Selon le moment et l'endroit où ils sont prononcés, il est de ces
mots qui acquièrent une effrayante signification. Dans cette salle en
désordre, au milieu de ces gens effarés, ce mot de police retentit
comme un coup de tonnerre.
--N'ouvrez pas, commanda Maxence à la domestique, n'ouvrez pas,
quoiqu'on sonne ou qu'on frappe. Laissez enfoncer la porte plutôt!...
L'excès même de l'épouvante rendait à Mme Favoral une portion de son
énergie. Se jetant au-devant de son mari, comme pour le protéger,
comme pour le défendre:
--On vient t'arrêter, Vincent, s'écria-t-elle. On vient; n'entends-tu
pas?...
Il demeurait à la même place, les talons cloués au sol.
--Cela devait être, fit-il.
Et de l'accent du misérable qui voit tout espoir anéanti, qui renonce
à la lutte et qui s'abandonne:
--Soit, dit-il, qu'on m'arrête, et que tout finisse une bonne
fois. C'est assez d'angoisses comme cela, assez d'alternatives
insoutenables. Je suis las de toujours feindre, de toujours ruser,
tromper et mentir. Qu'on m'arrête! Il n'est pas de malheur qui ne soit
moindre, en réalité, que l'horreur de l'incertitude. Maintenant, je
n'ai plus rien à redouter. Pour la première fois depuis des années, je
dormirai cette nuit!...
Il ne remarquait pas la sinistre impression de ses hôtes.
--Vous pensez que je suis un voleur, ajouta-il, eh bien! soyez
satisfaits. Justice va être faite!...
Mais il leur prêtait là des sentiments qui n'étaient plus les leurs.
Ils oubliaient leur colère si terrible et l'amer ressentiment de leur
argent perdu.
L'imminence du péril, tout à coup, réveillait en leur âme les
souvenirs du passé et cette forte affection qui naît d'une longue
habitude et d'un constant échange de services rendus. Quoi qu'eût fait
M. Favoral, ils ne voyaient plus en lui que l'ami, l'hôte dont cent
fois ils avaient rompu le pain ensemble, l'homme dont la probité,
jusqu'à cette soirée fatale, était restée bien au-dessus du soupçon.
Pâles, bouleversés, ils l'entouraient.
--Devenez-vous fou! lui disait M. Desormeaux. Voulez-vous donc
attendre qu'on vous arrête, qu'on vous jette en prison, qu'on vous
traîne sur les bancs de la police correctionnelle ou de la cour
d'assises!...
Il secouait la tête, et d'un ton d'obstination idiote:
--Ne vous ai-je pas dit, répétait-il, que tout est contre moi! Qu'on
vienne, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra.
--Et votre femme, malheureux, insistait M. Chapelain, l'ancien avoué,
et vos enfants!...
--Seront-ils moins déshonorés si je suis condamné par contumace?
Éperdue de douleur, Mme Favoral se tordait les mains.
--Vincent, murmurait-elle, au nom du ciel, épargne-nous cette torture
affreuse de te savoir en prison...
Opiniâtrement il gardait le silence. Sa fille, Mlle Gilberte se laissa
glisser à ses genoux, et les mains jointes:
--Je t'en conjure, père! supplia-t-elle.
Il tressaillit de tout son corps. Une indicible expression de
souffrance et d'angoisse contracta ses traits, et d'une voix à peine
intelligible:
--Ah! c'est prolonger cruellement mon agonie, balbutia-t-il. Que
voulez-vous de moi?
--Il faut fuir! déclara M. Desclavettes.
--Par où? Comment? Croyez-vous donc que toutes les précautions ne sont
pas déjà prises, que toutes les issues ne sont pas gardées!
D'un geste brusque, Maxence lui coupa la parole.
--La chambre de ma soeur, mon père, dit-il, donne sur la cour de la
maison voisine...
--Oui, mais nous sommes au second étage...
--N'importe! J'ai un moyen.
Et s'adressant à sa soeur:
--Viens, Gilberte, poursuivit le jeune homme, viens, tu vas m'éclairer
et me donner des draps... Ils sortirent précipitamment. Mme Favoral
entrevit une lueur d'espoir.
--Nous sommes sauvés, s'écria-t-elle.
--Sauvés, répéta machinalement le caissier.
--Oui, car je devine le projet de Maxence... Mais il faut nous
entendre... Où vas-tu te réfugier?
--Eh! le sais-je!...
--Il y a un train à onze heures cinq, fit M. Desormeaux, ne l'oublions
pas...
--Mais il faut de l'argent pour prendre ce train, interrompit l'ancien
avoué; j'en ai sur moi, heureusement...
Et oubliant ses cent soixante mille francs perdus, il tirait son
portefeuille. Mme Favoral l'arrêta.
--Nous avons plus qu'il ne faut, dit-elle.
Et elle prenait sur la table et elle tendait à son mari les billets
qu'avait jetés, avant de sortir, le directeur du _Comptoir de crédit
mutuel_.
Il les repoussa avec un mouvement de rage.
--Plutôt crever de faim! s'écria-t-il. C'est lui, c'est ce
misérable...
Mais il s'interrompit, et plus doucement:
--Cache ces billets, dit-il à sa femme, et que demain Maxence aille
les reporter à M. de Thaller...
On sonna violemment.
--La police! gémit Mme Desclavettes qui semblait près de s'évanouir.
--Je vais parlementer, dit vivement M. Desormeaux. Fuyez, Vincent, ne
perdez pas une minute...
Et il courut à la porte d'entrée, pendant que Mme Favoral entraînait
son mari vers la chambre de Mlle Gilberte.
Rapidement et solidement, Maxence avait lié bout à bout quatre draps,
qui donnaient une longueur plus que suffisante. Il ouvrit alors la
fenêtre, et, en examinant la cour de la maison voisine:
--Personne, dit-il. Tout le monde dîne. Nous réussirons.
M. Favoral chancelait comme un homme ivre. Une affreuse émotion
décomposait ses traits. Arrêtant un long regard sur sa femme et sur
ses enfants:
--Mon Dieu! murmura-t-il, qu'allez-vous devenir!...
--Ne craignez rien, mon père, prononça Maxence. Je suis là. Ni ma mère
ni ma soeur ne manqueront de rien...
--Mon fils!... reprit le caissier, mes enfants!...
Et d'une voix étouffée:
--Je ne suis digne ni de votre amour ni de votre dévouement...
Malheureux que je suis!... Je vous ai fait une existence désolée, une
jeunesse sans plaisirs. Je vous ai imposé toutes les épreuves de la
pauvreté, tandis que moi!... Et maintenant, je vous laisse la ruine et
un nom déshonoré...
--Hâtez-vous, mon père, interrompit Mlle Gilberte.
Il semblait ne pouvoir se décider.
--C'est cependant horrible, poursuivait-il, que de vous abandonner
ainsi. Quelle séparation! Ah! la mort serait plus douce. Quel souvenir
garderez-vous de moi? Certes, je suis bien coupable, mais non comme
vous le pensez. J'ai été trahi. Je vais payer pour tous. Si du moins
vous saviez la vérité! Mais la saurez-vous jamais! Nous ne nous
reverrons plus...
Désespérément, sa femme s'attachait à lui.
--Ne parle pas ainsi, disait-elle. Où que tu trouves un asile, j'irai
te rejoindre. La mort seule doit nous séparer. Eh! que m'importe ce
que tu as fait et ce que dira le monde? Je suis ta femme. Nos enfants
viendront avec moi. Nous passerons en Amérique, s'il le faut; nous
changerons de nom, nous travaillerons...
On entendait à la porte extérieure des coups de plus en plus rudes, et
la voix de M. Desormeaux essayant de gagner encore quelques instants.
--Il n'y a pas à hésiter, dit Maxence.
Et triomphant des dernières résistances de son père, il lui attacha
autour des reins l'extrémité des draps.
--Je vais vous laisser glisser, père, lui disait-il, et, dès que
vous aurez touché le sol, vous déferez le noeud... Prenez garde aux
fenêtres du premier... Défiez-vous du concierge, et, une fois dans la
rue, surtout, ne marchez pas trop vite... Gagnez le boulevard, où vous
serez plus vite perdu dans la foule.
Les coups à la porte redoublaient. On allait l'enfoncer évidemment, si
M. Desormeaux ne se décidait pas à ouvrir.
La lumière fut éteinte. Aidé de sa fille, M. Favoral se hissa sur
l'appui de la fenêtre, pendant que Maxence retenait les draps à deux
mains.
--Je t'en conjure, Vincent, insista encore Mme Favoral, écris-nous.
Mon Dieu! je ne vivrai pas, tant que je ne te saurai pas en sûreté...
Maxence, doucement, lâchait les draps; en deux secondes, M. Favoral
eut atteint le pavé de la cour.
--J'y suis!... fit-il.
Le jeune homme se hâta de remonter les draps qu'il jeta sous le lit.
Mais Mlle Gilberte était restée à la fenêtre assez pour reconnaître la
voix de son père demandant le cordon et pour entendre se refermer la
lourde porte de la maison voisine.
--Sauvé! dit-elle.
Il était temps. M. Desormeaux venait d'être contraint de céder, le
commissaire de police entrait...