Avait-il eu d'avance des renseignements, ce commissaire de police,
ou n'était-il guidé que par le flair particulier des hommes de
sa profession, et l'habitude de tout soupçonner, même ce qui est
invraisemblable?
Toujours est-il qu'il s'exprimait d'un ton de certitude absolue.
Les agents qui l'avaient accompagné et qui l'aidaient dans ses
recherches, échangeaient des clignements d'yeux et ricanaient
stupidement. La situation leur semblait plaisante.
Les autres, M. Desclavettes et M. Chapelain, et le digne M. Desormeaux
lui-même, auraient vainement cherché des termes pour traduire
l'immensité de leur étonnement. Vincent Favoral, leur ancien ami,
payant des cachemires, des diamants et des mobiliers de salon! Cela
ne pouvait leur entrer dans l'esprit. A qui destinait-il ces présents
princiers? A une maîtresse, à quelqu'une de ces redoutables créatures,
qu'on se représente tapies dans les profondeurs de l'amour comme les
monstres au fond de leur caverne...
Mais comment imaginer le méthodique caissier du _Comptoir de crédit
mutuel_ emporté par une de ces passions insensées qui ne raisonnent
plus? Perdu par le jeu, bien! Mais par une femme!...
Comment se le figurer, lui, si platement bourgeois, ici, rue
Saint-Gilles, à la tête d'un autre ménage, et menant ailleurs, dans un
des quartiers brillants de Paris, une de ces existences échevelées qui
épouvantent les familles?...
Comprenait-on le même homme économe jusqu'à l'avarice et prodigue
jusqu'à la folie, tempêtant lorsque sa femme dépensait quelques
centimes et volant pour subvenir au luxe d'une fille, et
collectionnant enfin dans le même tiroir les factures du bijoutier et
les bulletins de la boucherie!...
--C'est le comble de l'absurde!... murmurait l'excellent M.
Desormeaux.
Maxence, lui, frémissait de colère.
Affaissée sur une chaise, près du bureau, Mlle Gilberte pleurait.
Il n'y avait que Mme Favoral, si craintive d'ordinaire, qui osât
défendre quand même, et de toute son énergie, l'homme dont elle
portait le nom. Qu'il eût détourné des millions, elle l'admettait.
Qu'il l'eût trompée et trahie si indignement, qu'il l'eût si
misérablement prise pour dupe pendant des années, cela lui semblait
insensé, monstrueux, impossible.
Et, pourpre de honte:
--Vos soupçons s'évanouiraient, Monsieur, disait-elle au commissaire,
si vous me permettiez de vous retracer notre existence.
Mis en goût par sa première trouvaille, il poursuivait plus
minutieusement ses perquisitions, dénouant les liens de toutes les
liasses.
--Inutile, madame, répondit-il, de ce ton bref qui impressionnait si
fort M. Desclavettes. Vous ne pouvez me dire que ce que vous savez, et
vous ne savez rien.
--Jamais homme, monsieur, n'eut une vie plus invariablement réglée que
M. Favoral.
--En apparence, vous avez raison. Régler son désordre, d'ailleurs,
est une des particularités de notre temps. On ouvre des crédits à ses
passions, et on tient en partie double le compte de ses infamies.
C'est méthodiquement qu'on opère. On détourne des millions pour
suspendre des diamants aux oreilles d'une demoiselle, mais on est un
homme soigneux, on conserve les factures acquittées...
--Eh! Monsieur, je vous ai déjà dit que je ne perdais pas mon mari de
vue...
--Naturellement.
--Chaque matin, à neuf heures précises, il sortait d'ici pour se
rendre chez M. de Thaller.
--Tout le quartier le sait, madame.
--A cinq heures et demie il rentrait.
--C'est encore bien connu.
--Le soir, après son dîner, il allait faire une partie, mais c'était
son unique distraction, et toujours à onze heures il était couché.
--Parfaitement exact.
--Eh bien! alors, monsieur, où donc M. Favoral eût-il pris le temps de
s'abandonner aux désordres dont vous l'accusez?
Imperceptiblement le commissaire de police haussait les épaules.
--Loin de moi, madame, prononça-t-il, la pensée de suspecter votre
bonne foi. Qu'importe d'ailleurs que votre mari ait dépensé à ceci
ou à cela, les sommes qu'on l'accuse d'avoir détournées! Mais que
prouvent vos objections? Simplement que M. Favoral était très-habile
et très maître de soi. Avait-il déjeuné, quand il vous quittait à
neuf heures? Non. Où donc, je vous prie, déjeunait-il? Au restaurant?
Auquel? Pourquoi ne rentrait-il qu'à cinq heures et demie, puisque son
travail ne le retenait à son bureau que jusqu'à trois heures? Est-ce
bien au café Turc qu'il allait tous les soirs? Enfin pourquoi ne me
parlez-vous pas des travaux extraordinaires qui lui survenaient, à
ce qu'il prétendait, une ou deux fois par mois? Tantôt c'était un
emprunt, tantôt une liquidation ou une répartition de dividendes, dont
il était chargé. Rentrait-il alors? Non. Il vous disait qu'il dînerait
dehors, et qu'il lui serait plus commode de se faire dresser un lit
dans son bureau, et vous étiez vingt-quatre ou quarante-huit heures
sans le voir. Assurément cette double existence devait lui peser
lourdement; mais il lui était défendu de rompre avec vous, sous peine
d'être, le lendemain, pris la main dans le sac. C'est l'honorabilité
de sa vie officielle, ici, qui lui permettait l'autre, celle que vous
ne connaissez pas et qui a dévoré des sommes énormes. Plus il était
ici âpre et dur, plus il pouvait ailleurs se montrer magnifique. Son
ménage de la rue Saint-Gilles lui était un brevet d'impunité. Le
voyant si économe on le croyait riche. On ne se défie pas des gens qui
semblent ne rien dépenser. Chacune des privations qu'il vous imposait
augmentait son renom de probité austère et l'élevait au-dessus du
soupçon...
De grosses larmes roulaient le long des joues de Mme Favoral.
--Pourquoi ne pas me dire toute la vérité? balbutia-elle.
--Parce que je l'ignore, madame, répondit le commissaire, parce que
ce ne sont là que des présomptions... J'ai vu bien des exemples de
semblables calculs...
Et regrettant peut-être de s'être tant avancé:
--Mais je puis me tromper, ajouta-t-il, je n'ai pas la prétention
d'être infaillible...
Il achevait alors l'inventaire sommaire de toutes les paperasses que
contenait le bureau. Il ne lui restait plus qu'à examiner le tiroir
qui servait de caisse. Il s'y trouvait en or, en petites coupures et
en menue monnaie, sept cent dix-huit francs.
Ayant compté cette somme, le commissaire la tendit à Mme Favoral en
disant:
--Ceci vous revient, madame...
Mais instinctivement elle retira la main.
--Jamais! fit-elle.
Le commissaire eut un geste bienveillant.
--Je comprends votre scrupule, madame, dit-il, et cependant
j'insisterai. Vous pouvez me croire, lorsque je vous dis que cette
petite somme vous appartient bien légitimement. Vous n'avez pas de
fortune personnelle...
L'effort que faisait la pauvre femme, pour ne pas éclater en sanglots,
n'était que trop visible.
--Je ne possède rien au monde, monsieur, répondit-elle d'une voix
entrecoupée... Mon mari seul s'occupait de nos affaires, il ne
m'en disait rien et je n'aurais pas osé le questionner... Seul, il
disposait de l'argent... Tous les dimanches, il me remettait ce qu'il
jugeait nécessaire pour les dépenses de la semaine et je lui en
rendais compte... Quand mes enfants ou moi avions besoin de quelque
chose, je le lui disais, et il me donnait ce qu'il croyait utile...
Nous sommes aujourd'hui samedi; de ce que j'ai reçu dimanche dernier,
il me reste cinq francs... c'est toute notre fortune...
Positivement le commissaire était ému.
--Vous voyez donc bien, madame, fit-il, que vous ne devez pas
hésiter... Il faut vivre...
Maxence s'avança.
--Ne suis-je pas là, monsieur? interrompit-il.
Le commissaire le regarda finement, et d'un ton grave:
--Je crois, en effet, monsieur, répondit-il, que vous ne laisserez
manquer de rien votre mère ni votre soeur... Mais ce n'est pas du jour
au lendemain qu'on se crée des ressources... Les vôtres, si on ne m'a
pas trompé, sont plus que bornées, en ce moment...
Et comme le jeune homme rougissait et ne répondait pas, il remit les
sept cents francs à Mlle Gilberte, en disant:
--Prenez, mademoiselle, votre mère vous le permet.
Sa besogne était achevée. Apposer les scellés sur le cabinet de M.
Favoral fut l'affaire d'un instant.
Faisant signe alors à ses agents de sortir, et prêt à se retirer
lui-même:
--Que les scellés ne vous inquiètent pas, madame, dit le commissaire
de police à Mme Favoral. Avant quarante-huit heures, on sera venu
enlever les papiers et vous rendre la libre disposition de la pièce.
Il sortit, et dès que la porte se fut refermée sur lui:
--Eh bien!... s'écria M. Desormeaux.
Mais personne ne lui répondit. Les hôtes de cette maison où venait
d'entrer le malheur avaient hâte de s'éloigner. Certes, la catastrophe
était terrible et imprévue, mais ne les atteignait-elle donc pas? N'y
perdaient-ils pas plus de trois cent mille francs?...
Donc, après quelques protestations banales et de ces promesses
qui n'engagent à rien, ils se retirèrent, et tout en descendant
l'escalier:
--Le commissaire a trop bien pris l'évasion de Vincent, disait M.
Desormeaux; il doit avoir quelque moyen de le rattraper...
V
Enfin, Mme Favoral se trouvait seule avec ses enfants, et il lui
était permis de s'abandonner sans réserve à l'excès du plus affreux
désespoir.
Elle se laissa tomber lourdement sur un fauteuil, et attirant à elle
Maxence et Gilberte:
--Oh! mes enfants, balbutiait-elle, en les couvrant de baisers et de
larmes, mes enfants, nous sommes bien malheureux!
Non moins désespérés qu'elle, ils s'efforçaient d'adoucir sa douleur,
de lui rendre le courage de porter cette écrasante épreuve, et
agenouillés à ses pieds, et lui embrassant les mains:
--Ne te restons-nous pas, mère? répétaient-ils.
Mais elle ne semblait pas les entendre:
--Ce n'est pas sur moi que je pleure, poursuivait-elle. Moi!...
qu'avais-je à attendre ou à espérer de la vie? Tandis que toi,
Maxence, toi, ma pauvre Gilberte!... Si du moins j'étais sans
reproches!... Mais non. C'est à ma faiblesse et à ma lâcheté qu'est
due cette catastrophe. J'ai eu horreur de la lutte. J'ai payé de votre
avenir la paix de mon intérieur. J'ai oublié que d'être mère, cela
imposé des devoirs sacrés...
Mme Favoral était alors une femme de quarante-trois ans, aux traits
fins et doux, à la physionomie adorable de bonté, et dont toute
la personne exhalait comme un parfum exquis de noblesse et de
distinction.
Heureuse, elle eût été belle encore, de cette beauté automnale dont la
maturité a les splendeurs des fruits savoureux de l'arrière-saison.
Mais elle avait tant souffert!... A la morne pâleur de son teint,
au pli rigide de ses lèvres, aux tressaillements nerveux qui la
secouaient, on devinait toute une existence d'amères déceptions, de
luttes dévorantes et d'humiliations fièrement dissimulées.
Tout semblait pourtant lui sourire, au début de la vie.
Elle était fille unique, et ses parents, de riches marchands de
soieries, l'avaient élevée comme une fille d'archiduchesse destinée à
quelque prince souverain.
Mais à quinze ans, elle avait perdu sa mère, et son père n'avait pas
tardé à se dégoûter de son foyer désert et à chercher au dehors une
diversion à ses regrets.
Son père était un esprit faible, un de ces hommes d'avance désignés
pour les rôles de dupes éternelles. Ayant de l'argent, il eut beaucoup
d'amis. Ayant tâté des plaisirs faciles, il y prit goût. Il s'amusa,
il soupa, il joua. Ses affaires devenaient le moindre de ses soucis.
Et, dix-huit mois après la mort de sa femme, il avait déjà dévoré une
partie de sa fortune, quand il tomba entre les mains d'une intrigante,
que, sans respect pour sa fille, il installa audacieusement dans sa
maison.
En province, où tout le monde se connaît, de telles infamies sont
presque impossibles. Elles ne sont pas très-rares à Paris, où on est
comme perdu dans la foule, et où manque le frein de l'opinion du
voisin.
Deux années durant, la pauvre jeune fille, condamnée à subir cette
marâtre illégitime, endura un supplice sans nom.
Elle venait d'atteindre ses dix-huit ans, quand un soir son père la
prit à part.
--Je suis résolu à me remarier, lui dit-il, mais je veux, avant, te
pourvoir d'un mari. T'en ayant cherché un, je l'ai trouvé. Dame! il
n'est peut-être pas très-brillant; mais c'est, à ce qu'il paraît, un
brave garçon, travailleur, économe et qui fera son chemin. J'avais
rêvé mieux pour toi, mais les temps sont rudes, le commerce va mal;
bref, n'ayant à te donner que vingt mille francs de dot, je n'ai pas
le droit d'être très-difficile... Demain, je t'amènerai mon candidat.
Et le lendemain, en effet, cet excellent père présentait à sa fille M.
Vincent Favoral.
Il ne lui plut pas, mais elle n'eût pas osé dire qu'il lui déplaisait.
C'était, à vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, un de ces hommes
tellement effacés, qu'on ne découvre en eux aucun relief où accrocher
une sympathie ou une aversion.
Vêtu convenablement, il semblait timide et gauche: doux, réservé,
médiocrement intelligent et fort défiant de soi. Il avouait
n'avoir reçu qu'une éducation des plus imparfaites et se déclarait
très-ignorant de la vie. Comme fortune, il ne possédait guère que sa
profession. Il était alors chef de la comptabilité d'une importante
fabrique du faubourg Saint-Antoine, aux appointements de quatre mille
francs par an.
La jeune fille n'hésita pas.
Tout lui paraissait préférable à l'incessant contact d'une femme
qu'elle abhorrait et qu'elle méprisait.
Elle donna son consentement. Et vingt jours après la première
entrevue, elle était Mme Favoral...
Hélas! six semaines ne s'étaient pas écoulées, que déjà elle savait sa
destinée et qu'elle n'avait fait que changer d'enfer.
Non que son mari fût mauvais pour elle,--il n'osait pas encore; mais
il s'était assez découvert pour qu'elle pût le juger. C'était un de
ces redoutables égoïstes qui stérilisent tout autour d'eux, comme
ces noyers à l'ombre desquels rien ne saurait venir. Sa froideur
dissimulait un entêtement stupide, sa douceur une volonté de fer.
S'il s'était marié, c'est qu'il avait pensé qu'une femme est un rouage
nécessaire, c'est qu'il souhaitait un intérieur pour y commander,
c'est que surtout il avait été séduit par une dot de vingt mille
francs.
Car cet homme avait une passion: l'argent. Sous son masque immobile
s'agitaient d'âpres convoitises. Il voulait être riche.
Or, comme il ne se faisait aucune illusion sur sa valeur, comme il se
savait incapable de ces conceptions ou de ces travaux qui enrichissent
vite, comme il n'était aucunement entreprenant, il ne concevait qu'un
moyen d'arriver à la fortune: économiser, se priver, liarder, entasser
sou sur sou.
Sa profession de comptable lui fournissait quantité d'exemples de la
puissance financière du sou quotidiennement placé de façon à produire
son maximum de rendement.
Si son oeil bleu s'animait, c'était lorsqu'il calculait ce que serait
à l'heure actuelle le capital produit par un simple sou qu'on eût
placé à cinq pour cent, l'année de la naissance du Christ.
Pour lui, c'était sublime. Il ne concevait rien au delà. Un sou!...
Il eût voulu, disait-il, vivre dix-huit cents ans, pour suivre les
évolutions de ce sou, pour le voir se doubler et se centupler,
produire, s'enfler, grossir, et devenir, après des siècles, millions
et centaines de millions...
En dépit de tout, il avait, dans les premiers mois de son mariage,
accordé à sa jeune femme une petite servante. Il lui donnait de
temps à autre une pièce de cinq francs et la menait à la campagne le
dimanche.
C'était la lune de miel, et ainsi qu'il le déclara lui-même, cette vie
de prodigalités ne pouvait pas durer.
Sous un futile prétexte, la petite bonne fut renvoyée. Il serra les
cordons de sa bourse. Les sorties furent supprimées.
A l'économie succéda l'âpre lésine qui compte les grains de sel du
pot-au-feu, qui pèse le savon du blanchissage, qui mesure la chandelle
de la veillée.
Insensiblement le comptable prit le pli de traiter sa jeune femme
comme une servante dont on suspecte la probité et comme un enfant dont
on craint l'étourderie. Chaque matin, il lui remettait l'argent de la
journée, et chaque soir il s'étonnait qu'elle n'en eût pas mieux
tiré parti. Il l'accusait de se laisser bêtement voler, ou même de
s'entendre avec les fournisseurs. Il lui reprochait d'être follement
dépensière, ce qui ne le surprenait pas, ajoutait-il, de la fille d'un
homme qui avait dissipé une grosse fortune.
C'est que, pour comble, Vincent Favoral était au plus mal avec son
beau-père. Des vingt mille francs de la dot, douze mille seulement lui
avaient été versés, et c'est inutilement qu'il réclamait le reste.
Les affaires du marchand de soieries étaient devenues détestables,
il allait être forcé de déposer son bilan; les huit mille francs
semblaient sérieusement compromis.
A sa femme seule il s'en prenait de cette déception. Il ne cessait
de lui dire qu'elle s'était entendue avec son père pour le duper, le
dépouiller, le ruiner.
Quelle existence!... Certes, si la malheureuse eût su où se réfugier,
elle eût fui cet intérieur où chacun de ses jours n'était qu'un long
supplice. Mais où aller? A qui demander un asile?...
Elle eut de terribles tentations, à cette époque où elle n'avait pas
vingt ans, et où on l'appelait la belle Mme Favoral.
Peut-être eût-elle succombé, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle était
enceinte. Un an, jour pour jour, après son mariage, elle accoucha d'un
fils qui reçut le nom de Maxence.
L'arrivée de ce fils n'avait que médiocrement réjoui le comptable.
C'était, avant tout, un sujet de dépenses. Il lui avait fallu donner
une trentaine de francs à une sage-femme et débourser près du double
pour la layette. Puis un enfant désorganise toutes les habitudes, et
il tenait aux siennes, affirmait-il, plus qu'à la vie. Il voyait
son ménage troublé, l'heure de ses repas dérangée, son importance
diminuée, son autorité même méconnue.
Mais qu'importait à sa jeune femme la mauvaise humeur qu'il ne prenait
pas la peine de dissimuler? Mère, elle défiait son tyran.
Maintenant, du moins, elle avait dans ce monde un être sur lequel
reporter toutes ses tendresses brutalement refoulées. Il était une âme
où elle régnait. Quelle avanie n'eût pas effacée un sourire de son
fils?
Avec l'admirable instinct des égoïstes, M. Favoral comprit si bien
ce qui se passait dans l'esprit de sa femme, qu'il n'osa pas trop
se plaindre de ce que coûtait le petit garçon. Il prit son parti en
brave. Et même, lorsque, quatre ans plus tard, une fille, Gilberte,
lui naquit, au lieu de gémir:
--Bast! dit-il, le bon Dieu bénit les grandes familles.