Poil de Carotte ne s'est endormi qu'au petit jour, et il fait la grasse
matinée, quand madame Lepic pousse la porte et grimace, comme si elle
reniflait de travers.
--Quelle drôle d'odeur! dit-elle.
--Bonjour, maman, dit Poil de Carotte.
Madame Lepic arrache les draps, flaire les coins de la chambre et n'est
pas longue à trouver.
--J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de
Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.
--Menteur! menteur! dit madame Lepic.
Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement
sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:
--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil?
Et tantôt elle apporte des torchons, un seau d'eau, elle inonde la
cheminée comme si elle éteignait le feu, elle secoue la literie et elle
demande de l'air! de l'air! affairée et plaintive.
Et tantôt elle gesticule au nez de Poil de Carotte:
--Misérable! tu perds donc le sens! Te voilà donc dénaturé! Tu vis donc
comme les bêtes! On donnerait un pot à une bête, qu'elle saurait s'en
servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les cheminées. Dieu
m'est témoin que tu me rends imbécile, et que je mourrai folle, folle,
folle!
Poil de Carotte, en chemise et pieds nus, regarde le pot. Cette nuit il
n'y avait pas de pot, et maintenant il y a un pot, là, au pied du lit.
Ce pot vide et blanc l'aveugle, et s'il s'obstinait encore à ne rien voir,
il aurait du toupet.
Et, comme sa famille désolée, les voisins goguenards qui défilent, le
facteur qui vient d'arriver, le tarabustent et le pressent de questions:
--Parole d'honneur! répond enfin Poil de Carotte, les yeux sur le pot,
moi je ne sais plus. Arrangez vous.