Cette fois-ci encore, je n'avais pas le temps de garder un trop long

silence qui eût pu lui laisser supposer de l'étonnement. Aussi,

touché qu'elle fût si modeste et se crût dédaignée dans le milieu

Verdurin, je lui dis tendrement: «Mais ma chérie, je vous donnerais

bien volontiers quelques centaines de francs pour que vous alliez faire

où vous voudrez la dame chic et que vous invitiez à un beau dîner M.

et Mme Verdurin.» Hélas! Albertine était plusieurs personnes. La plus

mystérieuse, la plus simple, la plus atroce se montra dans la réponse

qu'elle me fit d'un air de dégoût et dont à dire vrai je ne

distinguai pas bien les mots (même les mots du commencement puisqu'elle

ne termina pas). Je ne les rétablis qu'un peu plus tard quand j'eus

deviné sa pensée. On entend rétrospectivement quand on a compris.

«Grand merci! dépenser un sou pour ces vieux-là, j'aime bien mieux

que vous me laissiez une fois libre pour que j'aille me faire

casser...» Aussitôt dit sa figure s'empourpra, elle eut l'air navré,

elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer

les mots qu'elle venait de dire et que je n'avais pas du tout compris.

«Qu'est-ce que vous dites Albertine?» «Non rien, je m'endormais à

moitié.» «Mais pas du tout, vous êtes très réveillée.» «Je

pensais au dîner Verdurin, c'est très gentil de votre part». «Mais

non, je parle de ce que vous avez dit». Elle me donna mille versions

qui ne cadraient nullement, je ne dis même pas avec ses paroles qui,

interrompues, restaient vagues, mais avec cette interruption même et la

rougeur subite qui l'avait accompagnée. «Voyons, mon chéri, ce n'est

pas cela que vous voulez dire, sans quoi pourquoi vous seriez-vous

arrêtée.» «Parce que je trouvais ma demande indiscrète.» «Quelle

demande?» «De donner un dîner.» «Mais non, ce n'est pas cela, il

n'y a pas de discrétion à faire entre nous.» «Mais si, au contraire,

il ne faut pas abuser des gens qu'on aime. En tous cas je vous jure que

c'est cela.» D'une part il m'était toujours impossible de douter d'un

serment d'elle, d'autre part ses explications ne satisfaisaient pas ma

raison. Je ne cessai pas d'insister. «Enfin, au moins ayez le courage

de finir votre phrase, vous en êtes restée à casser.» «Oh! non,

laissez-moi!» «Mais pourquoi?» «Parce que c'est affreusement

vulgaire, j'aurais trop de honte de dire ça devant vous. Je ne sais pas

à quoi je pensais, ces mots dont je ne sais même pas le sens et que

j'avais entendus un jour dans la rue dits par des gens très orduriers,

me sont venus à la bouche, sans rime ni raison. Ça ne se rapporte ni

à moi ni à personne, je rêvais tout haut.» Je sentis que je ne

tirerais rien de plus d'Albertine. Elle m'avait menti quand elle m'avait

juré tout à l'heure que ce qui l'avait arrêtée c'était une crainte

mondaine d'indiscrétion, devenue maintenant la honte de tenir devant

moi un propos trop vulgaire. Or c'était certainement un second

mensonge. Car, quand nous étions ensemble avec Albertine, il n'y avait

pas de propos si pervers, de mots si grossiers que nous ne les

prononcions tout en nous caressant. En tout cas il était inutile

d'insister en ce moment. Mais ma mémoire restait obsédée par ce mot

«casser». Albertine disait souvent «casser du bois», «casser du

sucre sur quelqu'un», ou tout court: «ah! ce que je lui en ai

cassé!» pour dire «ce que je l'ai injurié!» Mais elle disait cela

couramment devant moi et si c'est cela qu'elle avait voulu dire,

pourquoi s'était-elle tue brusquement, pourquoi avait-elle rougi si

fort, mis ses mains sur sa bouche, refait tout autrement sa phrase et,

quand elle avait vu que j'avais bien entendu «casser», donné une

fausse explication. Mais du moment que je renonçais à poursuivre un

interrogatoire où je ne recevais pas de réponse, le mieux était

d'avoir l'air de n'y plus penser, et revenant par la pensée aux

reproches qu'Albertine m'avait faits d'être allé chez la Patronne, je

lui dis fort gauchement, ce qui était comme une espèce d'excuse

stupide: «J'avais justement voulu vous demander de venir ce soir à la

soirée des Verdurin»,--phrase doublement maladroite, car si je le

voulais, l'ayant vue tout le temps, pourquoi ne le lui aurais-je pas

proposé? Furieuse de mon mensonge et enhardie par ma timidité: «Vous

me l'auriez demandé pendant mille ans, me dit-elle, que je n'aurais pas

consenti. Ce sont des gens qui ont toujours été contre moi, ils ont

tout fait pour me contrarier. Il n'y a pas de gentillesse que je n'aie

eues pour Mme Verdurin à Balbec, j'en ai été joliment récompensée.

Elle me ferait demander à son lit de mort que je n'irais pas. Il y a

des choses qui ne se pardonnent pas. Quant à vous, c'est la première

indélicatesse que vous me faites. Quand Françoise m'a dit que vous

étiez sorti (elle était contente, allez, de me le dire), j'aurais

mieux aimé qu'on me fende la tête par le milieu. J'ai tâché qu'on ne

remarque rien, mais de ma vie je n'ai jamais ressenti un affront

pareil.» Pendant qu'elle me parlait se poursuivait en moi, dans le

sommeil fort vivant et créateur de l'inconscient (sommeil où achèvent

de se graver les choses qui nous effleurèrent seulement, où les mains

endormies se saisissent de la clef qui ouvre, vainement cherchée jusque

là), la recherche de ce qu'elle avait voulu dire par la phrase

interrompue dont j'aurais voulu savoir quelle eût été la fin. Et tout

d'un coup deux mots atroces, auxquels je n'avais nullement songé,

tombèrent sur moi: «le pot». Je ne peux pas dire qu'ils vinrent d'un

seul coup, comme quand, dans une longue soumission passive à un

souvenir incomplet, tout en tâchant doucement, prudemment, de

l'étendre, on reste plié, collé à lui. Non, contrairement à ma

manière habituelle de me souvenir, il y eut je crois deux voies

parallèles de recherche; l'une tenait compte non pas seulement de la

phrase d'Albertine, mais de son regard excédé quand je lui avais

proposé un don d'argent pour donner un beau dîner, un regard qui

semblait dire: «Merci, dépenser de l'argent pour des choses qui

m'embêtent, quand sans argent je pourrais en faire qui m'amusent!» Et

c'est peut-être le souvenir de ce regard qu'elle avait eu, qui me fit

changer de méthode pour trouver la fin de ce qu'elle avait voulu dire.

Jusque-là je m'étais hypnotisé sur le dernier mot: «casser», elle

avait voulu dire casser quoi? Casser du bois? Non. Du sucre? Non.

Casser, casser, casser. Et tout à coup le regard qu'elle avait eu au

moment de ma proposition qu'elle donnât un dîner, me fit rétrograder

dans les mots de sa phrase. Et aussitôt je vis qu'elle n'avait pas dit

«casser», mais «me faire casser». Horreur! c'était cela qu'elle

aurait préféré. Double horreur! car même la dernière des grues, et

qui consent à cela, ou le désire, n'emploie pas avec l'homme qui s'y

prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie.

Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s'excuser

de se donner tout à l'heure à un homme. Albertine n'avait pas menti

quand elle m'avait dit qu'elle rêvait à moitié. Distraite, impulsive,

ne songeant pas qu'elle était avec moi, elle avait eu le haussement

d'épaules, elle avait commencé de parler comme elle eût fait avec une

de ces femmes, avec peut-être une de mes jeunes filles en fleurs. Et

brusquement rappelée à la réalité, rouge de honte, renfonçant ce

qu'elle allait dire dans sa bouche, désespérée, elle n'avait plus

voulu prononcer un seul mot. Je n'avais pas une seconde à perdre si je

ne voulais pas qu'elle s'aperçût du désespoir où j'étais. Mais

déjà, après le sursaut de la rage, es larmes me venaient aux yeux.

Comme à Balbec, la nuit qui avait suivi sa révélation de son amitié

avec les Vinteuil, il me fallait inventer immédiatement pour mon

chagrin une cause plausible, en même temps capable de produire un effet

si profond sur Albertine que cela me donnât un répit de quelques jours

avant de prendre une décision. Aussi, au moment où elle me disait

qu'elle n'avait jamais éprouvé un affront pareil à celui que je lui

avais infligé en sortant, qu'elle aurait mieux aimé mourir que

s'entendre dire cela par Françoise, et comme, agacé de sa risible

susceptibilité, j'allais lui dire que ce que j'avais fait était bien

insignifiant, que cela n'avait rien de froissant pour elle que je fusse

sorti,--comme pendant ce temps-là, parallèlement, ma recherche

inconsciente de ce qu'elle avait voulu dire après le mot «casser»

avait abouti, et que le désespoir où ma découverte me jetait n'était

pas possible à cacher complètement, au lieu de me défendre, je

m'accusai. «Ma petite Albertine, lui dis-je d'un ton doux que gagnaient

mes premières larmes, je pourrais vous dire que vous avez tort, que ce

que j'ai fait n'est rien, mais je mentirais; c'est vous qui avez raison,

vous avez compris la vérité, mon pauvre petit, c'est qu'il y a six

mois, c'est qu'il y a trois mois, quand j'avais encore tant d'amitié

pour vous, jamais je n'eusse fait cela. C'est un rien et c'est énorme

à cause de l'immense changement dans mon cœur dont cela est le signe.

Et puisque vous avez deviné ce changement que j'espérais vous cacher,

cela m'amène à vous dire ceci: Ma petite Albertine (et je le dis avec

une douceur et une tristesse profondes) voyez-vous, la vie que vous

menez ici est ennuyeuse pour vous, il vaut mieux nous quitter, et comme

les séparations les meilleures sont celles qui s'effectuent le plus

rapidement, je vous demande pour abréger le grand chagrin que je vais

avoir, de me dire adieu ce soir et de partir demain matin sans que je

vous aie revue, pendant que je dormirai.» Elle parut stupéfaite,

encore incrédule et déjà désolée: «Comment demain? Vous le

voulez?» Et malgré la souffrance que j'éprouvais à parler de notre

séparation comme déjà entrée dans le passé--peut-être en partie à

cause de cette souffrance même--je me mis à adresser à Albertine les

conseils les plus précis pour certaines choses qu'elle aurait à faire

après son départ de la maison. Et de recommandations en

recommandations, j'en arrivai bientôt à entrer dans de minutieux

détails. «Ayez la gentillesse, dis-je avec une infinie tristesse, de

me renvoyer le livre de Bergotte qui est chez votre tante. Cela n'a rien

de pressé, dans trois jours, dans huit jours, quand vous voudrez, mais

pensez-y pour que je n'aie pas à vous le faire demander, cela me ferait

trop de mal. Nous avons été heureux, nous sentons maintenant que nous

serions malheureux.» «Ne dites pas que nous sentons que nous serions

malheureux, me dit Albertine en m'interrompant, ne dites pas nous, c'est

vous seul qui trouvez cela.» «Oui, enfin, vous ou moi, comme vous

voudrez, pour une raison ou l'autre. Mais il est une heure folle, il

faut vous coucher--nous avons décidé de nous quitter ce soir.»

«Pardon, _vous_ avez décidé et je vous obéis parce que je ne veux

pas vous faire de la peine.» «Soit, c'est moi qui ai décidé, mais ce

n'en est pas moins douloureux pour moi. Je ne dis pas que ce sera

douloureux longtemps, vous savez que je n'ai pas la faculté de me

souvenir longtemps, mais les premiers jours je m'ennuierai tant après

vous! Aussi je trouve inutile de raviver par des lettres, il faut finir

tout d'un coup.» «Oui vous avez raison, me dit-elle d'un air navré,

auquel ajoutaient encore ses traits fléchis par la fatigue de l'heure

tardive, plutôt que de se faire couper un doigt puis un autre, j'aime

mieux donner la tête tout de suite.» «Mon Dieu, je suis épouvanté

en pensant à l'heure à laquelle je vous fais coucher, c'est de la

folie. Enfin pour le dernier soir! Vous aurez le temps de dormir tout le

reste de la vie.» Et ainsi en lui disant qu'il fallait nous dire

bonsoir, je cherchais à retarder le moment où elle me l'eût dit.

«Voulez-vous, pour vous distraire les premiers jours, que je dise à

Bloch de vous envoyer sa cousine Esther à l'endroit où vous serez, il

fera cela pour moi.» «Je ne sais pas pourquoi vous dites cela (je le

disais pour tâcher d'arracher un aveu à Albertine); je ne tiens qu'à

une seule personne, c'est à vous», me dit Albertine, dont les paroles

me remplirent de douceur. Mais aussitôt quel mal elle me fit: «Je me

rappelle très bien que j'ai donné ma photographie à Esther parce

qu'elle insistait beaucoup et que je voyais que cela lui ferait plaisir,

mais quant à avoir eu de l'amitié pour elle ou à avoir envie de la

voir jamais...» Et pourtant Albertine était de caractère si léger

qu'elle ajouta: «Si elle veut me voir, moi ça m'est égal, elle est

très gentille, mais je n'y tiens aucunement.» Ainsi quand je lui avais

parlé de la photographie d'Esther que m'avait envoyée Bloch (et que je

n'avais même pas encore reçue quand j'en avais parlé à Albertine)

mon amie avait compris que Bloch m'avait montré une photographie

d'elle, donnée par elle à Esther. Dans mes pires suppositions, je ne

m'étais jamais figuré qu'une pareille intimité avait pu exister entre

Albertine et Esther. Albertine n'avait rien trouvé à me répondre

quand j'avais parlé de la photographie. Et maintenant me croyant bien

à tort au courant elle trouvait plus habile d'avouer. J'étais

accablé. «Et puis Albertine, je vous demande en grâce une chose,

c'est de ne jamais chercher à me revoir. Si jamais, ce qui peut arriver

dans un an, dans deux ans, dans trois ans, nous nous trouvions dans la

même ville, évitez-moi.» Et voyant qu'elle ne répondait pas

affirmativement à ma prière: «Mon Albertine, ne me revoyez jamais en

cette vie. Cela me ferait trop de peine. Car j'avais vraiment de

l'amitié pour vous, vous savez. Je sais bien que quand je vous ai

raconté l'autre jour que je voulais revoir l'amie dont nous avions

parlé à Balbec, vous avez cru que c'était arrangé. Mais non, je vous

assure que cela m'était bien égal. Vous êtes persuadée que j'avais

résolu depuis longtemps de vous quitter, que ma tendresse était une

comédie.» «Mais non, vous êtes fou, je ne l'ai pas cru, dit-elle

tristement.» «Vous avez raison, il ne faut pas le croire, je vous

aimais vraiment, pas d'amour peut-être, mais de grande, de très grande

amitié, plus que vous ne pouvez croire.» «Mais si, je le crois. Et si

vous vous figurez que moi je ne vous aime pas!» «Cela me fait une

grande peine de vous quitter.» «Et moi mille fois plus grande», me

répondit Albertine. Et déjà depuis un moment je sentais que je ne

pouvais plus retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Et ces larmes

ne venaient pas du tout du même genre de tristesse que j'éprouvais

jadis quand je disais à Gilberte: «Il vaut mieux que nous ne nous

voyions plus, la vie nous sépare.» Sans doute quand j'écrivais cela

à Gilberte, je me disais que quand j'aimerais non plus elle, mais une

autre, l'excès de mon amour diminuerait celui que j'aurais peut-être

pu inspirer, comme s'il y avait fatalement entre deux êtres une

certaine quantité d'amour disponible, où le trop-pris par l'un est

retiré à l'autre, et que, de l'autre aussi, comme de Gilberte, je

serais condamné à me séparer. Mais la situation était toute

différente pour bien des raisons, dont la première, qui avait à son

tour produit les autres, était que ce défaut de volonté que ma

grand'mère et ma mère avaient redouté pour moi, à Combray, et devant

laquelle l'une et l'autre, tant un malade a d'énergie pour imposer sa

faiblesse, avaient successivement capitulé, ce défaut de volonté

avait été en s'aggravant d'une façon de plus en plus rapide. Quand j'avais

senti que ma présence fatiguait Gilberte, j'avais encore assez de

forces pour renoncer à elle; je n'en avais plus, quand j'avais fait la

même constatation pour Albertine et je ne songeais qu'à la retenir à

tout prix. De sorte que, si j'écrivais à Gilberte que je ne la verrais

plus, et dans l'intention de ne plus la voir en effet, je ne le disais

à Albertine que par pur mensonge et pour amener une réconciliation.

Ainsi nous présentions-nous l'un à l'autre une apparence qui était

bien différente de la réalité. Et sans doute il en est toujours ainsi

quand deux êtres sont face à face, puisque chacun d'eux ignore une

partie de ce qui est dans l'autre (même ce qu'il sait, il ne peut en

partie le comprendre) et que tous deux manifestent ce qui leur est le

moins personnel, soit qu'ils n'aient pas démêlé eux-mêmes et jugent

négligeable ce qui l'est le plus, soit que des avantages insignifiants

et qui ne tiennent pas à eux leur semblent plus importants et plus

flatteurs. Mais dans l'amour ce malentendu est porté au degré suprême

parce que, sauf peut-être quand on est enfant, on tâche que

l'apparence qu'on prend, plutôt que de refléter exactement notre

pensée, soit ce que cette pensée juge le plus propre à nous faire

obtenir ce que nous désirons, et qui pour moi, depuis que j'étais

rentré, était de pouvoir garder Albertine aussi docile que par le

passé, qu'elle ne me demandât pas dans son irritation une liberté

plus grande, que je souhaitais lui donner un jour, mais qui en ce moment

où j'avais peur de ses velléités d'indépendance, m'eût rendu trop

jaloux. À partir d'un certain âge, par amour-propre et par sagacité,

ce sont les choses qu'on désire le plus auxquelles on a l'air de ne pas

tenir. Mais en amour, la simple sagacité--qui d'ailleurs n'est

probablement pas la vraie sagesse--nous force assez vite à ce génie de

duplicité. Tout ce que j'avais, enfant, rêvé de plus doux dans

l'amour et qui me semblait de son essence même, c'était, devant celle

que j'aimais, d'épancher librement ma tendresse, ma reconnaissance pour

sa bonté, mon désir d'une perpétuelle vie commune. Mais je m'étais

trop bien rendu compte par ma propre expérience et d'après celle de

mes amis, que l'expression de tels sentiments est loin d'être

contagieuse. Une fois qu'on a remarqué cela, on ne se «laisse plus

aller»; je m'étais gardé dans l'après-midi de dire à Albertine

toute la reconnaissance que je lui avais de ne pas être restée au

Trocadéro. Et ce soir, ayant eu peur qu'elle me quittât, j'avais feint

de désirer la quitter, feinte qui ne m'était pas seulement dictée

d'ailleurs, par les enseignements que j'avais cru recueillir de mes

amours précédentes et dont j'essayais de faire profiter celui-ci.

Cette crainte qu'Albertine allât peut-être me dire: «Je veux

certaines heures où je sorte seule, je veux pouvoir m'absenter

vingt-quatre heures», enfin je ne sais quelle demande de la sorte, que

je ne cherchais pas à définir, mais qui m'épouvantait, cette crainte

m'avait un instant effleuré avant et pendant la soirée Verdurin. Mais

elle s'était dissipée, contredite d'ailleurs par le souvenir de tout

ce qu'Albertine me disait sans cesse de son bonheur à la maison.

L'intention de me quitter, si elle existait chez Albertine, ne se

manifestait que d'une façon obscure, par certains regards tristes,

certaines impatiences, des phrases qui ne voulaient nullement dire cela,

mais qui, si on raisonnait (et on n'avait même pas besoin de raisonner

car on devine immédiatement ce langage de la passion, les gens du

peuple eux-mêmes comprennent ces phrases qui ne peuvent s'expliquer que

par la vanité, la rancune, la jalousie, d'ailleurs inexprimées, mais

que dépiste aussitôt chez l'interlocuteur une faculté intuitive qui,

comme ce «bon sens» dont parle Descartes, est la chose du monde la

plus répandue) révélaient la présence en elle d'un sentiment qu'elle

cachait et qui pouvait la conduire à faire des plans pour une autre vie

sans moi. De même que cette intention ne s'exprimait pas dans ses

paroles d'une façon logique, de même le pressentiment de cette

intention, que j'avais depuis ce soir, restait en moi tout aussi vague.

Je continuais à vivre sur l'hypothèse qui admettait pour vrai tout ce

que me disait Albertine. Mais il se peut qu'en moi, pendant ce temps

là, une hypothèse toute contraire, et à laquelle je ne voulais pas

penser, ne me quittât pas; cela est d'autant plus probable, que, sans

cela, je n'eusse nullement été gêné de dire à Albertine que

j'étais allé chez les Verdurin, et que, sans cela, le peu

d'étonnement que me causa sa colère n'eût pas été compréhensible.

De sorte que ce qui vivait probablement en moi, c'était l'idée d'une

Albertine entièrement contraire à celle que ma raison s'en faisait, à

celle aussi que ses paroles à elle dépeignaient, une Albertine

pourtant pas absolument inventée, puisqu'elle était comme un miroir

antérieur de certains mouvements qui se produisirent chez elle, comme

sa mauvaise humeur que je fusse allé chez les Verdurin. D'ailleurs

depuis longtemps mes angoisses fréquentes, ma peur de dire à Albertine

que je l'aimais, tout cela correspondait à une autre hypothèse qui

expliquait bien plus de choses et avait aussi cela pour elle, que, si on

adoptait la première, la deuxième devenait plus probable, car en me

laissant aller à des effusions de tendresse avec Albertine, je

n'obtenais d'elle qu'une irritation (à laquelle d'ailleurs elle

assignait une autre cause).

La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III) · 第 32 / 39 段