I
Nuit sombre, mais si belle encor!
Belle nuit, à travers ton ombre,
Oh! qui de tes étoiles d’or
Pourra jamais compter le nombre?
Compte-t’on les feuilles du bois?
Ou de la mer les grains des sables?
De l’Eternel telle est la voix
Écrite en lettres innombrables.
Hélas! dans ce livre divin
Nul ne peut espérer de lire!
Un auge l’essaierait en vain;
Son savoir n’y pourrait suffire.
Dom Ramire, dans son palais
Vivait heureux avec la reine,
Un juif maudit troubla leur paix
Et brisa leur tant douce chaîne.
Il prédit au roi, trop flatté
Du beau destin qu’on lui dévoile,
Que Zahara, fleur de beauté
Serait à lui!... c’est son étoile!
Le roi, que l’amour tient au cœur,
Va, plein du feu qui le dévore,
D’Alboazar ravir la sœur
Et fuit avec la belle Maure.
À Milhor, lieu rempli d’attraits,
Dont la mer baigne les rivages,
Tous deux sans soucis, sans regrets
Passaient leurs jours exempts d’orages.
La reine de ce coup affreux
Gémit et pleure et pleure encore:
Trahir ainsi ses chastes feux!
La délaisser pour une Maure!
Triste et rêveuse, à son balcon,
Seule, durant la nuit obscure,
Victime d’un lâche abandon
Elle soccombe à sa blessure:
—‘Roi Ramire! perfide roi,
Pourquoi me causer cette peine?
Mon cœur a-t’il trahi sa foi?
Je t’aimais tant!... pourquoi ta haine?
‘On dit qu’elle a quelques attraits
Cette Maure, cette infidèle;
Tu m’as pourtant, quand tu m’aimais,
Dit cent fois que j’étais plus belle.
‘On dit qu’elle a mille agréments,
Qu’elle est jeune, à la fleur de l’âge.
Moi, j’ai compté vingt trois printemps
Après mon triste mariage.
‘Ses yeux sont noirs! ce sont des yeux
Si beaux, si fiers, si pleins de charmes!
Hélas! les miens ne sont que bleus...
Et puis toujours remplis de larmes!
‘On nomme Zahara la Fleur...
_Gaia_ c’est le nom qu’on me donne!
_Gaia_ j’étais dans mon bonheur;
Plus ne le suis—l’on m’abandonne!
‘Oh! que ne suis-je un homme, hélas!
Dans le transport qui me dévore,
J’irais moi-même de ce pas
Trouver Alboazar le more.’
Elle achevait ces mots: soudain
Tournant ses regards vers la terre
Elle aperçoit dans le lointain
Des chevaux, des hommes de guerre.
—‘Peronelle, vois-tu là-bas
Ces armes qui brillent dans l’ombre?
Regarde... ce sont des soldats;
D’où viennent-ils? quel est leur nombre?
La suivante, d’un air surpris
Paraît écouter ce langage;
Des joyaux, des bijoux de prix
De son silence étaient le gage.
Où sont ses autres serviteurs?
En vain la reine les appelle
Sept cavaliers, malgré ses pleurs,
Bientôt se sont emparés d’elle.
De leurs turbans les plis soyeux
Bandent ses yeux, ferment sa bouche;
Et trois dans leurs bras vigoureux
La soulèvent d’un air farouche.
Ils sont entrés sept au palais;
Sept autres en sentinelle.
Pas un mot... tous semblent muets...
Et vite en selle!... ils sont en selle!
Un seul paraît les commander:
Sur son coursier il tient la reine...
—‘Allons!’ dit-il ‘il faut marcher!’
Tous au galop fendent la plaine.
Point de répit, point de repos,
Chacun stimule sa monture.
Ils courent par monts et par vaux,
Ils courent tant que la nuit dure.
Dans les torrents, poitrail dans l’eau
—‘A gué,’ marchons! que l’on avance!
Ailleurs, sur les flancs d’un côteau:
—Houp! en avant! que l’on s’élance!
Le jour se lève radieux,
Ils sont près de la mer profonde,
Quel est ce fleuve sinueux?
Qui vient s’engouffrer dans son onde?
La reine ouvre ses yeux enfin,
Sa bouche est libre, elle respire:
Las! elle songe à son destin
Et tout bas tristement soupire.
—‘Douro, fleuve aux perfides eaux,
Qui de dangers sèmes ta course,
Ne veux-tu donc pas de tes flots,
Me révéler quelle est la source?
‘Je te dirai par quel moyen
Cette perle est en ma puissance:
À qui m’a dérobé mon bien
J’ai dérobé son espérance.
‘C’est le sort qui le veut ainsi;
Tout suit cette pente sécrète.
Par les eaux du torrent grossi,
Le fleuve dans la mer se jette.
Ainsi chantait le ravisseur,
Et Gaia l’écoutait sans haîne.
Bientôt de ton heureux vainqueur,
Gaia, tu porteras la chaîne.
—‘Mais que font ces barques sur l’eau?’
—‘Elles viennent chercher la reine.’
—‘Quel est ce superbe château?’
—‘D’Alboazar c’est le domaine.’