—‘De par tous les saints, en avant!
En avant, allons, du courage!
Et bientôt la porte, en tombant,
Aux assaillants ouvre passage.
Sur les créneaux point de soldats,
Près des murs point de sentinelles;
Rien ne peut arrêter leurs pas,
Ils sont maîtres des infidèles.
Sur eux ils s’élancent soudain,
Comme des lions, pleins de rage.
Ramire prend un glaive en main,
Et par ses cris, les encourage.
D’un seul coup, d’un coup sûr et prompt,
Que rend terrible sa colère,
Du More il coupe en deux le front,
Et le jette sur la poussière.
Déjà tous sont morts ou captifs;
Du feu terrible est le ravage;
Et les vainqueurs sur les esquifs
Ont abandonné le rivage.
—‘Alerte! il faut quitter ces bords!
Allons, rameurs, plus de courage!
Alerte! et redoublez d’efforts;
J’entends des chevaux sur la plage.
‘Ce drapeau, qui flotte là-bas,
De Léon c’est bien la bannière;
Allons rameurs, force de bras;
Voguons, voguons vers notre terre!
‘Ce pays au More est soumis;
Jusqu’à Coimbre il règne en maître.
Loin du Douro voguons, amis;
Je dois craindre ici quelque traître.
On voit Ramire s’avancer
Vers la poupe où se tient la reine,
À sa droite il la fait placer,
Comme marque d’honneur certaine
Sans même détourner les yeux
D’un air pensif elle se lève,
Son front est resté soucieux,
Elle semble sortir d’un rêve.
Ramire parut n’en rien voir:
C’était peut-être par prudence.
À ses côtés il va s’asseoir,
Et tous deux gardent le silence.
Du malheureux Alboazar
Le château brûle et fume encore.
Gaia jette un dernier regard
Et voit le feu qui le dévore.
À ce spectacle douloureux
Son cœur est brisé de souffrance.
Des larmes coulent de ses yeux;
Elle pleure, mais en silence,
Ramire, d’un air attendri,
La contemple et ne peut se taire;
Il croyait, le pauvre mari,
Que son remords était sincère.
Que c’était le seul souvenir
De sa honteuse perfidie;
Qu’elle pleurait de repentir
D’avoir au roi livré sa vie.
D’une voix pleine de douceur,
Où se peint sa vive tendresse,
Il dit:—‘Gaia, pourquoi ton cœur
Garde-t-il encor sa tristesse?
‘Calme, ma Gaia, ta douleur;
Notre vengeance est satisfaite.’
Mais elle, redoublant ses pleurs:
—‘Oh! oui la vengeance est parfaite.
‘De ce grand coup applaudis-toi;
Il mérite bien qu’on l’admire.
Il est vraiment digne d’un roi,
D’un cavalier tel que Ramire.
‘Tu viens de frapper un rival,
Qui t’avait offert l’existence:
N’est-ce pas un trait bien loyal,
Une noble et belle vengeance?
‘Ta main a frappé, sans regret,
Le More le mieux fait pour plaire,
Des cavaliers le plus parfait
Que jamais ait porté la terre.
‘Tu demandes, perfide roi,
D’où me vient ma vive souffrance?
Oh! que n’est-il auprès de moi
Pour me soustraire à ta puissance!
‘Tu veux savoir où mes regards
Cherchent à s’arrêter encore?
Contemple d’ici ces remparts,
Vois la flamme qui les dévore.
‘Là tout entière à mon bonheur,
De l’amour j’ai connu l’empire;
C’est là que j’ai laissé mon cœur...
Comprends-tu bien ce que je _mire_?
—‘Contente donc alors tes yeux;
_Mire_, Gaia, _mire_, infidèle.
Et soudain d’un bras furieux,
Il lève son glaive sur elle.
Cédant à d’horribles transports,
D’un seul coup, il tranche sa tête,
Et du pied repousse le corps...
Dans la mer le Douro le jette.
De cet évènement cruel
Le souvenir se garde encore:
Gaia, c’est le nom du castel
Qui fut l’asile du roi more.
À ce cri que jette bien haut
Le batelier sur cette plage,
_Mira Gaia_! tout aussitôt
Se dresse une sanglante image.
Le peuple, dit-on, conserva
De ce fait la trace fidèle;
Et la place où Gaia _mira_
MIRA-GAIA depuis s’appelle.
Lisbonne, 10 janvier 1847.