Le Porte-Plume

L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de

Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font

la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut,

si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se

mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.

Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers,

Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:

--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!

M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et

on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la

rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.

Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur

père.

--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas

à toi.

--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.

Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne

trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il

s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la

barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal,

dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau

recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il

n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet

accueil étrange.

--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser

grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi

m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette

remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse

envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune

chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me

glacent.

Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M.

Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.

Poil de Carotte:

Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version

on peut deviner.

Monsieur Lepic:

Et l'allemand?

Poil de Carotte:

C'est très difficile à prononcer, papa.

Monsieur Lepic:

Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans

savoir leur langue vivante?

Poil de Carotte:

Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je

crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes

études.

Monsieur Lepic:

Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu

n'es pas à la queue.

Poil de Carotte:

Il en faut bien un.

Monsieur Lepic:

Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche!

Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.

Poil de Carotte:

Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?

Grand frère Félix:

Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.

Monsieur Lepic:

Tu étudieras mieux ta leçon.

Grand frère Félix:

Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.

Monsieur Lepic:

Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester

jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.

Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte

ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.

Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.

--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il

déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.

Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.

Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit:

--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille.

Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de

remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.

Poil de Carotte:

Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un

malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume

tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que

je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa,

je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.

Monsieur Lepic:

Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.

Poil de Carotte:

Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que

je m'étais encore fourrée dans la tête.

Les Joues rouges.

Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution

Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps,

comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder.

Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde

est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le

gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en

chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte,

par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se

distingue le sifflement bref d'une consonne.

C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous

ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à

grignoter du silence.

Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits,

chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un

autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs,

l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le

plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée,

comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment,

que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes

durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras

et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout

de ses doigts.

Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes

confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour

la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé

en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle,

à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les

veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier

à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans

savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille.

Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se

retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte

d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin

dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du

nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau

se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse,

Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait

bien des envieux.

Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot

lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire

mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours,

quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à

coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de

Marseau.

Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès

la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de

savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met

en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire,

change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet,

pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en

peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps;

puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du

lit, le souffle ardent:

--Pistolet! Pistolet!

On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le

bras de Marseau, et, le secouant avec force.

--Entends-tu? Pistolet!

Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:

--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu

qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.

Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les

poings fermés au bord du lit.

Mais, cette fois, on lui répond:

--Eh bien! après?

D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.

C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!

Poil de Carotte · 第 36 / 102 题