La Déesse Raison

Vous avez beau dire. Vous êtes une sorte de pieuse femme, dont la

dévotion est à rebours.

Si vous étiez païenne vraie, vous compteriez douze grands dieux, ou du

moins une foule de petits dieux d’humeur variable.

Il y en aurait un que vous chéririez par dessus tout: celui qui nous a

conduits, vous et moi, jusqu’au même lit sombre. Vous rappelez-vous que

nous avons tout à coup cessé de nous bien voir? Il avait mis son bandeau

sur nos yeux.

Il s’est enfui, lorsqu’il a vu que vous étiez plus près de pleurer,

ingrate, que de rire.

Vous dites que c’était votre conscience. O ma pauvre amie!

* * * * *

Nous nous connaissions à peine, oui. Le premier enchantement passé, vous

vous apercevez que vous ne me connaissez pas du tout. Il était bien

temps! Si vous aviez été bonne catholique...

Je sais (ne grincez pas des dents) que, si vous aviez été bonne

catholique, vous pouviez pécher de même. Sans doute, auriez-vous été

plus curieuse de mon âme,--bonne précaution--plus curieuse de mon

caractère, et vous seriez tourmentée, peut-être désespérée: vous

n’auriez pas un tel dépit.

* * * * *

Nous ne disputerions pas comme nous faisons, au travers de nos

baisers... Quel sera le dernier? Nous ne croiserions pas méchamment nos

paroles, nos regards, nos silences.

* * * * *

Votre belle bouche, je me demande si vous ne la frottez pas quelquefois

de ce piment qu’on nomme en espagnol diablotin. C’est du feu.

* * * * *

A chaque nouvel amant, George Sand croyait avoir reçu un ordre d’En

Haut. Vous n’avez pas fait tant d’expériences qu’elle, mais plus avancée

dans la contre-église, vous n’avez pas la ressource de vous croire en

communication avec l’Etre Suprême.

Vous ne croyez pas au dieu des bonnes gens. Votre dieu est une espèce

d’Américain qui ne s’est dérangé qu’une seule fois, au commencement des

choses. Depuis, pour rien au monde! Si vous saviez comme il m’agace, cet

hérétique, vous vous tairiez sur cela, comme j’ai la politesse de faire,

moi qui ne vous en dis presque rien.

Vous me laisseriez adorer en paix votre personne.

* * * * *

Décidément, si j’avais vécu du temps de George Sand, je me serais épris

d’elle à force de la détester.

* * * * *

Vous me laisseriez vous adorer. Connaissez-vous l’étymologie de ce

verbe?

Tais-toi, ferme ta bouche, que je l’embrasse une fois, dix fois: voilà

l’étymologie demandée, celle que je préfère (_os, oris_, la bouche, et

non pas _orare_, parler).

Quant à _embrasser_, c’est prendre dans ses bras. Comme l’un ne va guère

sans l’autre, le sens dérivé a prévalu.

* * * * *

Vous m’avez dit un jour que vous désiriez voter, que c’était votre

droit.

Vous ne m’avez pas encore pardonné mon rire. Vous avez excommunié comme

il faut ce clérical et cet athée. Mais il avait vos bras sur lui: la

chaleur de votre forme passait par eux, comme si votre sang s’était

répandu dans ses propres veines. Il n’a pas ri longtemps.

* * * * *

Par surcroît, vos parents anarchistes vous ont nommée Liberté! Bigre! Il

n’y a pas de nom de sainte qui ne soit plus aimable.

* * * * *

Vous êtes capable de vous imaginer que je vous méprise. Enfermée que

vous êtes dans vos idées comme dans une bouderie, vous devinez mal la

tendresse, la sympathie, la charité humaine.

Eve bien renfrognée...

Chacun de nous est si seul au monde! Il n’y a bonheur que de refermer

ses bras sur une autre ombre. L’on imagine un instant que le cercle est

franchi. Ce sont les âmes qui se veulent marier, et il est dur de penser

que les corps y réussissent à peine.

* * * * *

Lorsque je m’éloigne de vous, avant de me rapprocher encore, et que vous

percevez les deux temps de cette action d’admirateur, vous rougissez,

avec un petit sourire d’orgueil. C’est un mélange que j’aime.

Ce qui émeut en votre visage, avec le regard, c’est la lèvre pourpre et

gonflée, le menton un peu gras, moins parfait, plus humain.

Sentirez-vous combien me séduit ce corps glorieux, la belle hanche, cet

arc de la taille; et ce port, qui donne envie de vous invoquer?

Je vous ai montré l’image des trois Grâces de Regnault.

Celle de gauche, la tête un peu lourde, serait encore plus triste

qu’elle ne plairait pas moins. Sous le bel œil rêveur, le menton est

malheureux, l’épaule un peu serve ou vieillie. Le torse, un beau

vase.--Son visage, doucement incliné sur l’épaule, au-dessus du bras qui

l’enlace, celle de droite a un air de candeur: et, dans le profil de son

jeune corps, une légère courbe à rendre fou.--Mais la plus belle,

n’est-ce pas cette blonde, entre elles, qui les tient chastement

embrassées, et dont nul ne verra jamais le visage?

Elles ne ressemblent pas l’une à l’autre, ni vous à elles. Vous êtes

pourtant du même style.

* * * * *

Ah! Romaine. Ah! Guerrière. Minerve aux sourcils rejoints.

Je mettrai devant votre portrait une branche de myrte dans un vieux vase

d’église, blanc et or, 1830.

* * * * *

Vous souvenez-vous? Vous ne vous donniez pas alors la peine de

m’étudier. Vous me regardiez, ô raisonneuse! Amour vous possédait. Vous

baissiez de temps en temps les yeux.

Au loin, les gamins arabes s’évertuaient: _Le Cri d’Altjé_! _Les

Noubielles_![1]

[1] _Le Cri d’Alger_, _les Nouvelles_, journaux algériens du soir.

Votre maison était à la frontière des deux empires. Elle regardait le

boulevard, la poste et l’école (laïque); de l’autre côté, l’allée sous

les palmes, les escaliers, les terrasses, le ciel: cet autre monde que

vous n’aimez guère, où j’allais trop souvent écouter les chants de

Yamina ou voir danser les Andalouses. Je vous apportais des dattes, des

massepains espagnols, des loucoumes. Et je crois, à présent, que vous

aurez préféré des petits beurres--L. U.--J’ai cherché aussi, mais

vainement, ces laitages italiens, frais dans leurs claies ou sur le

linge, et qui ont la forme d’une tresse ou d’un fruit,--ces fromages, si

l’on ose dire, dont les bergers de Virgile nourrissaient déjà leurs

amours.

La lumière vous gêna soudain comme un tiers.

Vous avez déroulé le rideau de toile. Dans l’ombre, miroita toute l’eau

répandue sur les dalles blanches et noires. Le jour mettait à la haute

fenêtre aveuglée un cadre d’or. La brise troublait votre robe.

Vous avez laissé tomber la hachette de votre éventail.

* * * * *

Vous avez la coquetterie de ne porter que du linge blanc, serré,

éblouissant. Ainsi paraissez-vous deux fois comme un marbre: carrare et

pentélique.

Chère, vous avez eu peur que je me méprisse, et j’étais seulement touché

de votre enivrement.

* * * * *

Puis, vous avez voulu me prouver que vous étiez, sans religion, une

honnête femme. Vous prononciez des mots abstraits à n’en plus finir, à

dormir sans vous, dont votre éloquence emphatique ciselait les

majuscules. Vous aviez entrepris, notamment, de me démontrer que les

infirmières laïques diplômées ont plus de vertu que les petites sœurs.

Et moi, je me rappelais la longue prière matinale des femmes de ma race.

L’une d’elles, tant elle fut malheureuse, ne pouvait plus prier sans

voir paraître sur son cher visage en oraison des larmes qui la

consolaient. Et elle prononçait, mais avec douceur, le même mot magique

que vous répétez désespérément: «Justice!» Elle mettait avec sagesse

dans un autre lieu que la terre la source d’un si grand bien.

Votre bouche, remuée par les petits mouvements de la parole, restait

bien belle... Je ne disais mot. Quel nuage a passé sur mes traits ou

dans mes yeux, qui soudain déconcerta la douce pédante?

J’ai pris votre tête, votre fière tête, votre pauvre tête fanatique, et

l’ai reposée sur mon épaule. Tel est le sort. Ni les caresses ni le

silence ne suffisaient plus. Vous aviez besoin d’un mot de ma bouche,

que je n’ai pas su dire. Vous faisiez sentir à un libertin le rôle du

spirituel.

* * * * *

Je vous opposais, dans mon esprit, des historiettes qui vous auraient

scandalisée et qui me plaisent, qui m’ont ému.

Je me retrouvais dans une petite ville du sud italien, un soir d’été,

entre quatre murs blanchis à la chaux, dans la compagnie d’une femme

étonnée par l’étranger. Je l’avais trouvée assise sur le pas de sa

porte. Ces logettes n’ont pas d’autre ouverture. Un seuil à franchir, la

porte massive à refermer, un être humain à votre discrétion.

C’est la même chose là-haut, où les filles attendent et regardent, les

unes comme des princesses des “Mille et une nuits”, la plupart en vraies

sauvages, et toutes sur leurs talons, leurs mains devant elles.

En pays chrétien, la plus pauvre dispose d’une chaise.

Elle avait une jupe de cotonnade à fleurs, un corsage à grosses manches,

et l’un de ces vastes jupons de toile empesée que l’on mettait après la

lessive sur une cage d’osier.

Je lui parlais dans sa langue, lorsqu’elle parut en corset à globes,

pareille à une image de _Vertus sœurs_ dans l’_Illustration_, du temps

que j’étais garçonnet.

Nous nous plaisions, ainsi qu’il arrive dans ces rencontres, sans que

l’on sache pourquoi, si vite. Je ne me rappelle plus le nom qu’elle

m’avoua et qui était peut-être le sien. Elle avait vingt ans. J’ai vu

dans le même pays de belles figues séchant au soleil qui tournaient en

caramel. Elles lui ressemblent,--et à vous.

Elle gardait sur son épaule un dernier lambeau qui m’importunait. Car,

en ce monde physique, certains veulent retrouver le tremblement d’une

passion primitive, ils veulent rencontrer à la fin ils ne savent quel

mystère, avancer jusqu’au point où la sensation est épurée en quelque

sorte par son excès et par vertige. Mais, plus belle que vous ne pensez,

en me pressant doucement:

--_E peccato_, disait-elle. C’est un péché. _La Madonna non vuole._

Vos fictions, à vous, n’ont pas cette grâce ni cette douceur, où

l’enfant reparaît dans la femme: dans notre ambitieux dénuement, le

passé des cœurs dont nous sommes nés.

* * * * *

Et si vous étiez païenne vraie, vous ne vous mettriez en peine que de

moi seul. Vous laisseriez vos lubies, dont vous ne me convaincrez

jamais. Vous m’agacez, je m’en indigne, vous m’étouffez, je vous nomme

Paule Bert.

Contre la marine une lame

Vient mourir

Je ne ferai plus rimer âme

Et soupir.

Je vous dirai: «Mon doux aimé

Contemplez

La maison de béton armé

S’il vous plaît.

Ou suivez à perte de vue

Le baiser

Que reçoit la perche éperdue

Du trolley.

Comptez les flots, vous ferez bien...»

--mon cœur,

Ne serait-il en moi plus rien

Que laideur?

Vous avez ouvert votre fenêtre sur la Méditerranée, et vous regardez

l’oscillation indéfinie des vagues. Vous les entendriez clapoter sur la

pierre,--si nous étions plus près--du même mouvement qui berce les

navires. A cette heure du soir qui tombe, danse une lueur au sommet,

tandis que l’ombre flotte dans le creux de chaque lame. Je songe, tu

songes, nous songeons... Il règne, sur la vaste nappe des eaux, une

majestueuse indifférence, dont on a le cœur un peu plus serré.

Fumée... Tu songes que tu verras un jour se répandre dans votre ciel la

fumée d’un triste paquebot. Et moi, sur l’autre rive, je t’appellerai en

vain, en entendant sonner la moitié des heures de la nuit.

Le nouvel amour · 第 9 / 11 题