LOUIS MULLEM
Contes d'Amérique
PARIS
M DCCC XC
_A
ALPHONSE DAUDET
En toute affection pour l'homme,
En toute admiration pour l'écrivain.
L.M._
_L'imagination ne pouvant que retrouver ou prévoir, les historiettes
suivantes devraient être, selon le désir de l'auteur, considérées comme
des chimères susceptibles de devenir réelles ou de l'avoir été._
UNE NOUVELLE ÉCOLE
--Étrange idée! Nous convoquer ainsi, ce soir même!... au risque de nous
faire expulser comme des bambins par le père Wallholm!
--Il est vrai, Gibb, le vieux gentleman est peu endurant pour les
visites en dehors du dimanche.
--Et ce sera comme j'ai dit, Fogg: il s'agit tout bonnement de nous
servir quelque nouvelle avalanche de prose de M. Wallholm fils.
--Oui, Andrew produit beaucoup!...
--C'est une rage! Passe encore de fabriquer, comme nous, quelques
poésies, entre les heures de bureau. Mais entasser poème sur prose,
roman sur comédie! Il deviendra fou!
--Bah! subissons encore cette petite corvée et nous aurons, en revanche,
le plaisir d'entrevoir Mlles Kate et Lizzie... L'une d'elles, je crois,
ne déplaît pas à celui de nous qui ne lui préfère pas sa soeur?
Cette insinuation subtile ramena chacun à ses préoccupations
personnelles, et les deux interlocuteurs continuèrent en silence de
gravir la montée.
L'automne agrémentait la soirée d'un petit froid vif, et de fines nuées
dansaient dans l'azur, sur la note gaie du clair de lune.
Tout rappelle l'Allemagne, du reste, dans cette région du Kansas où
l'émigration rhénane prédomine et impose ses moeurs. La nature elle-même
paraît se prêter à ce pastiche; elle se joue notamment à l'entour de la
petite ville de Humboldt, comme à une seconde édition du grand-duché de
Bade, et le faubourg grimpant où nous avons amené le lecteur imite avec
ses maisons en bois sculpté et ses sombres touffes de sapins les plus
pittoresques échappées de la Forêt Noire.
Gibb et Fogg, qui avaient parlé tout à l'heure, trahissaient aussi le
type tudesque blond, à large face rougeaude. Ils s'étaient exprimés
avec une gravité bien digne de citoyens de dix-huit ans, destinés au
commerce, ouverts pourtant à la littérature et livrés de coeur aux
mystiques rêveries d'un premier amour. Ils étaient sanglés dans des
redingotes noires très courtes, ils avaient des casquettes à visières
vernies, ils quittaient à l'instant le tiède cabaret du _Grand Frédéric_
où l'on paie en thalers et ils s'avançaient battant le chemin de leurs
bottes sonores.
--Merci d'être venus à l'heure, dit tout à coup quelqu'un dans la
nuit...
Andrew Wallholm, aux aguets près de la maison paternelle, avait fait
quelques pas au-devant de ses camarades.
--Silence, et suivez-moi comme des ombres, ajouta-t-il gaîment, mais à
voix basse.
Gibb et Fogg entrèrent après Andrew, en assourdissant autant que
possible les craquements de leurs cothurnes, et franchirent le
vestibule, non sans risquer, devant la porte vitrée de la chambre basse,
le coup d'oeil convenu sur miss Kate et miss Lizzie, qui brodaient et
rêvassaient à la clarté de la lampe. Dans le fond de la pièce, près de
la cheminée flamboyante, se tenaient la grosse dame Wallholm, tricotant,
et la sèche personne de M. Wallholm, perdu sous son bonnet fourré,
absorbé dans la fumée de sa pipe et fixant d'un air de mépris ses
lunettes sur le vide. M. Wallholm avait une réputation de misanthropie
hargneuse, portée par les mauvaises langues sur le compte d'anciennes
prétendues frasques de Mme Wallholm...
Gibb et Fogg tremblèrent d'avoir osé regarder.
Inaperçus par bonheur, ils montèrent à tâtons l'escalier et entrèrent
avec Andrew dans sa chambre d'étude à l'arrière de la maison.
Une lampe encapuchonnée d'un abat-jour illuminait une table surchargée
de papiers en désordre. Andrew, décidément, s'accordait la fantaisie de
donner une soirée littéraire.
Dans la pénombre on distinguait, installé déjà, M. Johann Schelm,
l'associé de M. Wallholm; le nostalgique, l'ironique et assez papelard
M. Johann, natif de Darmstadt, en Germanie, dont les mélancolies d'antan
passaient, encore selon les médisants, pour avoir exercé sur les
tendances intimes de Mme Wallholm une attraction décisive...
Gibb et Fogg, malgré leur jeunesse, étaient à peu près instruits de ces
cancans locaux...
Après un échange général de poignées de mains, Andrew invita les
nouveaux venus à s'asseoir et prit place lui-même devant le tas de
manuscrits.
Il tournait le dos à la fenêtre, argentée de reflets lunaires, et
faisait face à ses invités dans la lueur verte de l'abat-jour qui
s'étalait sur une partie de son visage et se coupait sataniquement à son
profil yankee, taillé dur comme un éclat de granit.
Andrew n'était plus d'allure joyeuse, comme à l'arrivée de ses amis;
il affectait, au contraire, une attitude abattue et sombre; la scène
devenait morne et glacée, comme une conférence au début.
On attendait, muets et intrigués, depuis quelques minutes, lorsque
Andrew daigna prendre la parole sur le ton d'un homme aux prises avec
les idées les plus noires.
--Je me propose, messieurs, vous l'avez deviné, de soumettre, cette fois
encore, quelques pages à votre appréciation. Pardonnez à mon trouble, à
ma fièvre pendant cette lecture. Les ressorts les plus douloureux de mon
être sont mis en jeu dans ce que vous allez entendre, mon avenir d'homme
et d'artiste dépendra du jugement que vous en porterez.
Après ce préambule, passablement obscur, Andrew s'empara d'un feuillet,
mais à peine le consultait-il, ayant adopté le parti d'arrêter ses yeux
gris sur l'auditoire avec une bizarre ténacité.
--«Il y a quelques heures, la forêt était triste, commença-t-il, la
brume pleurait sur la verdure noire des pins. Tout près d'ici, pourtant,
deux jeunes gens cheminaient au hasard, le fusil sur l'épaule, comme
pour une promenade. Ils étaient frères, presque du même âge, mais on ne
l'eût pas soupçonné, tant ils différaient de traits et de conformation.
«Ils marchaient taciturnes, l'un obsédé de pensées difficiles à
exprimer, l'autre assombri par le pressentiment d'un entretien orageux.
«Ils approchaient du grand étang, dont l'eau dormante, miroitant à la
pâleur du ciel, déroulait ses plaques d'argent mat entre les roseaux.
«Tout à coup, l'aîné s'arrêta, droit campé, l'arme au pied, l'oeil en
flamme.
«--Frère, que penses-tu des tiens, interrogea-t-il brusquement.
«L'autre hésita, mesurant, stupéfait, la portée d'une pareille question.
«--Je vous aime tous, dit-il, mon père, ma mère, mes soeurs et
toi-même...
«L'aîné, sans fléchir, le verbe rude et amer, répondit:
«--Tu nous aimes! Tu as tort! Cet amour, on ne saurait te le rendre.
«--Voilà de dures paroles, frère; que veux-tu dire? demanda le plus
jeune, déjà des larmes dans la voix.
«L'aîné se taisait, cherchant à frapper juste.
«--Ai-je commis quelque faute, t'aurais-je blessé par mégarde? insista
l'enfant.
«--Non! dit l'aîné, dont l'accent passait de la raillerie à la colère
grandissante. Non! mais regarde-moi bien en face, tu vas me comprendre.
Ne suis-je pas, en réalité, comme mon père, type maigre et rugueux, un
descendant direct de la vieille souche américaine? Oui, n'est-ce pas?
Je porte au front la pâleur jaune du dollar, j'ai le masque rigide de
l'éternel chercheur d'or; toi, tu contemples avec de grands yeux bleus
la vie comme dans un rêve, tu es blanc et rose et blond comme une vierge
de ballade...»
MM. Fogg et Gibb devinrent, à ces mots, très perplexes et se
désignèrent, à la dérobée, deux photographies encastrées sur la
cheminée, dans le joint du miroir. Il semblait clair et d'après ces
portraits qu'Andrew dépeignait sa propre image et celle de son frère
Harris Wallholm, qu'on était d'ailleurs surpris de ne pas voir présent
à cette fête intime. Le récit pénétrait donc dans une situation bien
délicate... M. Johann Schelm, cependant, demeurait calme et apparemment
très distrait dans son fauteuil, tandis qu'Andrew poursuivait sa
narration avec une croissante furie de ton et de geste.
«--A quelles misères t'arrêtes-tu? dit le plus jeune tout interdit.
Qu'importe la figure? Notre âme est pareille.
«L'aîné haussa les épaules en un mouvement de rage mal maîtrisée.
«--Notre âme est pareille! Chimère qu'un Américain ne saurait concevoir.
«--Ne sommes-nous donc pas de la même nation et du même sang!
«--Tu vas le savoir. Réponds! Que penses-tu de cet étranger toujours
présent dans notre maison?
«--L'associé de notre père? Oui, je sais qu'au fond du coeur, tu le
hais.
«--Oh! de toute ma haine, depuis l'extrême enfance, depuis une scène
funeste... qui est l'histoire de ta vie. Le père, à cette époque, était
un travailleur obstiné, sans cesse anxieux et rude, dont chacun avait
peur. L'autre, l'émigré, parlait habituellement à ma mère dans un
langage de douceur et de cajolerie sournoise qui soulevait mes
répulsions d'instinct. Il y eut drame un jour: Ma mère voilait son front
de ses mains, l'étranger montrait une attitude louche, je tremblais et
pleurais au bruit des menaces de mon père. Que s'était-il passé? Je ne
pouvais comprendre alors, mais tu naquis peu après, tu grandissais, je
t'observais avec une persistance d'abord inconsciente, puis volontaire,
et enfin la vérité se reconstruisit entière dans mon cerveau: La
trahison revivait en toi; elle éclatait dans ta ressemblance exacte,
absolue, ridicule, avec cet homme d'autre race. Ton existence était une
honte, un crime et une dérision! Me comprends-tu maintenant?
«Le plus jeune eut un cri déchirant, il étendit les bras comme s'il eût
voulu se retenir sur le bord d'un abîme.
«Puis il se fit un silence tout frémissant entre ces deux frères qui
n'osaient plus lever les yeux l'un vers l'autre...»
Andrew, conformément à son récit, fit une pause durant laquelle MM. Gibb
et Fogg se sentirent plus cruellement embarrassés que jamais. On eût
dit que sur la face somnolente de M. Johann Schelm se dessinait quelque
chose d'incompréhensible, comme un mélange de confusion, d'incrédulité
et de défi. Andrew, de son côté, se possédait en une sorte de sang-froid
de comédien tout en exhibant une émotion désordonnée. Mystifiait-on
MM. Fogg et Gibb? Et pourtant il s'agissait certainement de la famille
Wallholm et de l'associé, M. Schelm, dans ce qui venait de se débiter.
L'histoire des deux frères était une suite trop évidente des racontages
circonvoisins. Andrew, sous prétexte de littérature, trahissait-il les
secrets du foyer paternel? Mais comment pouvait-il broder sur de telles
avanies? Comment savait-il ces mystères; qui donc avait osé les lui
dévoiler? MM. Gibb et Fogg s'y perdaient.
Andrew avait, derechef, consulté le feuillet qu'agitait un tremblement
de ses doigts.
«On entendait, poursuivit-il, le bruissement des roseaux sur l'étang et
les lentes traînées du vent dans le feuillage mouillé.
«Il fallait en finir, cependant, et l'aîné reprit bientôt sa résolution
première.
«--Faiblesse d'âme, soins de fortune ou aveuglement, que sais-je? mon
père avait oublié. Mais sans relâche, moi, je me suis débattu contre ce
secret qu'il m'était interdit de révéler, j'ai dû supporter cette tache
à mon honneur héréditaire, dévorer l'humiliation, refouler des désirs
affolés de vengeance. Le courage de me taire plus longtemps m'a manqué.
A ton tour donc de subir cette destinée, de mesurer ce que pèse à
la conscience le recel d'un nom volé par l'adultère, l'hypocrisie
d'affections que repousse la voix du sang!...
«--Que faire? interrompait le plus jeune, enfant par les pleurs, homme
sous l'insults...
«L'aîné s'approcha du malheureux à qui sa présence répugnait déjà et
parla vite d'une voix sourde:
«--L'étang qui dort à nos pieds est profond, la forêt qui nous entoure
s'ouvre sur le monde. Choisis. La nuit venue, tu verras à travers
les branches une lumière approcher de ma fenêtre. Accomplis alors ta
volonté, quelle qu'elle soit.
«Ayant dit, l'aîné remit le fusil sur l'épaule et partit sans regarder
en arrière.
«Et maintenant l'heure grave est venue!...»
Sur ce dernier paragraphe, Andrew avait saisi la lampe d'une main et
s'était levé tragique, en manière de poète emporté par son rêve, mimant
l'action, vivant les personnages:
«L'aîné ne recule pas,--lisait-il;--inflexible, il veut que justice soit
faite, il va vers la fenêtre, la lumière fatale rayonne sur la forêt.
Écoutez...»
Éclairé de profil, Andrew était d'une pâleur de mort; sa voix s'élevait
en éclats désespérés. Le coeur s'étranglait sous les redingotes de MM.
Gibb et Fogg; M. Johann Schelm, entraînement du récit ou terreur de la
réalité, s'était enfin mis debout et un semblant de menace roulait dans
son oeil ahuri.
«Écoutez!» redit Andrew.
Il y eut un instant d'attente, puis une lueur sillonna la cime des
arbres et une détonation retentit dans le bois.
Andrew lança un coup d'oeil final au manuscrit et s'agenouilla.
«Un coup de feu! acheva-t-il; le plus jeune n'est plus! L'aîné tombe les
mains jointes:
«J'ai cru bien faire, sanglote-t-il, que Dieu me pardonne!...»
L'émotion et l'angoisse de l'auditoire devinrent indescriptibles. Que
dire, que conclure? On regardait avec effarement Andrew prosterné; on
entendit une horloge tintant dix heures, en même temps qu'une voix
fougueusement acariâtre retentissait au bas de l'escalier:
--Ce vacarme finira-t-il? criait le peu accommodant M. Wallholm père.
En dépit des navrantes impressions du moment, on ne songea plus qu'à
fuir la méchante humeur du vieil ours.
--Partez, partez vite! commandait Andrew, redressé comme par un ressort.
Les jeunes Gibb et Fogg dégringolèrent l'étage et purent à peine
entrevoir une dernière fois les misses Kate et Lizzie, qui repliaient
leurs broderies.
Arrivés sur la route, ils remarquèrent que M. Johann Schelm les suivait
à quelques pas. Il n'y avait donc plus de doute! Andrew s'était montré
véridique, une sanglante folie avait été commise!
Ils marchèrent quelque temps suffoqués, transis, n'osant desserrer les
dents, l'imagination hantée déjà de l'apparition du suicidé flottant
sur l'eau; ils songeaient à se rendre au bord de l'étang, quand de
l'obscurité se détacha une forme humaine venant en sens inverse et
marquant le pas d'une chanson.
--Harris! s'écrièrent Gibb et Fogg, ravis.
--Ah! chers amis, vous voilà! dit Harris Wallholm qui les avait aussi
reconnus à la voix.
--Eh bien! mes bons! ai-je bien joué mon rôle? la poudre a-t-elle parlé
à propos? Et que dites-vous du nouveau procédé littéraire de ce fou
d'Andrew?
--Le nouveau procédé?...
--Oui! le «naturalisme» dont on parle tant aujourd'hui ne lui suffit
plus, il cherche, paraît-il, quelque chose au delà.
--Et quoi donc?...
--Je n'en sais rien; on essaiera la définition un autre jour.
--Oui, oui, un autre jour, dit M. Johann Schelm, qui s'était approché et
avait appuyé son bras sur l'épaule d'Harris Wallholm.--Rentrons, mon
enfant, la soirée est froide, tu pourrais t'enrhumer.
L'UNION LIBRE
I
Une fébrile impatience, une impatience véritablement épileptique et
enragée, secouait la foule entassée depuis le lever du jour dans la
Cent-Vingtième Rue du Quatorzième Quartier de San-Francisco.
L'agitation allait croissant; la rumeur des milliers de voix de cette
multitude avait l'accent d'un océan qui se fâche.
C'est qu'on attendait un événement extraordinaire et de nature, certes,
à faire délirer toutes les imaginations.
Depuis plus d'un mois, la chose était quotidiennement annoncée, en
caractères d'affiche, à la première page des journaux; on en lisait
le prospectus, farci de détails et d'illustrations, sur de vastes
pancartes, promenées à dos d'homme par la ville; on relisait cette
réclame le soir, aux rideaux d'entr'acte des théâtres ou sur d'immenses
transparents illuminés par les entrepreneurs de publicité. Du salon au
pavé, de l'alcôve à la belle étoile, on ne parlait plus que de cette
affaire dont le dénoûment allait enfin se produire.
Mais il n'était encore que dix heures du matin, et c'était à midi
seulement qu'Ellen Kemp, l'héroïne de ce fait mémorable, devait faire
son apparition.
Or:--«Ellen Kemp «Ellen Kemp «Ellen Kemp»
--ainsi lisait-on sur un gigantesque calicot qui couvrait toute la
façade du Septième Hôtel de la Cent-Vingtième Rue--«Ellen Kemp avait été
prise du désir de se marier; mais, instruite des derniers travaux des
statisticiens, elle n'ignorait pas qu'on rencontre à San-Francisco
trente hommes environ pour une seule femme, et, par suite, elle
craignait le trop grand embarras du choix. D'autre part, elle redoutait,
vu son absence de fortune, d'être contrainte d'accepter une proposition
ou d'agréer des hommages indignes de son éducation, de sa jeunesse et de
sa beauté.
«Le hasard pouvait seul trancher de pareilles difficultés. Ellen Kemp
consentait à s'y confier, mais elle en corrigeait les chances trop
aveugles par une ingénieuse combinaison qui lui assurerait, en même
temps, un époux et une dot. Cette combinaison était bien simple: la
jolie, la belle, la charmante miss Ellen Kemp avait résolu de mettre sa
séduisante personne en loterie.
«Le prix du billet, lisait-on ensuite, est de un dollar; le nombre des
billets est de vingt mille. Le tirage de la tombola aura lieu le 18
juillet à midi précis. A ce jour et à ce moment, miss Ellen se montrera
sur la «platform» devant la porte du Septième Hôtel, et s'y laissera
voir à loisir pendant l'opération, confiée aux jeunes et innocentes
mains de cinq pensionnaires du Troisième Orphelinat. Le gagnant, quel
qu'il soit, possédera légitimement la jeune personne, s'il le veut et
s'il le peut; s'il refuse le mariage, miss Ellen Kemp gardera la dot et
sa liberté.»
--Éducation! beauté! jeunesse! et vingt mille dollars! Tels étaient les
cris admiratifs que poussait sans fin l'épaisse masse d'hommes encaissés
comme des harengs dans la Cent-Vingtième Rue dont ils emplissaient
littéralement la chaussée, les trottoirs, les cafés, les «bars» de toute
espèce. Car le public féminin, justifiant la statistique invoquée plus
haut, était en infime minorité.
Cet attroupement de peuple et de populace exhalait une pénétrante odeur
d'eau-de-vie et de tabac. Par-dessus les têtes, sur toute l'étendue
de la couche vivante, voltigeait un léger nuage bleuâtre de fumée de
cigares, à travers laquelle s'élevait, en spirales plus denses et plus
grises, la vapeur de quelques pipes et brûle-gueules.
Mais le ciel était pur et bleu. Le soleil de juillet léchait de flamme
chaque détail et l'on voyait, parmi quelques taches d'ombre, un
perpétuel miroitement de lumières crues et criardes.
Il y avait quantité de rigides figures de Yankees, aux grands fronts
cordés de veines, aux longs traits secs, à la peau bise, à la bouche
railleuse, cynique ou cruelle, faute de poil aux lèvres. On devinait
nombre d'Irlandais à leur physionomie blafarde et alcoolisée, à leur
inculte fouillis de cheveux couleur de houblon. Par-ci par-là pivotaient
les crânes suants et frais rasés des Chinois silencieusement attentifs.
Ces têtes de tout genre et de tout âge tournoyaient sur une mouvante
cohue de torses vêtus de drap noir ou gris, de toile blanche, jaune ou
rousse, de cravates voyantes, de cols de chemise dilatés.
Il y avait du luxe, il y avait des guenilles, des mains gantées et des
bras nus de travailleurs; c'était de l'égalité cosmopolite fusionnant en
un large flot qui remplissait la Cent-Vingtième Rue et formait un remous
de curieux dans les rues voisines.
L'entreprise, on le voit, avait été bien conduite.
Grisés depuis si longtemps par les apologies de la presse, allumés
d'espérances érotiques ou conjugales, tous les gentlemen présents, sauf
de rares exceptions, avaient risqué un dollar ou plusieurs sur cette
chance, entremetteuse d'une Vénus.
Ils envisageaient, d'ailleurs, en bons Américains, ce cas étrange, sans
marivaudage ni mysticisme; ils exhibaient leurs «tickets» et comparaient
les chiffres. On opérait des échanges et des reventes, on ouvrait des
paris, on concluait d'immoraux compromis visant la dot plus que la
femme ou divisant l'une et l'autre. Du milieu de la rue jusque dans
l'intérieur des tavernes, on négociait comme à la Bourse, avec force
hurlements; on se disputait, on se poussait, on se bousculait; quelques
luttes à coups de poing violemment assénés commençaient de distance en
distance à illustrer la fête.
Onze heures et demie sonnèrent à l'horloge de la Septième Chapelle.
Alors tout ce qui pouvait encore essayer de poser la moitié de l'orteil
sur l'asphalte des trottoirs sortit des buvettes et cabarets. Des
grappes vivantes grimpèrent aux réverbères et se collèrent en espaliers
aux murailles. On regardait des balcons, des fenêtres, des lucarnes; on
fit irruption sur les toits environnants, on étouffait, on se tordait,
on grillait au soleil et on frémissait à l'unisson.
A midi moins un quart, une aigre et détonnante fanfare, masquée par le
grand rideau de calicot, fit éclater une demi-douzaine de fois l'air
national de _Yankee Doodle_.
Des hurras frénétiques saluèrent ce charivari.
Mais l'enthousiasme ne devait plus avoir de répit, car, décidément,
l'exhibition commençait.
Les cinq bambins du Troisième Orphelinat vinrent, selon le programme, se
ranger au pied de l'estrade, dans un petit espace qu'une corde isolait
de la foule. Ils étaient suivis, ces comparses, d'un gentleman qui
fonctionnait, selon toute apparence, en qualité de metteur en scène de
la comédie et qui plaça sur le bord du théâtre cinq corbeilles d'osier
dans chacune desquelles il introduisit dix cartons, après avoir montré
distinctement et longuement à l'assistance que ces cartons étaient
chiffrés en conscience depuis zéro jusqu'à neuf.
Le gentleman avait une figure impassible et des gestes d'une
bouffonnerie rythmée qui trahissaient un clown de cirque momentanément
en habit noir.
Il agita les corbeilles, puis les disposa symétriquement à la portée des
cinq innocentes mains de l'Orphelinat.
Midi sonna, mais on eut à peine le temps de pousser le ah! traditionnel.
L'air de _Yankee Doodle_ retentit encore; une déchirure sillonna le
milieu du grand rideau de calicot et miss Ellen Kemp vint se planter à
l'avant de l'estrade.
Oui, elle était jeune; oui, elle était belle, et le bruit s'en répandit
aussitôt parmi le populaire, qui pullulait jusqu'aux dernières limites
du Dix-Septième Quartier.
Pour la masse qui admire ou condamne sans phrases, une épithète vaut une
description.
--Elle est charmante, elle est gracieuse, disait chacun; elle est
élégante, fraîche, gentille, jolie, sympathique, oh! sympathique!
originale, séduisante, élancée, solide, blonde, rose, rieuse, exquise,
adorable, éblouissante, enivrante, proclamait-on au loin. Et les yeux
même de ceux qui ne voyaient rien s'emplissaient d'extase.
Aux fenêtres, quelques «reporters» griffonnaient des esquisses moins
sommaires pour les journaux du soir:
«Ellen Kemp, crayonnaient-ils, est une belle blonde, aux yeux bleus,
à la taille légèrement au-dessus de la moyenne; elle a la poitrine
amplement développée et les manches de barège laissent deviner des bras
vigoureux. Son air, toutefois, n'a rien d'une virago, d'une héroïne de
roman, d'une exaltée, d'une sectaire, ni d'une extravagante. Sa robe de
toile rayée de bleu, de gris et de rose, en demi-teinte sur fond blanc,
son coquet chapeau de crêpe noir piqué d'une pivoine, son col cassé
ferme et bien blanc, ses gants de soie paille, sa petite valise en
chagrin noir à fermeture d'acier, son parasol brun pendu par une
chaînette à la ceinture, constituent la toilette de voyage d'une
personne convenable de la classe aisée.
«Ellen Kemp regarde le public avec calme et sans affectation de
forfanterie; elle n'est ni agitée ni étonnée; il semble qu'elle pense
faire la chose la plus naturelle du monde et accomplir un des actes
ordinaires de la vie. Son attitude, en attendant que le hasard dispose
de son existence, est celle, à peu près, d'une demoiselle bien élevée,
en présence des «aldermen,» au moment de contracter un mariage de
raison.»
L'ébauche était presque ressemblante. Ellen Kemp, à coup sûr, agissait
sans ostentation, bien que son aventure dût enrichir le catalogue des
abracadabrances nationales. Elle était sereine et souriante, mais froide
et attentive, comme lorsqu'on va conclure une affaire.
L'assistance mâle, suffocante et haletante, était loin de se montrer
aussi placide. La beauté de miss Ellen donnait un intérêt poignant à
la partie engagée. Le désir, l'amour subit, la jalousie commençaient à
surexciter les cervelles des spectateurs provisoirement rivaux, et se
traduisaient en injures brutales, en provocations grossières échangées
dans tous les idiomes connus. On se traitait de chien d'Irlandais,
d'Anglais stupide, de crétin du Valais, de lazzarone, de rôdeur de
barrière, de carliste, d'alphonsiste, de fenian, de communard, de
socialiste et de nihiliste, pendant que les Yankees, exaspérés de cette
concurrence transatlantique, criaient: «En Europe! en Europe! maudite
crapule!»
La fanfare, par bonheur, fit trêve.
Il y eut un palpitant silence pendant lequel le précédent gentleman
ordonna aux candides délégués de l'Orphelinat de mettre une main dans
chaque panier, de saisir une carte unique et d'attendre le signal.
Mais il était écrit qu'il y aurait combat:
Quelques hommes pesèrent contre la corde de clôture et se penchèrent
pour surveiller l'extraction. Les cinquième et sixième rangs redoutèrent
une fraude, et le soupçon, s'enflammant comme une traînée de poudre,
alla faire explosion aux deux bouts de la rue, d'où rejaillirent vers le
centre de calomnieuses insinuations.
Il n'en fallait pas plus pour déterminer une rixe, car les longues
provocations des héros d'Homère ne sont pas de mode chez le peuple
nouveau-monde, plus avare de son temps que de sa vie.
Déjà des boxeurs se tamponnaient le mufle, des pointes de souliers
sifflaient contre des mâchoires, de larges semelles se plaquaient sur
des ventres, ou frappaient des tibias à revers; on se prenait à la
gorge, on s'éborgnait, on se crachait à la figure ce qu'on s'était
mordu, quelques poitrines se cambraient autour de coups de pied reçus
dans le dos; plusieurs lames de couteaux-poignards scintillaient au
soleil comme des lueurs électriques; des revolvers, machines à moudre la
mort, égrenaient leurs notes rêches et crépitantes.
Un Chinois, profitant de la bagarre, s'était glissé jusqu'à la corde,
et son oeil, lourd de volupté, caressait l'appétissante fille de race
blanche; mais la rage de quelques batailleurs se tourna contre ce rebut
de l'Orient; le malheureux, happé à la nuque, renversé, terrassé,
plongea sous la plèbe, et, de coups de botte en coups de botte, émergea
plus loin dans un vide formé à l'entour de deux pugilistes qui, plus
acharnés que le reste des guerriers, se pochaient et s'incisaient avec
de grands cris de massacre.
Toujours calme, et ne se crispant dans aucune arrogante impassibilité
d'apparat, miss Ellen suivait cette scène avec un assez vif intérêt.
L'incident, d'ailleurs, avait un caractère de grandeur et d'étrange
beauté:
L'inexorable et démoralisant célibat de la cité industrielle enfiévrait
ces troupeaux d'hommes assoiffés d'amour, et, devant cette femme que
le hasard promettait également à tous et qui se tenait là, superbement
désirable, triomphalement provocante, symbole vivant des joies de la
possession, ces malheureux, ces déshérités, ces travailleurs, étaient
prêts à s'entre-déchirer comme des bandes de fauves, affolés dans le
désert par l'âcre arôme d'une seule femelle.
Oui, ce simple fait divers de la journée d'un peuple avait une fière
tournure épique, digne d'une page d'histoire.
La mêlée allait devenir écoeurante. On entendait des râles brefs et
sinistres, quelques têtes blêmes se rejetaient en arrière comme pour se
détacher de gorges serrées en des mains tenaillantes; l'air s'empestait
aux amères sueurs de la colère; quelques chairs se gauffraient; des
taches de sang éclataient comme des fleurs purpurines enlevées à
l'aquarelle, sur les faces livides.
Mais, tout à coup, le silence sans souffle encore une fois régna; les
plus féroces s'arrêtèrent pour regarder.
C'est que les petits de l'Orphelinat tenaient en l'air, à bras tendus,
les cartons qu'ils venaient d'extraire des corbeilles, et tous les yeux,
toutes les bouches, lurent et proclamèrent ce chiffre:
18745!
qui transformait, pour miss Ellen Kemp, le hasard en destinée.
La musique, impitoyable mélange de pistons et de clarinettes, épaissi de
grondements de tambours, se reprit à vacarmer des refrains en vogue, et
la curiosité des assistants se ralluma, car miss Ellen s'immobilisait
sur les tréteaux, comme si elle eût attendu que le possesseur du numéro
sorti des urnes vînt réclamer sa conquête.
Certes, cela promettait un retour d'amusement. Le gagnant serait
peut-être vieux, laid, pauvre, monstrueux, ivre ou fou. N'importe! Le
mariage se ferait s'il l'exigeait; on prendrait, son parti; la cérémonie
nuptiale aurait lieu séance tenante; il suffisait du concours d'un des
clergymen sans doute présents. Oui! on allait probablement un peu rire,
en compensation de tant de dollars envolés!
Malheureusement les choses avaient été disposées d'autre façon.
Ellen Kemp disparut derrière un second rideau de calicot, que des mains
invisibles déroulèrent du sommet de la baraque et sur lequel parurent
ces mots en grosses lettres noires:
ELLEN KEMP
Appartient à
JOSUAH BROG-HILL
JOSUAH BROG-HILL
JOSUAH BROG-HILL
D.-M.
_Quatre-Vingt-Onzième Rue, Soixantième Quartier._
Docteur-médecin! Tel était donc le mot de cette incommensurable
mystification: un Esculape, aussi obscur que peu scrupuleux, avait
imaginé, croyait-on, ce moyen d'escamoter une moisson de gloire et
d'argent comptant.
La célébrité désormais certaine de Josuah Brog-Hill prit naissance au
milieu d'une huée formidable dont le bruit s'épandit par toute la ville.
Il y eut un ouragan de rires, d'injures, de sifflets, de malédictions.
Le théâtre en plein vent, renversé à la hâte par une équipe de
charpentiers, sembla s'abîmer dans la tempête, et le Septième Hôtel
reparut dans sa peu monumentale nudité.
La pièce était jouée, et la multitude, courant après le temps qu'elle
venait de perdre, s'enfuit comme une trombe par toutes les issues.
Cinq minutes plus tard, la rue avait repris son aspect accoutumé; les
files de travailleurs, de négociants et d'hommes d'affaires s'écoulèrent
paisibles et continues, ainsi que les eaux d'un fleuve au soleil.
II
Et voilà comme les choses se passent, si vite effacées. L'agitation
provoquée par cette passionnante aventure se dissipa dès que le
dénoûment fut divulgué.
Personne ne s'avisa d'attendre miss Ellen Kemp pour la suivre ou la
voir un instant de près. On pensa qu'elle ne dépendait plus que de son
nouveau mari ou, le cas échéant, de la justice.
Ellen Kemp demeura près d'une heure encore à l'hôtel, afin de régler ses
comptes avec le drôlatique régisseur de sa vente à l'encan; puis elle
sortit, mit le pied sur l'asphalte, et partit svelte et alerte, tout
d'un trait, comme une colombe, avec un bruit d'ailes dans sa légère robe
d'été.
Elle allait, sans effronterie, mais sans hésitation, tenant de ses mains
finement gantées l'ombrelle et la valise. Elle avait la démarche gaie
d'une pensionnaire à peine entrée dans la vie libre et qui se sent
encore enveloppée de sympathie dans toute l'atmosphère sociale.
Elle suivait les rues, les squares, les places, les quais; sites
numérotés à tous les angles et nullement honorés, comme dans les villes
séculaires, de noms célèbres plus ou moins connus.
Grâce à ce système, cependant, miss Ellen n'avait qu'à prendre, aux
carrefours, le chiffre le plus élevé pour atteindre, sans consulter
personne, la rue lointaine de son propriétaire. Elle y arriva,
méthodiquement, en deux petites heures ou, si vous le préférez, en une
grande heure trois quarts.
Le numéro 125 de la Quatre-Vingt-Onzième Rue était d'aspect tranquille
et honnête; une propreté méticuleuse luisait sur les volets peints en
vert, sur les vitres polies, derrière lesquelles se relevaient à demi
des rideaux de mousseline, et jusque sur les feuilles des plantes
grasses qui faisaient, avec leurs poteries de terre rouge vernissée,
l'ornement intérieur des deux fenêtres du rez-de-chaussée.
Chaque détail souriait d'un effet de lumière, et les rayons du soleil,
tombant alors obliquement sur la porte, étaient vivement reflétés par
une plaque de cuivre où des lettres noires, creusées dans le métal,
annonçaient le logis de «Josuah Brog-Hill, D.-M.»
--C'est ici, se dit miss Ellen.
Et fort hésitante, elle parut se demander:
--Que diable viens-je faire dans cette maison et quel langage dois-je
tenir?
Mais un regard jeté sur la sacoche enflée des vingt mille dollars lui
rendit la notion du devoir, et elle étendait la main vers le bouton de
la sonnette quand la porte s'ouvrit d'elle-même.
Une respectable vieille dame, de noir vêtue, à tournure de gouvernante
et de quakeresse, se montra dans l'encadrement.
--Le maître y est-il? demanda miss Ellen.
La figure de la dame prit une expression très cordiale.
--Votre santé est bonne, j'espère, miss Ellen, dit-elle du ton le plus
aimable.--Certainement le maître est à la maison, veuillez me suivre.
Et prenant les devants après avoir refermé la porte de la rue, elle
conduisit la visiteuse vers un petit parloir situé à l'autre extrémité
du corridor.
Ellen Kemp éprouva quelque surprise à s'entendre nommer par cette
vénérable introductrice.
--Avais-je l'honneur d'être connue de vous, madame? demanda-t-elle.
--Non, miss Ellen, mais en conjecturant d'après les circonstances...,
j'avais deviné, ou plutôt supposé..., excusez-moi...
La dame semblait intimidée du regard étonné d'Ellen Kemp et parlait avec
un embarras visible.
--Vous attendrez deux minutes au plus, dit-elle, et je reviendrai vous
prendre.
Et elle sortit après avoir courtoisement invité miss Ellen à s'asseoir.
Demeurée seule, Ellen Kemp sentit qu'enfin son coeur battait un peu
d'effroi, tant l'aspect de toute chose, dans cette demeure, était à la
fois coquet et imposant.
Le parloir, petite pièce carrée, montrait l'ameublement le plus simple,
mais à travers la fenêtre ouverte on voyait une cour inondée de soleil
et ornée d'une jolie fontaine de marbre à jet d'eau dont la poussière
irisée rafraîchissait d'innombrables fleurs rares et resplendissantes
s'étageant sur des gradins jusqu'aux murailles tapissées de lierre.
Un merle, dans une cage accrochée aux feuilles, se prit tout à coup à
siffler une note amusante, comme pour souhaiter la bienvenue.
Sauf ce merle, tout se taisait dans la maison, et on percevait un
silence d'assoupissement sous la lourde chaleur de l'été.
--Le docteur Josuah doit être un gentleman très comme il faut, pensa
miss Ellen; il aime, à coup sûr, le confortable et la sérénité. On doit
vivre heureux sous ce toit; les passions sont peu turbulentes ici.
J'imagine que le docteur n'est plus de la première jeunesse...
Cette hypothèse en provoquait nombre d'autres; mais la vieille dame
était revenue dans le parloir, toujours souriante et sans plus de bruit
qu'une nuée nageant sous un ciel clair.
--Venez, chère miss Ellen, le docteur vous attend.
Ellen Kemp, se roidissant contre un petit tremblement nerveux qui
l'envahissait, se leva et marcha, tenant toujours à la main son ombrelle
et le sac aux dollars.
La chambre du docteur était au premier étage, juste au-dessus du parloir
qu'on venait de quitter.
Au milieu de l'escalier, Ellen Kemp se mit à trembler plus fort en
pensant que le docteur pouvait bien aussi être un homme jeune et beau.
--N'est-ce pas là, se dit-elle, ce qui l'oblige à prendre une si vieille
intendante?
Une porte s'ouvrit.
--Miss Ellen Kemp! annonça la respectable dame d'une voix avenante.
--Miss Ellen Kemp, entrez et asseyez-vous, dit une autre voix plus
accueillante encore, et si douce que, malgré sa frayeur et sa honte,
maintenant, d'avoir fait un coup de tête ridicule, Ellen Kemp regarda
tout d'abord la personne qui venait de parler.
C'était une femme jeune encore et qui, sans être belle, avait ce charme
singulier que donne au visage une intelligence peu commune; ses cheveux,
d'un blond satiné, encadraient un beau front aux tempes bien pleines
et retombaient, sans se boucler, comme une touffe de soie; ses lèvres
souriaient à demi; ses yeux, d'un gris noir, étaient comme deux grandes
lumières allumées par une rare chaleur de sentiment et de sensibilité.
La toilette, d'un goût sévère, rappelait celle de la vieille camériste
et se composait d'un col de toile blanche et d'une robe de drap noir,
boutonnée depuis la gorge et descendant sans plis jusque sur les pieds,
comme une soutane.
La vue de cette agréable créature causa, faut-il le dire, un certain
désappointement à miss Ellen, qui eût préféré, sans doute, rencontrer
le docteur seul chez lui et, surtout, le rencontrer célibataire, que
d'avoir à s'expliquer avec sa femme.
Le dépit de miss Ellen était d'autant plus excusable que la chambre où
on la recevait révélait un hôte fort intéressant. Des rayons chargés
de livres, des instruments de physique et de chimie, des plantes, des
gravures, un piano et mille autres objets encore, proclamaient que le
docteur était à la fois un savant, un artiste et un poète.
De plus, miss Ellen s'attendait à du persiflage et cette idée la délivra
de tout reste d'intimidation.
--Je venais dans le but de parler au docteur Josuah Brog-Hill, dit-elle,
non sans une certaine sécheresse.
--Le docteur Josuah Brog-Hill, c'est moi, répondit avec une grâce
parfaite la dame en soutane.
--Vous! s'écria miss Ellen stupéfaite, le regard fixe et la bouche
béante.
--Oui, ma très chère, dit Josuah Brog-Hill; le docteur n'est ni vieux,
ni laid, ni jeune, ni beau, ni même docteur: il est une doctoresse, et
le mari que le hasard vous a procuré ce matin est une femme!...
Ellen Kemp revint aussitôt de sa surprise; elle apprécia la facétie que
venait de se permettre le destin et se livra sans contrainte à l'éclat
de rire le plus franc, le plus épanoui, le plus sonore, le plus
délicieusement féminin qu'on eût entendu, depuis longtemps, ou peut-être
jamais, dans l'affairée et soucieuse métropole de San-Francisco.
III
La doctoresse avait seulement souri, mais sans paraître froissée le
moins du monde.
--J'aime beaucoup la gaieté, dit-elle, lorsque Ellen Kemp se fut calmée,
et ce rire orné de belles petites dents blanches mérite tout l'honneur
qu'il a d'annoncer ici la venue de votre jeune beauté.
Il y avait, à la fois, de l'ironie et de l'amabilité dans le débit de ce
madrigal. Josuah prenait le ton d'un homme du monde disant des fadeurs
ou d'une femme d'esprit narguant discrètement l'indulgence des filles
d'Ève pour les banalités élogieuses.
Miss Ellen comprit que la doctoresse ne manquait pas de malice et parut
saisir avec empressement l'occasion de se divertir.
--Pardonnez-moi de rire ainsi, dit-elle, mais c'est de mes appréhensions
de tout à l'heure, au moment de sonner à votre porte.
--Que redoutiez-vous donc?
--En général, un maître, et, en particulier, les défauts, les vices ou
les infirmités dont ce personnage risquait d'être pourvu.
--Ne rencontre-t-on pas quelquefois des hommes jeunes, riches,
intéressants, séduisants?
--Oh! ceux-là ne sont jamais les premiers venus dans l'existence d'une
femme, même quand c'est le hasard qui conduit les choses.
--Les premiers!...
La doctoresse eut un sourire imperceptible, nuancé de scepticisme.
--Aviez-vous donc, ajouta-t-elle après une pause, mis aussi à la loterie
l'enjeu d'un coeur tout neuf et apportiez-vous à votre acquéreur inconnu
le bonheur tout entier?
--Je puis vous l'affirmer, quelque étrange que cela paraisse, répondit
miss Ellen, aux prises avec un nouvel accès d'hilarité.
--Quoi! vous êtes jeune, vous êtes belle, et on ne vous a jamais
recherchée?
--Si j'en dois croire ce qui m'a été dit, j'ai eu un adorateur, à
Baltimore, où je naquis et où j'ai vécu jusqu'à présent. Dans cette même
ville, ce même adorateur a poussé, il y a quelques mois, certain soupir
qui passe pour avoir été le dernier...
--Vous ne le regrettez pas?
--Mortuairement, il était très bien. Le fil de ses jours avait été brisé
par un vulgaire coup de boxe, par un de ces horions méthodiques, qui,
dans la nomenclature des ressources du pugilat, doivent occuper un rang
distingué, car son application sur le chef de mon amoureux fut, comme je
viens de vous le mentionner, décisive. C'est chose triste, mais dont il
lui resta, cependant, sur le visage un agréable sourire que le médecin
de l'enquête judiciaire qualifia de «rictus.» Il aurait dû mourir plus
tôt: j'eusse moins tardé à l'aimer.
--Mais d'où venait ce coup de poing tant funeste?
--D'un rival. Je voulais, un peu malgré moi, beaucoup malgré mes
parents, honnêtes et sévères négociants, épouser le futur défunt, parce
qu'il était comédien et pouvait réaliser mon souhait de courir le monde.
Mais il était tragiquement jaloux de quiconque m'approchait et, surtout,
d'un énorme et lourd Allemand, commis de mon père. Il chercha querelle à
ce Germain, qui lui fit la réponse tudesque, et sans réplique terrestre,
dont vous savez le résultat. Cela m'a donné une flatteuse idée des
hommes!
--Idée juste dans la plupart des cas; mais n'eûtes-vous plus d'autres
malheurs?
--Aucun... Après un laps de temps consacré aux réflexions funèbres, je
constatai qu'il me fallait à tout prix une existence vagabonde; je
pris mon sac de voyage, certain soir; j'arrivai le surlendemain à
San-Francisco, et me voici, avec mon sac de voyage toujours le même,
sauf qu'il s'est arrondi de vingt mille dollars.
--Vous êtes une charmante enfant douée d'une très aimable folie, dit
Josuah Brog-Hill en manière de conclusion au récit d'Ellen, dont elle
avait suivi chaque détail de l'air le plus approbateur.
Puis, accentuant ses paroles et se composant tout à coup un visage
presque sérieux, la doctoresse ajouta:
--Oui, vous êtes charmante, et je déclare que vous me convenez sous tous
les rapports. C'est bien sincèrement que je remercie le hasard d'avoir
conduit vers moi quelqu'un de votre genre d'esprit, et d'avoir favorisé
votre amour des aventures en vous procurant la plus étrange de toutes
celles que vous pouviez imaginer.
--Que va-t-il donc m'arriver? demanda miss Ellen très intriguée.
--Il vous arrive ceci, que je vous ai gagnée et que je vous garde. Je
suis décidée à maintenir les droits que m'apporte mon succès de ce
matin.
--Vous voulez m'épouser! s'écria miss Ellen en riant enfin à gorge
déployée.
--Pourquoi pas? dit Josuah Brog-Hill en riant aussi.
--Mais les lois?...
--Les lois permettent tout en Amérique...
Ceci avait de vagues apparences d'aliénation mentale, à moins que ce ne
fût une ravissante plaisanterie, et, dans le doute, Ellen Kemp se mit à
étudier attentivement la physionomie de son interlocutrice.
Il y avait de quoi s'y perdre.
Les yeux indéfinissablement teintés de la doctoresse rayonnaient d'un
feu sombre, indice d'une volonté ferme et tenace jusqu'à l'exagération;
son front vaste, régulièrement fuyant vers le sommet, dénonçait, avec de
hautes facultés d'étude, une dangereuse tendance aux hypothèses hardies,
aux négations irrépressibles et aux envolées dans l'idéal. Il est
vrai que les lèvres charnues promettaient de la bonté et que le nez,
s'affranchissant de toute sévérité sculpturale, ramenait cette figure à
l'expression du réalisme le plus raisonnable.
Le résultat de l'examen, c'est qu'en somme, Josuah Brog-Hill, sous ses
cheveux blonds lustrés comme une aile de tourterelle et tombant sur les
épaules comme la crinière d'un éphèbe, était un être énigmatique d'une
gentillesse mutine un peu troublante.
Etait-ce une virago à outrance? Etait-ce un jeune homme se plaisant aux
accoutrements de femme?
Les deux hypothèses étaient également admissibles, et miss Ellen,
engagée d'honneur à ne pas baisser pavillon sur le terrain national de
l'excentricité, se promit, au fond de l'âme, de paraître imperturbable,
quoi qu'il pût advenir.
--Soit, dit-elle, après avoir semblé réfléchir: j'admets que vous
défendiez vos droits; mais si je refusais?
--Nous porterions l'affaire devant un tribunal, ce qui divertirait toute
la ville, mais ne nous empêcherait pas, je le souhaite, de demeurer
ensemble, en bonnes camarades, jusqu'à ce que le procès fût vidé.
--Mais pensez-vous obtenir gain de cause et prétendriez-vous
démontrer?...
--J'émettrai seulement, interrompit Josuah Brog-Hill, la prétention de
contracter, par-devant notaire, une association indissoluble impliquant
le partage de nos fortunes et divisant entre nous le travail au dehors
et les soins de la maison, le tout sous les auspices d'une loyale et
fidèle amitié. N'est-ce pas là ce qu'on appelle vivre en ménage?
Miss Ellen s'apprêtait à formuler quelques objections, mais la vieille
gouvernante était entrée dans la chambre sur les derniers mots de
Josuah.
--Voici, dit la doctoresse, l'excellente mistress Flyburn persuadée
que vos émotions d'aujourd'hui exigent un peu de repos. Elle va vous
conduire à l'appartement que, dès ce matin, elle a préparé à votre
intention. D'ailleurs, c'est le moment où je dois donner audience à mes
malades. Nous reprendrons notre entretien ce soir, car le programme
que j'exposais tout à l'heure nécessite d'assez longues explications.
Considérez, en attendant, qu'au lieu de persister dans une existence
pleine de tourments, vous êtes libre d'adopter, chez moi, le bonheur
calme et rationnel.
Cette fois la doctoresse avait parlé très sérieusement et, même, d'un
ton un peu déclamatoire.
--C'est trop drôle pour ne pas voir la suite, se dit en elle-même miss
Ellen.
--Au revoir, ajouta-t-elle tout haut; j'aurai le plus grand plaisir
à causer ce soir avec vous; agréez aussi l'assurance que j'incline à
rester votre amie aussi longtemps qu'il vous plaira.
Les deux jeunes femmes se donnèrent une poignée de main automatique à
la mode anglaise, et miss Ellen sortit avec mistress Flyburn, qui lui
indiquait le chemin.
IV
L'appartement destiné à miss Ellen était situé au deuxième étage sur le
devant de la maison.
A peine entrée, miss Ellen constata, non sans un sentiment de
perplexité, qu'elle avait oublié le sac aux vingt mille dollars.
L'anxiété dura moins d'une seconde: Mistress Flyburn déposa délicatement
sur un guéridon, au milieu de la chambre, la précieuse valise et
l'ombrelle.
Miss Ellen, délivrée d'une belle peur, songea qu'il lui faudrait
désormais veiller à son trésor.
--Vous pourrez garder ce qui vous appartient dans ce meuble, dit, très à
propos, mistress Flyburn, en désignant du regard un bahut en vieux chêne
dont la solide serrure de cuivre symbolisait admirablement l'âge présent
où l'on enferme l'or.
Du bahut, miss Ellen promena les yeux sur le reste du mobilier, qui
formait, au total, un très joli nid de jeune fille, et reconnut à part
soi que cet intérieur lui plaisait beaucoup.
--N'est-ce pas que vous serez ici le mieux du monde? dit mistress
Flyburn.
--A la condition de n'y pas rester trop longtemps, pensa miss Ellen.
--Il est près de quatre heures; nous dînons à six, dit mistress Flyburn.
--Que faire en attendant? se demanda miss Ellen.
--Vous pourrez lire un roman ou feuilleter des «keepsake,» dit
l'obligeante camériste en ouvrant une armoire où s'étageait une
bibliothèque passablement garnie.
--Lire est charmant, réfléchit miss Ellen, mais reparaîtrai-je ce soir
dans ce costume de voyage?
--Vous aurez aussi tout loisir de vous habiller, dit mistress Flyburn en
entre-bâillant une autre porte qui cachait un cabinet de toilette.
C'était décidément un dialogue en règle entre une pensée et une voix.
Miss Ellen ne put se défendre d'exprimer son étonnement.