Poil de Carotte:
Maman, maman, je l'ai.
Madame Lepic:
Mois aussi.
Poil de Carotte:
Comment? la voilà.
Madame Lepic:
La voici.
Poil de Carotte:
Tiens! fais voir.
Madame Lepic:
Fais voir, toi.
Poil de Carotte
_Il montre sa pièce. Madame Lepic montre la sienne. Poil de Carotte les
manie, les compare et apprête sa phrase._
C'est drôle. Où l'as-tu retrouvée, toi, maman? Moi, le l'ai retrouvée
dans cette allée, au pied du poirier. J'ai marché vingt fois dessus,
avant de la voir. Elle brillait. J'ai cru d'abord que c'était un morceau
de papier, ou une violette blanche. Je n'osais pas la prendre. Elle sera
tombée de ma poche, un jour que je me roulais sur l'herbe, faisant le fou.
Penche-toi, maman, remarque l'endroit où la sournoise se cachait, son gîte.
Elle peut se vanter de m'avoir causé du tracas.
Madame Lepic:
Je ne dis pas non.
Moi je l'ai trouvée dans ton autre paletot. Malgré mes observations, tu
oublies encor de vider tes poches, quand tu changes d'effets. J'ai voulu
te donner une leçon d'ordre. Je t'ai laissé chercher pour t'apprendre.
Or, il faut croire que celui qui cherche trouve toujours, car maintenant
tu possèdes deux pièces d'argent au lieu d'une seule. Te voilà cousu d'or.
Tout est bien qui finit bien, mais je te préviens que l'argent ne fait pas
le bonheur.
Poil de Carotte:
Alors, je peux aller jouer, maman?
Madame Lepic:
Sans doute. Amuse-toi, tu ne t'amuseras jamais plus jeune. Emporte tes
deux pièces.
Poil de Carotte:
Oh! maman, une me suffit, et même je te prie de me la serrer jusqu'à ce
que j'en aie besoin. Tu serais gentille.
Madame Lepic:
Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pièces. Les deux
t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier, à moins
que le propriétaire ne la réclame. Qui est-ce? Je me creuse la tête. Et
toi, as-tu une idée?
Poil de Carotte:
Ma foi non et je m'en moque, j'y songerai demain. A tout à l'heure, maman,
et merci.
Madame Lepic:
Attends! si c'était le jardinier?
Poil de Carotte:
Veux-tu que j'aille vite le lui demander?
Madame Lepic:
Ici, mignon, aide-moi. Réfléchissons. On ne saurait soupçonner ton père
de négligence, à son âge. Ta soeur met ses économies dans sa tirelire. Ton
frère n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts.
Après tout, c'est peut-être moi.
Poil de Carotte:
Maman, cela m'étonnerait; tu ranges si soigneusement tes affaires.
Madame Lepic:
Des fois les grandes personnes se trompent comme les petites. Bref, je
verrai. En tout cas ceci ne concerne que moi. N'en parlons plus. Cesse
de t'inquiéter; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai
un coup d'oeil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
_Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit des yeux un
instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe
devant elle et, silencieux, offre une joue.
Madame Lepic:
_Sa main droite levée, menace ruine._
Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant,
tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on
vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.
_La première gifle tombe_.
Les Idées personnelles.
M. Lepic, grand frère Félix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent
près de la cheminée où brûle une souche avec ses racines, et les quatre
chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de
Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas là, développe ses idées
personnelles.
--Pour moi, dit-il, les titres de famille ne signifient rien. Ainsi, papa,
tu sais comme je t'aime! Or, je t'aime, non parce que tu es mon père; je
t'aime, parce que tu es mon ami. En effet, tu n'as aucun mérite à être
mon père, mais je regarde ton amitié comme une haute faveur que tu ne me
dois pas et que tu m'accordes généreusement.
--Ah! répond M. Lepic.
--Et moi, et moi? demandent grand frère Félix et soeur Ernestine.
--C'est la même chose, dit Poil de Carotte. Le hasard vous a faits mon
frère et ma soeur. Pourquoi vous en serais-je reconnaissant? A qui la
faute, si nous sommes tous trois des Lepic? Vous ne pouviez l'empêcher.
Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire. Je vous remercie
seulement, toi, frère, de ta protection, et toi, soeur, de tes soins
efficaces.
--A ton service, dit grand frère Félix.
--Où va-t-il chercher ces réflexions de l'autre monde? dit soeur Ernestine.
--Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manière
générale, j'évite les personnalités, et si maman était là, je le répéterais
en sa présence.
--Tu ne le répéterais pas deux fois, dit grand frère Félix.
--Quel mal vois-tu à mes propos? répond Poil de Carotte. Gardez-vous de
dénaturer ma pensée! Loin de manquer de coeur, je vous aime plus que je
n'en ai l'air. Mais cette affection, au lieu d'être banale, d'instinct et
de routine, est voulue, raisonnée, logique. Logique, voilà le terme que
je cherchais.
--Quand perdras-tu la manier d'user de mots dont tu ne connais pas le sens,
dit M. Lepic qui se lève pour aller se coucher, et de vouloir, à ton âge,
en remontrer aux autres. Si défunt votre grand-père m'avait entendu
débiter le quart de tes balivernes, il m'aurait vite prouvé par un coup de
pied et une claque que je n'étais toujours que son garçon.
--Il faut bien causer pour passer le temps, dit Poil de Carotte déjà
inquiet.
--Il vaut encore mieux te taire, dit M. Lepic, une bougie à la main.
Et il disparaît. Grand frère Félix le suit.
--Au plaisir, vieux camarade à la grillade! dit-il à Poil de Carotte.
Puis soeur Ernestine se dresse et grave:
--Bonsoir, cher ami! dit-elle.
Poil de Carotte reste seul, dérouté.
Hier, M. Lepic lui conseillait d'apprendre à réfléchir:
--Qui ça, _on_? lui disait-il. _On_ n'existe pas. Tout le monde, ce n'est
personne. Tu récites trop ce que tu écoutes. Tâche de penser un peu par
toi-même. Exprime des idées personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour
commencer.
La première qu'il risque étant mal accueilli, Poil de Carotte couvre le
feu, range les chaises le long du mur, salue l'horloge, et se retire dans
la chambre où donne l'escalier d'une cave et qu'on appelle la chambre de
la cave. C'est une chambre fraîche et agréable en été. Le gibier s'y
conserve facilement une semaine. Le dernier lièvre tué saigne du nez
dans une assiette. Il y a des corbeilles pleines de grain pour les poules
et Poil de Carotte ne se laisse jamais de le remuer avec ses bras nus
qu'il plonge jusqu'au coude.
D'ordinaire les habits de toute la famille accrochés au porte-manteau
l'impressionnent. On dirait des suicidés qui viennent de se pendre après
avoir eu la précaution de poser leurs bottines, en ordre, là-haut, sur la
planche.
Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup
d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit
du jardin comme creusé là exprès pour qui voudrait s'y jeter par la
fenêtre.
Il aurait peur, s'il pensait à avoir peur, mais il n'y pense plus. En
chemise, il oublie de ne marcher que sur les talons afin de moins sentir
le froid du carreau rouge.
Et dans le lit, les yeux aux ampoules du plâtre humide, il continue de
développer ses idées personnelles, ainsi nommées parce qu'il faut les
garder pour soi.