Le Mot de la Fin

Le soir, après le dîner où madame Lepic, malade et couchée, n'a point paru,

où, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gêne, M.

Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit:

--Personne ne vient se promener avec moi jusqu'au biquignon, sur la vieille

route?

Poil de Carotte comprend que M. Lepic a choisi cette manière de l'inviter. Il

se lève aussi, porte sa chaise vers le mur comme toujours, et il suit

docilement son père.

D'abord ils marchent silencieux. La question inévitable ne vient pas tout de

suite. Poil de Carotte, en son esprit, s'exerce à la deviner et à lui

répondre. Il est prêt. Fortement ébranlé, il ne regrette rien. Il a eu

dans sa journée une telle émotion qu'il n'en craint pas de plus forte. Et

le son de voix même de M. Lepic qui se décide, le rassure.

Monsieur Lepic:

Qu'est-ce que tu attends pour m'expliquer ta dernière conduite qui chagrine

ta mère?

Poil de Carotte:

Mon cher papa, j'ai longtemps hésité mais il faut en finir. Je l'avoue:

je n'aime plus maman.

Monsieur Lepic:

Ah! A cause de quoi? Depuis quand ?

Poil de Carotte:

A cause de tout. Depuis que je la connais.

Monsieur Lepic:

Ah! c'est malheureux, mon garçon! Au moins, raconte-moi ce qu'elle t'a

fait.

Poil de Carotte:

Ce serait long. D'ailleurs, ne t'aperçois-tu de rien?

Monsieur Lepic:

Si. J'ai remarqué que tu boudais souvent.

Poil de Carotte:

Ça m'exaspère qu'on me dise que je boude. Naturellement, Poil de Carotte

ne peut garder une rancune sérieuse. Il boude. Laissez-le. Quand il aura

fini, il sortira de son coin, calmé, déridé. Surtout n'ayez pas l'air de

vous occuper de lui. C'est sans importance.

Je te demande pardon, mon papa, ce n'est sans importance que pour les pères

et mère et les étrangers. Je boude quelquefois, j'en conviens, pour la

forme, mais il arrive aussi, je t'assure, que je rage énergiquement de tout

mon coeur, et je n'oublie plus l'offense.

Monsieur Lepic:

Mais si, mais si, tu oublieras ces taquineries.

Poil de Carotte:

Mais non, mais non. Tu ne sais pas tout, toi, tu restes si peu à la maison.

Monsieur Lepic:

Je suis obligé de voyager.

Poil de Carotte, _avec suffisance_:

Les affaires sont les affaires, mon papa. Tes soucis t'absorbent, tandis

que maman, c'est le cas de te le dire, n'a pas d'autre chien que moi à

fouetter. Je me garde de m'en prendre à toi. Certainement je n'aurais

qu'à moucharder, tu me protégerais. Peu à peu, puisque tu l'exiges, je te

mettrai au courant du passé. Tu verras si j'exagère et si j'ai de la

mémoire. Mais déjà, mon papa, je te prie de me conseiller. Je voudrais me

séparer de ma mère. Quel serait, à ton avis, le moyen le plus simple?

Monsieur Lepic:

Tu ne la vois que deux mois par an, aux vacances.

Poil de Carotte:

Tu devrais me permettre de les passer à la pension. J'y progresserais.

Monsieur Lepic:

C'est une faveur réservée aux élèves pauvres. Le monde croirait que je

t'abandonne. D'ailleurs, ne pense pas qu'à toi. En ce qui me concerne, ta

société me manquerait.

Poil de Carotte:

Tu viendras me voir, papa.

Monsieur Lepic:

Les promenades pour le plaisir coûtent cher, Poil de Carotte.

Poil de Carotte:

Tu profiterais de tes voyages forcés. Tu ferais un petit détour.

Monsieur Lepic:

Non. Je t'ai traité jusqu'ici comme ton frère et soeur, avec le soin de ne

privilégier personne. Je continuerai.

Poil de Carotte:

Alors, laissons mes études. Retire-moi de la pension, sous prétexte que j'y

vole ton argent, et je choisirai un métier.

Monsieur Lepic:

Lequel? Veux-tu que je te place comme apprenti chez un cordonnier, par

exemple?

Poil de Carotte:

Là ou ailleurs. Je gagnerais a vie et je serais libre.

Monsieur Lepic:

Trop tard, mon pauvre Poil de Carotte. Me suis-je imposé pour ton instruction

de grands sacrifices, afin que tu cloues des semelles?

Poil de Carotte:

Si pourtant je te disais, papa, que j'ai essayé de me tuer.

Monsieur Lepic:

Tu charges! Poil de Carotte.

Poil de Carotte:

Je te jure que pas plus tard qu'hier, je voulais encore me prendre.

Monsieur Lepic:

Et te voilà. Donc tu n'en avais guère l'envie. Mais au souvenir de ton

suicide manqué, tu dresses fièrement la tête. Tu t'imagines que la mort

n'a tenté que toi. Poil de Carotte, l'égoïsme te perdra. Tu tires toute

la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.

Poil de Carotte:

Papa, mon frère est heureux, ma soeur est heureuse, et si maman n'éprouve

aucun plaisir à me taquiner, comme tu dis, je donne ma langue au chat.

Enfin, pour ta part, tu domines et on te redoute, même ma mère. Elle ne

peut rien contre ton bonheur. Ce qui prouve qu'il y a des gens heureux

parmi l'espèce humaine.

Monsieur Lepic:

Petite espèce humaine à tête carrée, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair

au fond des coeurs? Comprends-tu déjà toutes les choses?

Poil de Carotte:

Mes choses à moi, oui, papa; du moins je tâche.

Monsieur Lepic:

Alors, Poil de Carotte, mon ami, renonce au bonheur. Je te préviens, tu

ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais.

Poil de Carotte:

Ça promet.

Monsieur Lepic:

Résigne-toi, blinde-toi, jusqu'à ce que majeur et ton maître, tu puisses

t'affranchir, nous renier et changer de famille, sinon de caractère et

d'humeur. D'ici là, essaie de prendre le dessus, étouffe ta sensibilité et

observe les autres, ceux mêmes qui vivent le plus près de toi; tu

t'amuserais; je te garantis des surprises consolantes.

Poil de Carotte:

Sans doute, les autre ont leurs peines. Mais je les plaindrai demain. Je

réclame aujourd'hui la justice pour mon compte. Quel sort ne serait

préférable au mien? J'ai une mère. Cette mère ne m'aime pas et je ne

l'aime pas.

--Et moi, crois-tu donc que je l'aime? dit avec brusquerie M. Lepic

impatienté.

A ces mots, Poil de Carotte lève les yeux vers son père. Il regarde

longuement son visage dur, sa barbe épaisse où la bouche est rentrée comme

honteuse d'avoir trop parlé, son front plissé, ses pattes d'oie et ses

paupières baissées qui lui donnent l'air de dormir en marche.

Un instant Poil de Carotte s'empêche de parler. Il a peur que sa joie

secrète et cette main qu'il saisit et qu'il garde presque de force, tout

ne s'envole.

Puis il ferme le poing, menace le village qui s'assoupit là-bas dans les

ténèbres et il lui crie avec emphase:

--Mauvaise femme! te voilà complète. Je te déteste.

--Tais-toi, dit M. Lepic, c'est ta mère après tout.

--Oh! répond Poil de Carotte, redevenu simple et prudent, je ne dis pas ça

parce que c'est ma mère.

Poil de Carotte · 第 72 / 102 题