--Voilà!
Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.
Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots
de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent
déjà.
Madame Lepic s'en aperçoit.
--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et
les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un,
tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin.
D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de
couler vers lui, indique des crevasses profondes.
--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être
entendue, que demande-t-il?
Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance.
Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au
tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil
au fond de ses larmes intarissables.
Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?
--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort!
Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.
--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.
En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire
et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se
dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres
suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte
elle arrive:
C'est lui le but.
Bientôt il pourra jouer avec.
Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle
l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le
fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la
chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses
doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les
glaçons se forment; voici qu'il regèle.
Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.
--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.
Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se
précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre.
Il croit le tenir, il ne l'a pas.
Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses
sabots et le guide du côté de la porte.
Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse
dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige,
contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.
Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il
était sourd:
--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait
beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon
vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun
ses peines et Dieu pour tous!