IV

Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé!

C'est un touchant départ, presque une cérémonie.

--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.

Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son

personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un

va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et

meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît

pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers

d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme

des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de

son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se

promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une

signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation

et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment

le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se

perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher

longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un

seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes

nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent.

Son renvoi les chagrine fort.

Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première

occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol

des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y

manqueront pas.

En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent

regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il

paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits

s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher

les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému.

Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement

et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de

chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres,

plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,

en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de

conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur

son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les

joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première

peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il

regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient à

l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers

lui, quand on entend un fracas de carreaux.

Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La

vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême

petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents

blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la

vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.

--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content!

--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second

coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous

ne m'embrassiez pas, moi?

Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main

coupée:

--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!

Poil de Carotte · 第 39 / 102 题