'empêcher de sourire, tout en
répondant qu'elle n'avait pas de couturière et que n'ayant pas de
diamants, un joaillier lui était complétement inutile.
L'autre déclarait n'en pouvoir revenir. Pas de diamants! c'est
un malheur qui dépasse tout! Et vite, elle en prenait texte,
charitablement, pour énumérer les parures de son écrin, les dentelles
de ses tiroirs et les robes de ses armoires. D'abord, il lui eût été
impossible, elle le jurait, de vivre avec un mari avare ou pauvre. Le
sien venait de lui faire présent d'un coupé capitonné de satin jaune
qui était un bijou. Et certes, elle l'employait, adorant le mouvement.
Elle passait ses journées à courir les magasins et à se promener au
bois. Tous les soirs elle avait, à son choix, le spectacle et le bal,
l'un et l'autre souvent. Les théâtres de genre étaient ceux qu'elle
préférait. Assurément l'Opéra et les Italiens sont bien plus
distingués, mais elle ne pouvait se tenir d'y bâiller...
Puis, elle voulait embrasser les enfants, et il fallait aller
lui chercher Maxence et Gilberte. Elle adorait les enfants,
protestait-elle, c'était son faible, sa passion. Elle avait,
elle-même, une petite-fille de dix-huit mois, nommé Césarine, dont
elle raffolait; et que certainement elle eût amenée, et elle n'eût pas
craint de gêner...
Tout ce verbiage bruissait comme un murmure confus aux oreilles de
Mme Favoral. «Oui, non,» répondait-elle, sans trop savoir à quoi elle
répondait.
Le coeur serré d'une appréhension vague, elle n'avait pas trop de
toute son attention pour observer son mari et ses hôtes.
Debout près de la cheminée, le cigare aux dents, ils causaient avec
une certaine animation, mais à voix trop basse pour qu'elle pût bien
saisir. C'est seulement lorsque M. Saint-Pavin prenait la parole,
qu'elle entendait qu'il s'agissait toujours de l'affaire, car il ne
parlait que d'articles à publier, d'actions à lancer, de dividendes à
distribuer et de bénéfices certains à recueillir.
Tous d'ailleurs paraissaient admirablement d'accord, et à un moment
elle vit son mari et M. de Thaller se frapper dans la main, comme on
fait quand on échange une parole.
Onze heures sonnèrent.
M. Favoral prétendait obliger ses hôtes à accepter encore une tasse
de thé ou un verre de punch, mais M. de Thaller déclara qu'il avait à
travailler, et que sa voiture étant arrivée, il allait partir.
Et il partit, en effet, emmenant la baronne, suivi de M. de
Saint-Pavin et de M. Jottras.
Et quand M. Favoral, les portes fermées, se retrouva avec sa femme:
--Eh bien! s'écria-t-il tout vibrant de vanité satisfaite, que dis-tu
de nos amis?
Certes, l'opinion de la pauvre femme était faite. Elle n'osa pas la
formuler.
--Ils m'ont surpris, répondit-elle.
Il bondit sur ce mot.
--Je voudrais bien savoir pourquoi?
Alors, timidement et avec des précautions infinies, elle se mit à
expliquer que la physionomie de M. de Thaller ne lui inspirait
aucune confiance, que M. Jottras lui avait semblé un personnage
très-impudent, que M. Saint-Pavin lui paraissait fort mal et que
la jeune baronne, enfin, lui avait donné d'elle la plus singulière
idée...