Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé!
C'est un touchant départ, presque une cérémonie.
--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.
Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son
personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un
va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et
meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît
pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: _Cahiers
d'exercices grecs appartenant à..._ Les majuscules sont moulées comme
des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de
son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se
promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une
signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation
et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment
le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se
perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher
longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un
seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes
nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent.
Son renvoi les chagrine fort.
Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première
occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol
des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y
manqueront pas.
En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent
regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il
paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits
s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher
les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému.
Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement
et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de
chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres,
plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains,
en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de
conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur
son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les
joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première
peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il
regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient à
l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers
lui, quand on entend un fracas de carreaux.
Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La
vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême
petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents
blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la
vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.
--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content!
--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second
coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous
ne m'embrassiez pas, moi?
Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main
coupée:
--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!