que M. Jâques se lève furieux et s'écrie:
--Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça!
Tu penses si je me sauve et cours m'asseoir, tandis que mes amis se cachent
derrière leurs livres et que M. Jâques m'ordonne avec colère:
--Traduisez la version.
Mon cher papa, qu'en dis-tu?
_Réponse de M. Lepic_
Mon cher Poil de Carotte,
Quand tu seras député tu en verras bien d'autres. Chacun son rôle. Si
on a mis ton professeur dans une chaire, c'est apparemment pour qu'il
prononce des discours et non pour qu'il écoute les tiens.
_Poil de Carotte à M. Lepic_
Mon cher papa,
Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d'histoire
et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir.
Il te remercie vivement. Comme j'étais entré avec mon parapluie mouillé,
il me l'ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous
causâmes de choses et d'autres. Il me dit que je devais enlever, si je
voulais, le premier prix d'histoire et de géographie à la fin de l'année.
Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre
entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le
répète, ne me désigna même pas un siège.
Est-ce oubli ou impolitesse?
Je l'ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.
_Réponse de M. Lepic._
Mon cher Poil de Carotte,
Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t'envoie t'asseoir,
et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être
encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t'a pas
offert une chaise, excuse-le: c'est sans doute que, trompé par ta petite
taille, il te croyait assis.
_De Poil de Carotte à M. Lepic._
Mon cher papa,
J'apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en
visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de coeur avec
toi. Je conçois que mes travaux scolaires m'interdisent ce voyage, mais je
profite de l'occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m'acheter un
ou deux livres. Je sais les miens par coeur. Choisis n'importe lesquels.
Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la_Henriade,_ par
François-Marie Arouet de Voltaire, et la _Nouvelle Héloïse,_par Jean-Jacques
Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je
te le jure que le maître d'étude ne me les confisquera jamais.
_Réponse de M. Lepic._
Mon cher Poil de Carotte,
Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce
qu'ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.
_De M. Lepic à Poil de Carotte._
Mon cher Poil de Carotte,
Ta lettre de ce matin m'étonne fort. Je la relis vainement. Ce n'est plus
ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni
de ta compétence ni de la mienne.
D'habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places
que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque
professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l'état de ton linge, si tu
dors et si tu manges bien.
Voilà ce qui m'intéresse. Aujourd'hui, je ne comprends plus. A propos de
quoi, s'il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en
hiver? Que veux-tu dire? As-tu besoin d'un cache-nez? Ta lettre n'est pas
datée et on ne sait si tu l'adresses à moi ou au chien. La forme même de
ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantité
de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l'air de te moquer de quelqu'un.
Je suppose que c'est de toi, et je tiens à t'en faire non un crime, mais
l'observation.
_Réponse de Poil de Carotte._
Mon cher papa,
Un mot à la hâte pour t'expliquer ma dernière lettre. Tu ne t'es pas
aperçu qu'elle était _en vers._