Peut-on, doit-on le dire? Poil de Carotte, à l'âge où les autres
communient, blancs de coeur et de corps, est resté malpropre. Une nuit,
il a trop attendu, n'osant demander.
Il espérait, au moyen de tortillements gradués, calmer le malaise.
Quelle prétention!
Une autre nuit, il s'est rêvé commodément installé contre une borne, à
l'écart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il
s'éveille. Pas plus de borne près de lui qu'à son étonnement!
Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente,
maternelle. Et même, le lendemain matin, comme un enfant gâté, Poil de
Carotte déjeune avant de se lever.
Oui, on lui apporte sa soupe au lit, une soupe soignée, où madame Lepic,
avec une palette de bois, en a délayé un peu, oh! très peu.
A son chevet, grand frère Félix et soeur Ernestine observent Poil de
Carotte d'un air sournois, prêts à éclater de rire au premier signal.
Madame Lepic, petite cuillerée par petite cuillerée, donne la becquée à son
enfant. Du coin de l'oeil, elle semble dire à grand frère Félix et à soeur
Ernestine:
--Attention! préparez-vous!
--Oui, maman.
Par avance, ils s'amusent des grimaces futures. On aurait dû inviter
quelques voisins. Enfin, madame Lepic, avec un dernier regard aux aînés
comme pour leur demander:
--Y êtes-vous?
lève lentement, lentement la dernière cuillerée, l'enfonce jusqu'à la gorge,
dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui
dit, à la fois goguenarde et dégoûtée:
--Ah! ma petite salissure, tu en as mangé, tu en as mangé, et de la
tienne encore, de celle d'hier.
--Je m'en doutais, répond simplement Poil de Carotte, sans faire la figure
espérée.
Il s'y habitue, et quand on s'habitue à une chose, elle finit par n'être
plus drôle du tout.